En gare, mon amour
[br][br][br][br]
Quelques minutes auparavant, regonflée par les mots de Rachel, Élise avait longuement hésité à remettre sa bague de fiançailles. Elle était assise au bord de son lit. La tenant du bout des doigts et la faisant rouler doucement entre le pouce et l’index, tout en songeant à Julien et leur couple. C’était un anneau en or à la forme délicate, accueillant trois petits diamants. Julien avait choisi ce modèle, car les trois pierres précieuses représentaient La Trinité. Elle se souvient alors qu’il avait déclaré le jour de sa demande, qu’elle était à la fois son passé, son présent et son avenir. Comme les trois pierres précieuses serties. Que c’était pour cette raison qu’il avait acheté celle-ci symboliquement. La bague était sobre, mais de bon goût. Ce n’était pas un solitaire, mais elle était parfaitement adaptée pour sa demande en mariage. Elle se rappelle des bons moments, de la soirée où il avait tout organisé pour qu’elle lui dise « Oui »… Elle sourit seule. Élise décide finalement d’envoyer un message à Julien pour apaiser les tensions et lui demander de la rejoindre en bas de leur immeuble. Un aveu de réconciliation en réalité. Ils iront ensemble à la gare et elle ne partira pas à Nice en froid avec lui. [br][br]
Elle ne fera pas de vague aujourd’hui. Ni ici, ni là-bas chez ses parents. Elle prend la décision à contrecœur ne pas s’afficher avec la bague de leur union. Cela risquerait d’attiser les débats autour de son couple, autour de Julien. De la culpabilité. Ils ne comprendraient pas. Elle ne le supporterait pas. Elle pose l’anneau sur la table de nuit pour envoyer son texto. Et regarde à nouveau la pendule. C’est l’heure. Elle noue le joli foulard corail que lui avait prêté Rachel, s’autorisant une petite note de couleur en dépit de l’occasion. Au moins, sa cicatrice à la gorge sera bien dissimulée. Elle attrape ses derniers effets personnels, son sac de voyage, son sac à main, vérifie qu’il contient bien son billet. Celui-ci tombe au sol. Elle s’accroupit et s’attarde dessus[br][br]
| [br][br] BILLET À COMPOSTER AVANT L’ACCÈS AU TRAIN |
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ST JOSEPH / LEZE – > NICE 1 ET 2
Départ 15/12 à 8 h 45 de ST JOSEPH/ LEZE Classe 2 Voiture 16
Arriv. À 15h25 à NICE 1 ET 2 01 PLACE SELON DISPONIBILITÉ
PÉRIODE DE POINTE TRAIN 8083
VALABLE AVEC UN COUPON FRÉQUENCE
Elle pense au long trajet qui l’attend, ramasse le billet, le range soigneusement dans son sac et quitte l’appartement. Sur le pas de la porte son œil est attiré par le scintillement d’un objet posé au sol. Sur le paillasson de la porte d’entrée se trouvait son pendentif. Précisément celui qu’elle a perdu lors de l’accident. Stupéfaite, elle se baisse pour le ramasser et l’examiner de plus près.[br][br]
— C’est pas vrai ? Se dit-elle.[br][br]
Elle n’en revenait pas, c’était bien le pendentif que lui avait offert sa mère. Les motifs délicats, les gravures faites main, l’argent, les rayures, les traces de coups, l’empreinte des dents qu’Éric avait laissé sur la droite lorsqu’il tentait de prouver que le bijou était de qualité, les taches de sang de l’accident et la chaînette rompue après le choc. Elle le serre fort dans sa main, le porte contre sa poitrine en fermant les yeux puis le place précautionneusement à l’intérieur de son sac à main. Comment était-il arrivé là ? Elle avait fait des pieds et des mains pour qu’on lui ramène. Personne n’avait jamais pu le retrouver ? Était-ce une attention de Julien ? Comment avait-il fait ? Élise se redresse et reprend ses esprits.[br][br]
La porte fermée à double tour. L’appel de l’ascenseur, le bruit feutré des portes qui s’ouvrent, le sol qui s’amortit légèrement lorsqu’elle y pénètre. Son doigt presse à plusieurs reprises le bouton à destination du rez-de-chaussée. Elle sait qu’elle passe ses dernières secondes dans l’antichambre du monde extérieur. À chaque étage qui défile, l’angoisse qu’elle redoutait tant la gagne sans qu’elle puisse la contrôler ou la contenir. Troisième étage, des flashs l’envahissent. L’idée de la rue. Le bruit des voitures. L’odeur de la ville. Une vague de chaleur grimpe le long des jambes. Deuxième étage. La gare. Le monde qui se presse. Le mouvement de la foule. Les regards sur elle. Son cœur s’emballe, elle ressent des picotements à l’intérieur des mains. Premier étage. Les couloirs étroits du train. La tiédeur à l’intérieur du wagon. Le trajet interminable. Les pleurs de sa famille. La tombe de son frère. Sa gorge se serre, l’air lui manque. « Ding ! » Rez-de-chaussée. Les portes de l’ascenseur s’ouvrent et les visages de Rachel et de Julien l’extirpent en une fraction de seconde des filets de son angoisse. Elle s’approche de Julien, lui délivre un délicat baiser qu’il interprète comme un signe de trêve. Mais ce n’était ni plus, ni moins, qu’un appel au secours. Julien attrape le sac de voyage à roulettes d’Élise et en tire la poignée télescopique pour le faire rouler au sol et ne pas se fatiguer le dos. Tandis que celle-ci, rassurée, embrasse chaleureusement sa cousine. Le petit cortège passe la porte du hall de l’immeuble et se met en route pour se fondre dans l’immensité de la ville.[br][br]
Alors que le petit groupe marche silencieusement depuis quelques minutes sur les trottoirs sales et étroits, Élise s’allume une nouvelle cigarette, comme si une clope pouvait lui donner un peu de courage au milieu ce monde hostile.[br][br]
— Bébé, tu fumes trop…[br][br]
Lance Julien d’un ton prévenant, mais subtilement las. Rachel profite de la pause cigarette pour s’arrêter devant la vitrine d’une superbe maroquinerie. Elle fixe longuement un sac à main de luxe. Un modèle tout à fait singulier, d’une élégance folle, des surpiqûres au point sellier faites mains, un cuir exceptionnel, des finitions incroyables, une forme épurée, une inspiration italienne, mais avec le raffinement des grandes maisons françaises.[br][br]
— Élise, regarde-moi ça. C’est une merveille ! On dirait presque le même sac que t’a offert Julien.
Élise, qui n’avait vraiment pas l’esprit à savourer quoique ce soit et surtout pas les lignes d’un sac à main, s’approche de la vitrine sans réellement pouvoir s’extasier.[br][br]
Soudain, dans le reflet du verre de la vitrine, Rachel distingue à quelques dizaines de mètres derrière elle, une femme en noir avec de grandes lunettes de soleil. Elle était là. Au milieu des véhicules qui circulaient dans la rue. La dame en noir. De l’autre côté, sur le trottoir en face, à quelques mètres à peine… Une fois de plus elle était sur le chemin de Rachel, immobile, en train d’observer le petit groupe. Frappée par cette vision, Rachel se retourne affolée en direction de la mystérieuse femme. Rien. Elle balaie nerveusement du regard la rue de gauche à droite sans résultat. Élise lui demande si tout allait bien.[br][br]
— Oui, j’ai cru voir quelqu’un… Désolée,[br][br]
Elle parvient à dissimuler son inquiétude. Julien voyant l’heure défiler, invite les deux cousines d’un geste bienveillant à poursuivre la route. Rachel observe une dernière fois le trottoir en face, mais la dame avait bel et bien disparu. Tout en se remettant en mouvement, Élise demande à Julien[br][br]
— Je voulais te demander…[br][br]
Elle tire de son sac à main le pendentif abîmé, retrouvé quelques minutes plus tôt et le montre à Julien.[br][br]
Élise lui demande :[br][br]
— Comment tu as fait pour le récupérer ? Tu l’as trouvé où ?[br][br]
Julien surpris, attrape le pendentif et l’analyse sous tous les angles.[br][br]
— Mais c’est le… ? ![br][br]
S’étonne-t-il d’un air stupéfait.[br][br]
— Ce n’est pas moi… On ne savait pas où… Comment ?….[br][br]
Élise le récupère et répond[br][br]
— Je pensais que c’était toi justement,[br][br]
Elle se tourne vers Rachel :[br][br]
— C’est toi ?[br][br]
Rachel examine le bijou et se souvient de ce fameux pendentif auquel sa cousine était extrêmement attachée.[br][br]
— C’est génial que tu l’aies retrouvé ! Non c’est pas moi…[br][br]
Élise, déçue de leurs réponses, mais satisfaite d’avoir retrouvé son précieux bijou le range à nouveau dans son sac. Et ils continuent tous les trois en silence à arpenter les rues. Plus que quelques dizaines de mètres et ils seraient à la gare.[br][br]
La voix nasillarde du haut-parleur les accueille dans un hall bruyant, blindé de gens stressés qui parlent trop fort, d’enfants qui pleurent, de portables qui sonnent, de valises qui couinent en roulant. Les enceintes de la gare annoncent le départ imminent du prochain convoi. En s’approchant, Élise constate sur l’afficheur mural que le ST JOSEPH / LEZE qu’elle doit prendre est le suivant. En dépit de la foule incroyablement compacte, les volumes lui semblent soudainement si vastes qu’elle se sent instantanément minuscule et vulnérable. Les voûtes et les arcades l’oppressent, elle y voit de grandes bouches ouvertes avalant et vomissant des dizaines de voyageurs. Ses jambes picotent. Elle a chaud. Elle a froid. Elle lève là tête et remarque le toit vitré sur lequel les pigeons se posent, s’envolent et tournent comme des corbeaux menaçants au-dessus d’une dépouille. Le mélange de pierre et d’acier, le sol brillant… Tout est tellement hostile et froid. Sa gorge se serre. Tous ces gens sans visages, les machines hostiles, les boutiques insipides, les panneaux qu’elle ne parvient plus à déchiffrer. Le mouvement des passagers qui ne sont maintenant plus que des tâches qui s’agitent autour d’elle. Ses yeux se brouillent, les bruits s’assourdissent, une vague nauséeuse s’empare d’elle. Elle cherche la main de Julien et la serre aussi fort que possible. En réponse, il l’enveloppe de ses bras pour lui offrir un écrin réconfortant et lui murmure à l’oreille :[br][br]
— C’est rien… C’est rien, je suis là. Respire calmement.[br][br]
Rachel comprend immédiatement qu’Élise est en pleine crise d’agoraphobie et reste un moment en retrait. Puis elle décide d’aller acheter un magazine et quelques sucreries pour tenir le coup le temps du trajet. Un bon prétexte pour s’éclipser et laisser le couple seul. Elle les rejoindra dans quelques minutes sur le quai.[br][br]
Soutenue par Julien, Élise sort de son sac une pochette d’où elle retire son billet et s’empresse de le composter. Elle veut sortir au plus vite de ce hall qui la pétrifie et souhaite plus que tout, respirer l’air frais sur le quai. Dans les escaliers à ciel ouvert qui mènent aux quais, le couple se fait dépasser par un individu à la foulée vive et efficace. Droit dans ses élégants souliers de cuir noir. Gabardine noire, cravate rouge. Ses pas claquent dans l’aurore : un bruit sec sur le ciment gelé. Cet homme élancé, rasé de près, cheveux courts poivre et sel, lance un coup d’œil machinal sur sa montre. Certainement cadre supérieur aux dents longues, de toute évidence affûté, sans nul doute pressé, à l’aube d’une journée composée de rendez-vous, de réunions, de briefs, de débriefs et de conférences téléphoniques auprès de clients respectables. Il enjambe avec détermination les dernières marches qui le mènent à l’extérieur et rejoint le ballet convulsif des individus qui se croisent sans se regarder et s’entassent par petits groupes le long du quai. Des arômes de cafés, de la musique assourdie dans les casques MP3, se mêlent au va-et-vient de ces hyperactifs urbains attendant le train de 8 h 45.[br][br]
À travers ce menuet d’effluves bon marché, de viennoiseries trop grasses et de cigarettes blondes, elle attrape une nouvelle fois la main de Julien. Tous deux avancent au beau milieu du quai tout en restant totalement déconnectés des personnes qui les entourent. Le froid matinal saisit leurs visages. Ils restent là immobiles, en parfait contraste avec le bourdonnement ambiant, les discussions et les boniments. Elle peut respirer enfin. Elle trouve à nouveau la force de se ressaisir et de plonger ses yeux verts dans ceux de sa moitié tout en lui attrapant délicatement l’autre main. Les doigts s’entrecroisent. Il sourit timidement. Dans les yeux de Julien, elle trouve immédiatement l’apaisement, malgré l’instant relativement délicat. La crise est en train de se dissiper. Les angoisses s’envolent aux loin avec les rires des enfants qui chahutent sur l’autre quai. Alors qu’elle s’empare d’une nouvelle cigarette, il prend une profonde inspiration comme pour trouver le courage de lui dire les derniers mots justes qui l’aideront à traverser l’épreuve atroce qui l’attend à Nice. Les mots qui apaiseront sa conscience, les mots pour adoucir le départ et émousser le contexte. Mais elle coupe aussitôt son élan ;[br][br]
— Tu as du feu ? Je ne trouve plus le mien ?[br][br]
Julien est tétanisé par la surprise. Le seul briquet qu’il ait, dont il ne se sépare jamais… Le briquet d’Éric, celui qu’il vient de confier à Rachel… Alors qu’il parcourt ses poches pour feindre de trouver le fameux zippo, Rachel qui arrive chargée de magazines et de confiseries lui sauve la mise en tendant à Élise un petit briquet jetable turquoise. Accompagnant le geste d’un sourire bienveillant.[br][br]
— Tiens![br][br]
Élise ne remarque pas la frayeur de Julien qui venait de friser le scandale à ciel ouvert. Et elle interroge sa cousine :[br][br]
— Tu fumes toi ?[br][br]
Elle rend rapidement le feu à Rachel dans une épaisse fumée blanche qui enveloppe le trio.[br][br]
— Oh… Juste pour le plaisir avec Thomas… Enfin, tu vois le genre…[br][br]
Les haut-parleurs disposés sur le quai annoncent dans un grésillement désagréable, mêlé à l’agitation naissante des voyageurs, l’arrivée du prochain train en gare. Élise contemple l’énorme boa de métal paré de graffitis et de vitres rayées s’insérer entre les deux quais pour s’arrêter en douceur en contraste avec sa taille impressionnante. L’heure approche. Le béton tremble. Elle redoute ce moment.[br][br]
— « Le train huit mille quatre-vingt-trois entre en gare quai numéro neuf. Les voyageurs sont priés de s’éloigner de la bordure du quai. »[br][br]
Cette phrase résonne dans la tête d’Élise et lui glace le sang. C’était le gong. Les secondes défilent et la rapprochent un peu plus du cercueil de son frère. Elle allait partir, sans Julien, avec son aversion du train. Bien sûr, il y avait Rachel, mais ce n’était pas la même chose. Le temps l’attire inexorablement vers l’enterrement de son frère, la douleur, les larmes, les reproches, les sous-entendus, sa famille, vers tous ses souvenirs douloureux. Même Rachel et son énergie légendaire n’y changeraient rien. Elle porte ses mains devant la bouche et, tout en fermant les yeux, expire un air chaud pour se réchauffer les paumes. Un long souffle, comme pour évacuer le stress. Elle cherche Julien du regard. Elle est totalement terrorisée. Consciente qu’ils se sont tellement éloignés depuis deux jours. Tellement déchirés. Elle se sent tellement isolée. Elle a tellement besoin de lui. Et là, elle sera seule des heures durant, à des centaines de kilomètres de son cocon et de son homme. Julien l’enlace tendrement. Il la réconforte en passant ses mains dans sa chevelure noire et soyeuse.[br][br]
— Tu vas être forte. Appelle-moi dès que tu peux… Je t’aime.[br][br]
Elle le contemple avec un faux sourire qui trahissait son état de stress. Puis elle lui dépose un baiser délicat.[br][br]
— Moi aussi je t’aime.[br][br]
Les voyageurs débarquent en masse du train fraîchement arrivé. Les passagers qui attendaient sur le quai trépignent maintenant d’impatience pour s’installer au chaud à l’intérieur des énormes voitures. Tous s’entassent et poussent devant les portes des wagons.[br][br]
— Élise… On n’a pas le choix… Il faut y aller…[br][br]
Rachel empoigne sa valise, embrasse Julien et entraîne sa cousine en direction du premier groupe d’individus qui attend pour prendre place devant le train.[br][br]
Elle se retourne une ultime fois vers lui. Julien devine dans les yeux d’Élise toute la terreur qu’elle peut ressentir dans ce genre de situation. Son visage se ferme alors un peu plus. Les deux cousines continuent dans la direction du train comme la grande majorité des gens sur le quai qui se pressent encore pour s’engouffrer dans la première porte. Rachel précède sa cousine. Élise totalement angoissée hésite un instant et laisse passer les quelques personnes encore agglutinées devant la porte du wagon. Puis elle finit par y monter la tête rivée au sol.[br][br]
Elle agrippe la poignée à l’entrée de la voiture pour se hisser à l’intérieur, et passe le pas de la porte du mastodonte de métal. Sa vue se trouble par les larmes qui l’envahissent. Au même moment au plus profond de son être se prépare un ouragan de détresse. Tout au fond de sa tête, une tempête affective se forme, dont les nuages menaçants grondent sa hantise du trajet. Elle se trouve entièrement nue à côté de la carcasse fumante du gros 4×4 noir de son frère. Elle court sous un ciel noir qui pèse de manière inquiétante sur les vastes plaines arides de son passé piétiné par l’accident. Les vents rugissants lancent autour d’elles des milliers de morceaux de verres et de larges bandes de tôles froissées qui se dressent devant elle, l’empêchant d’avancer. Elle ressent ses rêves brisés, la magie disparue. La culpabilité noire comme le pétrole glisse sur sa peau le long des bras pour remonter autour de sa gorge et ouvrir sa cicatrice de laquelle s’échappe une nuée de scarabées noirs la privant d’oxygène. Soudain, le déluge. Une pluie diluvienne s’abat sur elle, détrempant le sol jonché de Post-It que Julien lui laisse chaque matin en partant, dont l’encre s’écoule pour lui noircir les pieds. Le tonnerre frappe comme les hurlements de son frère dans la voiture. Encore, et encore. De gigantesques vagues d’amertume déferlent sur son corps. L’eau glacée monte. Dangereusement, au point de lui serrer la gorge et de…[br][br]
— Pardon madame ![br][br]
Son calvaire intérieur s’interrompt soudainement par le coup d’épaule d’un voyageur maladroit. Ses mains sont moites, elle est en nage. Mais sa crise intérieure se dissipe petit à petit sous le poids de la réalité qui reprend maintenant dessus. La chaleur humide du wagon, les odeurs corporelles, l’espace limité pour se mouvoir, le vacarme des discussions, tous ses gens qui s’amassent… La petite brune fragile tente de se ressaisir et se sanctionne à voix basse :[br][br]
— Ma pauvre fille…[br][br]
Elle avance pour rejoindre Rachel tout en camouflant son sanglot. Sa cousine lui demande si elle allait pouvoir supporter le trajet.[br][br]
— Ça va aller… Enfin… J’espère…[br][br]
Toutes deux suivent patiemment le cortège étroit des voyageurs qui s’installent de banquette en banquette. Tout en progressant dans l’allée centrale, le regard d’Élise reste figé sur les fenêtres à gauche. Elle tente de percer la buée pour y voir le quai et Julien.[br][br]
La longue file de passagers se disperse peu à peu en remontant vers l’avant du wagon. Les deux cousines y trouvent enfin un emplacement disponible. Élise se précipite immédiatement côté fenêtre et se jette sur le carreau encore couvert de condensation pour regarder à nouveau en direction du quai. Elle y voit une dernière fois Julien. Mais il est de dos, visiblement très affecté. La tête baissée, descendant les premières marches de l’escalier pour quitter définitivement la gare. Sans doute par pudeur, il avait attendu d’être enfin seul pour se laisser submerger par les larmes. Il n’avait pas le cœur à les regarder partir. Préférant conserver au fond de lui les dernières images du quai. Élise retire la main de la vitre qu’elle avait positionnée à plat comme pour s’accrocher désespérément à lui une dernière fois. Comme pour le retenir. Mais il était parti. Elle se laisse tomber sur la banquette, ferme ses yeux encore humides, et bascule la tête lentement sur le dossier. Elle tente de se concentrer sur sa respiration. Ne surtout pas se laisser assaillir par une nouvelle vague d’angoisse. Mais elle sent qu’elle monte en elle. Faire le point ? Mais le bilan est désastreux. Respirer calmement ? Mais sa gorge est trop serrée, le poids sur sa poitrine la gêne. Penser aux choses positives ? À Rachel et retrouver un peu de sérénité. Mais elle ressent bien que c’est impossible. Cet instant nécessaire pour se ressaisir, est coupé net par Rachel qui lui prend la main. Elle s’était assise juste en face d’elle et s’inquiétait vraiment.[br][br]
— Élise, tu es sûre que tout va bien ? Je te trouve pâle ?[br][br]
Élise ouvre les yeux.[br][br]
— J’angoisse à mort, je n’arrive pas à me maîtriser. Je suis terrorisée… En panique complet… Totalement affolée… J’essaie de me calmer, mais…[br][br]
La cousine se rapproche un peu plus.[br][br]
— C’est peut-être le moment de prendre les médocs de Nadège ?[br][br]
Élise hésite. À chaque fois qu’elle avale ces fichus comprimés, elle se retrouve complètement assommée, incapable de penser. Sans oublier les atroces migraines qui suivent chaque prise. Ce traitement la rend malade. En même temps elle se dit qu’oublier ses angoisses un instant, planer un peu et s’endormir pourrait être séduisant. De toute manière, elle ne pouvait pas continuer comme ça. Elle n’avait pas la force de contenir ses peurs, encore moins de faire semblant d’aller bien. Surtout pas pendant des heures.[br][br]
Elle recherche dans son sac main la précieuse boîte de cachets. Dans quelques minutes elle sera apaisée. Même si ce n’est que pour un temps seulement. Elle s’endormira, les kilomètres défileront, elle oubliera pendant quelques heures l’oppression et ses terreurs. Elle finit par dénicher la plaquette de gélules, en attrape une, puis finalement deux. Rachel regarde ailleurs, Élise en profite pour en soutirer une troisième et la dissimuler dans le creux de sa main. Puis demande de l’eau à sa cousine. Rachel qui avait anticipé un trajet long et pénible avait fait le stock dans la galerie marchande un peu plus tôt à la gare. Et bien entendu elle avait plusieurs petites bouteilles. Elle ouvre son sac de voyage, se penche pour écarter les affaires et retrouver les bouteilles au milieu de tous ses effets personnels. Elle s’incline davantage et renverse malencontreusement son sac à main. Le briquet que lui avait confié Julien ce matin tombe au sol. En touchant terre, l’objet en métal émet un son aigu qui attire soudainement l’attention d’Élise. En regardant au sol, elle reconnaît instantanément le feu de Julien. Comment aurait-elle pu passer à côté ? Le briquet que son frère lui avait offert. C’était LE feu de Julien. Il allumait toutes ses clopes avec, depuis qu’Éric lui en avait fait cadeau. Un peu comme un grigri, un objet fétiche. Que faisait-il dans le sac à main de sa cousine ? Gênée, Rachel ramasse le briquet tout en tendant la bouteille d’eau enfin retrouvée dans le sac de voyage. Élise, avale une gélule, puis les deux autres en même temps et referme la bouteille. Curieuse de comprendre, elle demande à sa cousine :[br][br]
— Pourquoi tu as le briquet de Julien avec toi ?[br][br]
Rachel, coincée par la question, était bien consciente de ce que ce maudit briquet pourrait déclencher chez sa cousine. Elle cherche ses mots avant de faire ce qu’elle déteste le plus : mentir à Élise.[br][br]
— Il l’a oublié la dernière fois que vous êtes passés chez moi.[br][br]
Élise, l’air dubitatif, ouvre la paume de sa main pour récupérer le zippo de son mec.[br][br]
— Donne-moi le, je le rendrai à Julien quand il arrivera.[br][br]
C’est l’impasse pour Rachel. La cousine s’exécute à contrecœur. Elle appréhende le cataclysme qu’allait déclencher le feu et les gravures toutes fraîches entre les mains d’Élise.[br][br]
Tout en s’essuyant du revers de la manche les quelques gouttes d’eau qui coulaient encore au bord de ses lèvres, Élise contemple le briquet. Elle examine une face. La tranche. Le verso. Elle le serre d’un coup très fort dans sa main. Puis elle le secoue compulsivement[br][br]
— Tu étais au courant ? Vous me prenez vraiment pour la reine des connes…[br][br]
On y est. Rachel voit se préparer la colère monstre de sa cousine. Le scandale public. La déferlante de haine.[br][br]
— Élise… Arrête,[br][br]
Rachel tente de ralentir la montée en pression chez sa cousine.[br][br]
— Élise… Je vais t’expliquer.[br][br]
— Ferme-la ! Mais il se fout vraiment de ma gueule ?….Tu te fous vraiment de ma gueule ! ?[br][br]
Comme Rachel le redoutait, Élise monte dans les tours à une vitesse impressionnante. Et tous les passagers du wagon profitent du spectacle. Elle tente de se justifier :[br][br]
— Élise, non…[br][br]
Mais Élise bondit de sa banquette
— Ta gueule ! Tu me files la gerbe !! [br][br]
Le malaise était jeté dans le tout le wagon, chacun était resté suspendu à cet éclat de voix. Puis elle se laisse tomber en arrière dans un silence absolu. Une fois de plus les larmes aux yeux, la gorge serrée, les lèvres pincées pour éviter de pleurer à chaudes larmes.[br][br]
— Toutes ces simagrées. Des sourires par-devant. Des gentillesses pour mieux m’enfumer.[br][br]
Rachel était très gênée par la situation. Et sa cousine en proie à ses démons anxieux lui faisait pitié. Elle se mit à genoux devant Élise et lui prit les deux mains pour s’excuser platement et clarifier la situation. Le tout, à voix basse pour surtout ne plus se faire remarquer[br][br]
— Julien ne voulait pas te faire de la peine… Moi non plus d’ailleurs. Il avait ses raisons pour ne pas t’en parler… Tu sais… C’est compliqué…[br][br]
Élise ne contenait plus ses émotions et criait de plus en plus fort dans des spasmes maintenant devenus publics.[br][br]
— Tu me mens… Vous… Vous me mentez… tous… tous autant que… Vous êtes ![br][br]
Rachel, peinée de voir une énième fois sa cousine dans un état nerveux lamentable, tente de la raisonner. Et elle appuie son discours d’une douce caresse sur la main d’Élise[br][br]
— Pense à tout ce qu’on a traversé ensemble. À tous nos rires, nos fous rires, à nos soirées toutes les deux. Souviens-toi que je suis toujours là pour toi et je le serai toujours[br][br]
Élise avait encore le regard mauvais et ne parvenait pas à redescendre de son état de colère indescriptible. Elle dénoua son foulard corail, laissant apparaître sa large cicatrice et l’entoura autour du cou de Rachel.[br][br]
— Tiens ! Reprends-le, et étrangle-toi avec ! Étouffe-toi avec tes mensonges…[br][br]
Piquée au vif, Rachel ne relève pas. Elle se redresse simplement et reprend sa place lentement. Elle dévisage Élise et attache son foulard sans un mot. Elle attrape sèchement un de ses magazines et entame sa lecture dans un silence pesant. Quelques instants plus tard, son téléphone sonne. Rachel prend l’appel et se lève pour discuter loin d’Élise de peur qu’elle ne soit encore furieuse et instable. De son côté, Élise se demandait déjà si elle avait fait le bon choix. Tout est confus dans sa tête. Cette histoire de briquet. Rachel qu’elle vient de renvoyer brutalement dans les cordes. Ce foutu train qui tarde à partir. Ses larmes qui n’en finissent plus de couler. Son maquillage ravagé et sa tête de junkie. Les gens qui la regardent comme une bête de foire. Le trou béant qu’elle a dans le cœur. Le goût de sang au fond de sa gorge. Le sel des larmes sur ses lèvres. Le mal de tête qui déboule pour lui marteler le crâne. Ce wagon surchauffé. Cette odeur insupportable de vestiaire d’après match. Ce sentiment épouvantable d’être seule au milieu de centaines de personnes.[br][br]
— « Mesdames et messieurs, suite à un incident technique, le départ du train de 8 h 45 est différé de quelques minutes. Nous vous remercions pour votre compréhension et nous vous prions de nous excuser pour la gêne occasionnée. »[br][br]
À l’annonce du départ encore repoussé, Élise enrage de nouveau. Encore de longues minutes à attendre, avant le début du trajet et les heures interminables pour atteindre Nice. Dans le wagon, elle constate finalement qu’il y a assez peu de réactions de la part des passagers. Elle se retourne en direction de Rachel qui est encore pendue au téléphone. Celle-ci n’a même pas prêté attention à l’annonce de l’incident. Les secondes défilent alors très lentement pour Élise. Comment allait-elle patienter avant que ce maudit voyage ne débute ? Elle est prise d’une grosse envie de fumer, mais ses jambes sont très lourdes depuis quelques secondes. Elle se sent complètement groggy, comme après chaque prise de comprimés. Fumer lui ferait exploser le crâne, admet-elle finalement. Sa migraine est suffisamment atroce comme ça. Puis l’image de Julien lui traverse la tête. Julien… Rien à faire, elle pense à lui. Cette histoire de briquet. L’impression bizarre que ce n’était finalement pas si grave. Qu’elle s’est emportée pour rien. Julien… Peut-être n’est-il pas si loin… ? Il peut encore faire demi-tour et la revoir quelques minutes ? Elle se sent un peu plus assommée. Le cachet fonctionne-t-il déjà ? Ses acouphènes qui reviennent. Elle hésite, et finit par lui envoyer un message depuis son téléphone :[br][br]
| Appelle-moi, y a un incident technique |
Elle fixera son Smartphone 2 à 3 bonnes minutes avant de conclure qu’il ne répondra pas et qu’il doit probablement se morfondre de son côté. Sentant ses forces l’abandonner, avant de s’assoupir, elle regarde Rachel une dernière fois. Elle est toujours au fond du train, elle téléphone et bavarde encore. Elle a l’air soucieux, on dirait qu’elle a reconnu quelqu’un dans le train… Un peu tendue, elle examine le wagon et les passagers. Elle fait signe à Élise comme pour lui dire qu’elle allait terminer et arriver. Élise patiente un moment. Les secondes défilent de plus en plus lentement. Tout devient sourd et flou.[br][br][br][br]
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