Pictural – Extrait

P

Hello tout le monde. J’ai terminé d’écrire ce projet qui change de mon répertoire habituel. Plus léger, plus tendre avec bien entendu du suspense… et un brin d’humour en prime. Pictural est ma première expérience dans le périmètre des sentiments. Entre Astrid, une jeune femme dont le quotidien est fait de petites galères et Léo Dattello un Artiste peintre reconnu. Elle ne croit pas au conte de fée. Il a un secret difficile à gérer.  Je vous laisse le soin de poser les yeux sur les premières pages.

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[Le dernier souffle]

Lui[br]

Cette mélodie au piano occupe l’immense espace dans la pièce principale. Chopin, le fameux Nocturne, opus N°9. Mon préféré. Sous la verrière, l’éclat brut de la lumière du jour. Sur le sol en béton, des centaines de gouttes épaisses. De grandes taches visqueuses. Des éclaboussures qui sèchent. Ma toux rauque traverse l’Atelier de part en part. L’équilibre musical est perturbé, je reprends son souffle. Mais ma concentration est intacte. Rien ne pourra m’arrêter. Je suis seul, face à l’ampleur de l’interprétation. Isolé, et pourtant connecté au sujet. La vie s’en va. Mais l’histoire est là, devant moi. Je dépose une touche de fauve au milieu d’un aplat gris Payne. Je monte mes couleurs. Des gammes lumineuses qui donnent la vie. Pour le tracé, tout est fini. Des variations dans le geste. Des nuances dans l’intention. Je sais exactement où je vais. Au bout de mes doigts, le subtil est infini, à condition de savoir comment l’aborder. À l’aide d’un large spalter, je gifle le lin, pour le maudire comme la peste. Puis vient une caresse du pinceau avec mélancolie et tendresse. Parfois à l’excès, souvent à l’instinct. Emporté par l’élan créatif, transcendé par l’exécution, je vibre. Je peins un portrait.[br][br]

Du délicat détail, jusqu’à l’équilibre total, je marche sur un fil. Dans cet Art, chaque pas peut être fatal. Une fausse note et tout s’arrête. Lorsque je contemple le visage de cette femme, mon regard s’apaise. Je suis satisfait. Il n’y a plus rien à toucher.

Je plaque mes cheveux en arrière pour avoir moins chaud, je savoure l’instant. Les outils regagnent les solvants. Dans un de mes pots, je me munis d’un pinceau très fin à poil rigide. Plongé dans l’épaisseur du noir, je porte un trait vif en bas à droite de la toile. Une signature, garante de mon travail : « L.Dattello ».[br][br]

Tout est terminé. Dans quelques heures, j’irai à ce vernissage. Me montrer, serrer quelques mains et vendre, comme d’habitude. Quand je pense que tout ça va bientôt prendre fin… Que de regrets. Mes yeux se posent sur mon modèle. Paisible, immobile. Je m’approche d’elle. Une larme le long de la joue, sur sa peau blême. Un sourire figé au bord des lèvres. Une expression qui restera dans l’éternité. Le dernier souffle est arrivé. J’effleure son visage du revers de la main. Puis j’observe ma muse en silence. Le morceau de piano touche à sa fin pour verser dans le silence. Je recouvre ce corps bientôt froid d’un drap blanc. Tout est fini.

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[Astrid, dans quoi tu t’es encore fourrée ?]

Un choix. Trois possibilités. Dans l’urgence, j’ai jeté sur le matelas les minces options qui s’offrent à moi. Du moche pas repassé, du très moche propre, ou du passable qui pue la poussière. Le top trois de mes meilleures tenues disponibles. Pour résumer, je peux enfiler une robe à fourreaux rouge mais fripée (la tenue qui pue), un débardeur bleu marine avec un jean’s taille basse qui me va trop grand, ou un jogging noir (propre). Quand je vois ce que j’ai de mieux à me mettre sur le dos, je réalise à quel point ma vie sociale est lamentable. Perdu au milieu de mes affaires, mon mobile se met à vibrer. C’est un message et j’ai une vague idée de l’expéditeur. {Estelle ! Tu m’en auras fait voir de toutes les couleurs !}[br][br]

A la base, c’est un vendredi comme tous les autres. Levée sans la moindre envie vers 11 h 00, j’ai tué le temps devant la télévision en grignotant mon unique repas : des ChocoNuts. Des céréales fourrées au chocolat vendues chez Lidl et consorts. Je fais avec ce que j’ai. Chômeuse en fin de droits, je suis en mode survie depuis quelques mois. Dès le matin, je prends bien soin de fermer les volets pour ne pas apercevoir mon propriétaire qui rôde autour de « l’appartement ». Enfin, l’appartement… Un rez-de-chaussée de 20m², des murs fissurés, du simple vitrage et lino imitation bois dans état un désastreux. L’emploi des guillemets est justifié pour user du terme « appartement ».[br][br]

Financièrement parlant, depuis que l’étau se resserre, j’ai fait le choix de manger avant de payer mes dettes et mon loyer. Ce qui engendre quelques frictions avec le monde extérieur. Sournoisement, s’est installé un rythme de vie replié sur moi-même. Pour ne pas croiser mes créanciers, pour ne pas avoir à étaler mon échec au monde entier. Mes journées se ressemblent et se déroulent généralement comme ça : Grignoter mes céréales, regarder des séries à la télévision, ne pas répondre aux appels anonymes des créanciers, ne pas croiser mon proprio, survivre dans mon clapier… Le tout, en fumant clope sur clope. {Une cigarette ! j’ai besoin de réfléchir}[br][br]

La cigarette est le seul luxe que je m’autorise. Avec mon budget et mes perspectives d’avenir, vouloir raccourcir ma vie n’est pas forcément un mauvais choix. Mon paquet de Camel souple entre les mains, je m’observe dans le seul miroir de la pièce à vivre. (Ok, dans l’unique pièce de « l’appartement »). Ce que je vois dans la glace ne me plaît pas. Trop maigre, trop blanche, peu de poitrine. Peu de fesse. Même mes cheveux n’ont aucun volume. Certains trouvent mes taches de rousseurs adorables, moi je ne les supporte pas. Mes yeux bleus tranchent avec mes cernes. Pourtant je dors comme un bébé. Parfois, j’arrive presque à comprendre pourquoi John m’a trompé. {John…}[br][br]

Avec lui, j’ai tout perdu. Ma vie normale, mon job, mes amis et mon ancien lieu de vie. La liste est longue, je peux rajouter, ma dignité, ma confiance en moi et celle en l’espèce humaine. {John… L’amour de ma vie…} Je dis l’amour de ma vie, parce que c’est le seul homme que j’ai laissé entrer dans mon quotidien assez longtemps pour qu’il puisse s’y incruster comme une tique. Quand il s’est mis à boire, je n’ai rien dit. Quand il a emprunté ma voiture sans avoir le permis, j’ai fermé les yeux. Quand il a commencé à me violenter en rentrant ivre, je n’ai pas osé réagir. Mais quand je l’ai trouvé dans notre lit avec une VRP, j’ai pété un plomb. Au moment où j’ai appris que cette garce avait réussi à nous fourguer une assurance habitation hors de prix juste avant de conclure dans mon lit, nous avons tous franchi un point de non-retour. J’allume ma cigarette en repensant à ce bellâtre typé italien doublé d’un cas social irrécupérable dont le crâne était rempli de sable fin. {Astrid… Qu’est-ce que tu peux espérer d’un mec qui s’appelle Johnny ? Tu t’attendais à quoi ? Ma pauvre fille…}[br][br]

La fumée flotte au-dessus du couchage qui me sert de cabine d’essayage. J’expire un souffle chargé de regrets. Les volutes forment une couche vaporeuse et lente qui occupe tous l’espace pour m’accompagner dans mes réflexions. Quand John est parti, ses amis se sont évaporés. Mon monde s’est écroulé. Même mes meubles se sont fait la malle. Je dors sur un matelas à même le sol. Je n’ai pas d’armoire. J’entasse les lettres de relances, les derniers rappels et les saisies-attributions des huissiers. Sans pouvoir l’expliquer, j’ai sombré. Et j’ai dû mettre un terme à ma carrière rondement menée en tant qu’esclave dans la grande distribution. En plongeant dans un état de déprime chronique, mon poste d’Employé en Libre-Service s’est volatilisé. L’équilibre de la normalité ne tient qu’à un fil. Et j’ai perdu la bobine depuis longtemps.

L’heure tourne et je n’ai toujours pas fait mon choix. Je n’ai pas l’habitude des soirées. Je ne te parle même pas des réceptions mondaines. Tout est la faute d’Estelle… Ma Miss Poisse. Elle m’a appelé en larme. En m’expliquant pour sa voiture HS. Entre deux spasmes, j’ai compris qu’elle parlait d’un certain joint de culasse. Enfin, elle m’a supplié de la conduire ce soir à sa fameuse mission d’intérim. Une opportunité inratable pour elle, j’ai même droit à une invitation.[br][br]

Au téléphone, ma petite voix intérieure me hurlait “NOooOOooN !!! Il y a la dernière saison de Orange is the New Black ce soir !!!” Donc j’ai hésité un moment. J’ai pensé immédiatement à ma 205 toute pourrie, à mon niveau de vie pitoyable, à ce que j’allais bien pouvoir trouver pour m’habiller… Puis Estelle m’a parlé du buffet. Elle m’a eu par les sentiments. Du foie gras et des chips. Là, j’ai juste entendu ma petite voix me souffler “Et merde…” Puis au fond, c’est elle qui m’a récupéré à la petite cuillère après ma rupture… Alors me voilà à quelques heures du grand cocktail.[br][br]

Ma clope écrasée avec détermination dans le cendrier. Le verdict est tombé. Je penche pour le jogging noir. J’opte pour la propreté. Je préfère assumer ce que je suis. Instable et boiteuse financièrement. Puis le noir c’est discret. Je m’imagine telle une Ninja du foie gras à sévir autour du buffet. Dans l’ombre. En toute impunité. Dans ma tenue de soirée, je brosse mes cheveux avec les doigts. Je tente de les faire gonfler. C’est un échec. Mon téléphone sonne, vu l’heure, j’imagine qu’Estelle doit monter en pression :[br][br]

  • T’es où nom de Dieu ?
  • Je vais partir…
  • T’es pas encore sur la route ? Je vais me faire défoncer ! Tu sais que cette soirée est sup…
  • Tu as encore ton gros scotch noir ?[br][br]

Un long silence. J’aime bien quand elle ne sait pas quoi répondre. Ça me permet de reprendre le dessus sans forcer.[br][br]

  • Du scotch noir ? Je ne sais pas… Pourquoi faire ?
  • Va voir s’il te plaît. Il risque de pleuvoir…[br][br]

Deuxième blanc. Je sais qu’Estelle cherche désespérément à associer les trois concepts ensemble pour voir où je veux en venir. Le gros scotch + La pluie + La soirée de sa vie… Je l’entends ouvrir des portes de placards et fouiner chez elle.[br][br]

  • Yes ! Je l’ai ! Mais qu’est-ce que tu veux en faire ?
  • C’est parfait. Ne l’oublie pas !
  • Oui mais grouille-toi ! On va être super-limite !
  • Pense aussi à prendre 10 € pour l’essence. J’suis raide…[br][br]

Troisième blanc. Je veux bien rendre service, mais je ne peux pas me mettre en danger financièrement. Avec mon plan d’austérité budgétaire, je n’ai pas le choix. Un billet de dix équivaut à un paquet de cigarettes, un autre de ChocoNuts et peut-être même des chips aux oignons… À mon échelle, ça compte.[br][br]

Ma pauvre 205 rouge fané arrive en couinant le long du trottoir. Pour s’immobilier mollement devant Estelle qui semble au bord de l’implosion. Dans sa tenue d’hôtesse, elle a presque l’air crédible. Dommage que son carrosse ne soit pas à la hauteur. Elle s’engouffre dans la voiture en me fusillant du regard :[br][br]

  • Astrid ! Tu as vu l’heure ! Je vais me faire trucider. Ils vont me virer avant même que je puisse montrer ce que je vaux !
  • Ben je suis là, tout va bien. On n’est pas loin. Il faut juste que je …
  • Démarre ! Go ! Qu’est-ce que tu fabriques ?
  • Tu as le scotch ?
  • Tu l’as ?
  • J’ai ton foutu scotch, oui ! Et ton fric aussi. On peut y aller ?[br][br]

Sous les yeux écarquillés d’Estelle, je descends de la voiture pour me pencher sur le capot. Elle me dévisage. Et moi j’ai besoin d’aide :[br][br]

  • Viens m’aider à le tenir !
  • J’y crois pas ! Astrid ? Tu me fais quoi là ?
  • Mon parebrise ne tient plus. Je crois que c’est le joint qui est fatigué.
  • J’hallucine ! Je suis embauchée pour servir du champagne chez les blindés et… Là, tu me transformes en technicienne Carglass. Je ne serai jamais à l’heure !
  • Je sais bien que c’est la misère. Mais c’est ce qu’on est : deux grosses galériennes.[br][br]

Debout à côté de moi, Estelle maintient la vitre au-dessus du capot. Elle me détaille de la tête aux pieds :[br][br]

  • Non, la vraie misère c’est ta tenue ! Tu vas me foutre la honte !
  • Quoi ? Noir, c’est sobre ? {J’aurai dû choisir la robe rouge…}
  • Mais tu es en survêtement ! Et ça ? C’est quoi ?[br][br]

Ses yeux écarquillés restent figés sur mes pieds. Je réponds :[br][br]

  • Quoi ?
  • Des Crocs fluo ! Tu me sorts tes Crocs fluo ! Non mais c’est un cauchemar, je vais me réveiller. Tu as 25 piges bordel !

{Les crocs avec la robe, ça aurait été pire ma chérie…}[br][br]

La 205, rafistolée avec d’épaisses bandes de scotch, s’élance hors du quartier. Vers la soirée la plus fantastique de ma vie. Mais ça, je l’ignore encore.

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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indépendant toulousain, rêveur compulsif et accro au café. J'écris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

10 commentaires

  • J’aime, j’aime, j’aime ! J’ai hâte de pouvoir découvrir celui ci. Tu m’impressionne beaucoup matthieu, jonglé entre différent style tout en gardant ta plume si particulière, c’est délicieux
    .
    J’aime déjà Astrid et lui me fait, des les premier penser à toi. ( te serais tu inspiré de ta propre personne pour nous créer ce personnage là ? 🙂 )

    Des bisous.
    Camille- bouuineuse accro

    • Merci Camille ! Quel bonheur d’avoir un retour comme ça. je suis toujours un peu inquiet en terminant… Alors dans un genre totalement nouveau pour moi, je te laisse imaginer. Astrid est très attachante. Avec un vrai caractère. Parfois touchante. Pour Léo, je crois qu’il y a une part de vérité… 🙂

      • De rien matthieu ! j’imagine bien que c’est compliqué de se lancer dans une nouvelle aventure bien différente des autres sans s’inquiéter ! Mais rassure toi, moi qui suis une vraie fan de ta plume, je te retrouve parfaitement dans cet extrait.
        je vais certainement aimer leo aussi alors, si il a ton âme d’artiste, et ce petit coté parfois déconnecté de la réalité 🙂
        je sens que je ne suis pas prête d’être déçu par un de tes bouquins !

        bisous.

  • Wowowo… Encore un chef d’oeuvre qui nous promet bien du plaisir et des surprises! Un vrai bonheur en quelques pages…. Qu’est-ce que ça va être à la fin du livre?! Vraiment hâte de découvrir ce nouveau bijou ^^ tu es vraiment, à mon sens, un auteur à suivre car tu es un véritable caméléon de l’écriture 😉 tu changes de genre tout en restant égal à toi-même, à ton genre de base…C’est déstabilisant tellement c’est un régal 😉
    Bravo Matthieu ^^

    • Ambre, le véritable régal c’est de lire ce genre de commentaire ! Dans la peinture, dans le dessin, dans la photo et même dans l’écriture j’essaie de toucher à tout pour m’enrichir de tous les genres. Si le plaisir que j’ai pris à m’épanouir dans Pictural se ressent à la première lecture… Alors, à mon sens, j’ai relevé le défi.

  • Rien à dire ! comme de coutume de l’art…Tu es très doué, je confirme et j’attends celui-ci aussi avec impatience… je fais de la pub autour de moi pour tes ouvrages. Bisous

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A propos de l’Auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indépendant toulousain, rêveur compulsif et accro au café. J'écris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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