Intuition
[br][br][br][br]Tourrié sort de la chambre 1010, et se dirige maintenant vers l’ascenseur à son tour, quelques précieuses minutes après Sanchez. Il débarque sur le parking, regarde à droite puis à gauche. Rien. Il s’apprête à interpeller le seul véhicule qui passe pour se mettre de force au volant. Un taxi ambulance. Toujours mieux que rien. Il n’a pas le luxe de choisir. Mais à 10 mètres de là, les éclats de rire d’une jeune femme détournent son attention. Un jeune couple plaisante et se marre de bon cœur. Le jeune homme qui rend hilare sa copine est appuyé contre sa grosse bécane. Parfait. Le capitaine arrive en courant, sort sa carte de police, hurle pour réquisitionner l’engin immédiatement.[br][br]
— Capitaine Tourrié Police ! Ta bécane ! C’est une question de vie ou de mort ![br][br]
Le jeune s’exécute sous l’approche autoritaire de Tourrié. Le capitaine enfourche l’énorme cylindrée pour partir plein gaz, à son tour à la poursuite de Rémy et surtout d’Élise. Le moteur de la sportive rugit dans un son sec et brutal. Le capitaine casse fermement son poignet, la moto monte dans les tours en une fraction de seconde et le propulse dans une accélération monstrueuse jusqu’à la sortie du parking. Il se demande si le contrôleur avait vu ou compris le message d’Élise. S’il avait compris comme lui l’interprétait. S’il y avait encore le moindre espoir.[br][br]
Sanchez se bagarre dans le trafic pour arriver péniblement vers le centre-ville. Les sirènes hurlent, elle arrose d’appels de phares, remonte sur les couloirs de bus, tente de prendre plusieurs rues à contresens pour gagner du temps. Malgré ses efforts et toute sa hargne, il fallait se rendre à l’évidence. Tout est bouché dans toutes les artères de la ville.[br][br]
Elle frappe de rage des deux points sur le volant. Elle est désespérément coincée. Elle ne va pas y arriver. Les secondes s’échappent et elle n’avance plus. Elle est furieuse ! Il ne restait que 2 ou 3 kilomètres, c’était trop con. Le frein à main tiré, elle descend du véhicule de patrouille et continue son chemin à pied. Elle se met à courir comme une malade. Il y avait peut-être encore une chance. Une infime chance à saisir. Elle doit tout tenter, arriver à le stopper. Plus que quelques rues, à ce rythme-là elle y sera dans peu de temps.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
3 500 €. Le livreur regarde les billets s’agiter sous ses yeux. Une telle somme, représente deux mois de salaire. Il ouvre la main pour les choper, puisque c’est ce que propose cette inconnue qui vient d’entrée dans la cabine. Mais avant qu’il ne puisse effleurer l’épaisse liasse, il ressent une vive douleur. Il porte sa main quelques centimètres sous son oreille. Il regarde la passagère vêtue de noir. Elle a une seringue dans les doigts. Une seringue qu’elle vient de lui vider dans le cou. Et elle en exhibe une autre de son sac à main. Après une demi-seconde d’incompréhension, le livreur gueule :[br][br]
— Mais t’es une grande malade ! Qu’est ce que tu viens de me… ? ![br][br]
— Ferme-la ! Je viens de t’injecter un mélange maison. Mon « Super K ». Avec une énorme dose de Kétamine. Propagation lente, effets atrocement longs.[br][br]
— Mais c’est quoi putain ! ? J’veux pas mourir ![br][br]
— Un cocktail avec puissant anesthésiant qui va te défoncer, te faire halluciner, avec des épisodes de terreurs et de dissociations. Tu vas te voir sortir de ton corps… Se voir mourir avant de mourir… Génial non ? Ça va te faire saigner du nez, te faire gerber, ravager ta mémoire et plein d’autres surprises… Il va se diffuser lentement dans ton corps. Peut-être te plonger dans le coma en quelques minutes et provoquer ta mort. Je peux pas te garantir que tout arrive dans l’ordre… J’ai fait le dosage au pif…[br][br]
Elle regarde sa montre un instant et grince :[br][br]
— T’as moins de 10 minutes pour faire ce que je te dis avant d’agoniser. Et encore la mort sera une véritable délivrance après ce que tu vas endurer.[br][br]
—T’es complètement folle ? ! Pourquoi Moi ? J’ai…[br][br]
— Ta gueule, dans l’autre seringue j’ai l’antidote. Fais exactement ce que je te dis et je te laisse la vie sauve. Je te donne 3 500 € pour l’immense service que tu me rends… À la moindre connerie, je te laisse crever dans ton camion.[br][br]
— Mais t’es complètement cinglée ![br][br]
— 10 minutes. 3 500 €. Le feu est vert… Roule ![br][br]
Sans trop avoir le temps de réfléchir, le livreur s’exécute et passe la première pour s’élancer à nouveau de flot de la circulation.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
En deux roues, Tourrié se faufile à vive allure au milieu du trafic. Il progresse entre les files de véhicules. Déboîte sur la ligne d’arrêt d’urgence, longeant maintenant à grande vitesse les véhicules qui stagnent aux heures de pointe. Il prend l’embranchement pour s’engager sur les hauteurs de la ville. Dans quelques minutes il sera arrivé. Pendant ce temps, Sanchez, elle, court comme une dératée sur les derniers mètres jusqu’à la gare. Elle franchit les larges portes et s’enfonce dans l’immense hall principal complètement essoufflée. Le haut-parleur crache différentes annonces inaudibles. Elle reprend son souffle au milieu de la foule qui grouille dans tous les sens. Elle grimpe sur un banc à côté d’elle pour prendre un peu de hauteur. Examiner la marée de voyageurs qui s’entasse là. Repérer absolument Rémy ou Élise. Des dizaines de silhouettes qu’elle scrutait sur la pointe des pieds. Un rapide tour d’horizon en vain. Elle saute du banc et s’insère dans la foule au prix de coups d’épaules, de pieds écrasés et quelques bousculades pour s’approcher au plus près des panneaux d’affichage.[br][br]
Elle pointe chaque départ imminent et repère celui pour Nice. Il part sur-le-champ ! Elle s’extirpe de la foule dans le grand hall, emprunte les escaliers en trombe et remonte les marches deux par deux pour arriver sur le quai. L’avertisseur du convoi sonne. Le train allait partir sous ses yeux et les portes allaient se fermer d’une seconde à l’autre. Elle entame un dernier grand sprint. Elle s’arrache, déterminée, pour traverser le quai au milieu des derniers voyageurs et sauter in extremis à l’intérieur du wagon. C’était moins une. Exténuée… Mais enfin à bord de se foutu train.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Dans le camion, le livreur sent sa respiration ralentir malgré lui. Sa vision se brouille. Même son cœur se calme. Il a l’impression de sentir le produit se diffuser en lui. Combien de temps reste-t-il ? Cette merde était en train d’envahir tout son corps. Il se demande s’il va réussir ? Il pense à sa femme, ses gosses, sa famille. La passagère lui indique la route à prendre à chaque croisement. Les secondes passent et le livreur pétrifié par le temps qui défile, obéit sans difficulté. Surtout remplir la mission que lui a fixée la folle copilote à la seringue. Il ne peut s’empêcher de lui demander :[br][br]
— Mais on va où ?[br][br]
— Quartier Rouge-Gardot[br][br]
— On fait quoi exactement ? J’ai… J’ai la migraine…[br][br]
— On termine mon chef-d’œuvre… Tourne là, la première…[br][br]
—… Chef-d’œuvre ? Je…[br][br]
— Ça va être grand… Fais-moi confiance ![br][br]
— Je me sens pas bien… Ma tête…[br][br]
— Prends à gauche ! Là ! À gauche putain ![br][br]
— Non ![br][br]
Le camion jaune continue sa route tout droit :[br][br]
— Pourquoi t’as pas tourné bordel ! T’es con ou quoi ?[br][br] Elle vocifère en regardant l’intersection qui s’échappe. Ils viennent de la rater et elle s’éloigne derrière eux.[br][br]
— L’antidote… Où je continue dans cette direction… Espèce de tarée[br][br]
— Non ! Putain tourne à gauche à la prochaine ! Merde ![br][br]
Elle se rue sur le volant pour manœuvrer de force. Le livreur l’en empêche et le camion fait une embardée. Il percute franchement l’aile d’un véhicule sur la voie en face. Sur le choc, ils ont juste le temps de contre-braquer pour ne pas sortir de la route. Le livreur terrorisé hurle[br][br]
— Connasse ! Mais t’es complètement givrée ! Tu veux mourir ou quoi ? ![br][br]
Il reprend le contrôle du convoi. Le capot est méchamment abîmé et la roue avant côté conducteur à l’air de ne plus tourner rond. Le volant tremble de manière inquiétante. Il tente de reprendre ses esprits, tout en vérifiant dans le rétroviseur l’état de la voiture percutée.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Le train s’élance, elle ressent l’accélération du convoi. À bout de souffle, Sanchez, se relève dans le compartiment tout près des bagages où elle venait de plonger au dernier moment. Elle lève les yeux vers le couloir central du wagon. Il est là. Debout au milieu des voyageurs dans l’allée, en tenue de patient, les jambes à l’air. La tête bandée. À moitié nu, il lui tourne le dos. Dans sa main gauche, l’individu tient une seringue. Il regarde chaque banquette à gauche et à droite en remontant la voiture d’un pas pressé. Il paraît nerveux. Avec son accoutrement et son attitude, les passagers n’osent même pas le regarder. Pensant sans doute croiser un fou échappé d’asile. Elle avait vu juste. Rémy, le contrôleur est à quelques mètres. Elle s’approche en silence, dégaine son 9 mm. Elle atteint une distance suffisante, le met en joue et hurle :[br][br]
— Police ! Lève les mains putain ! Lève tes mains ![br][br]
Il s’arrête net. Se raidit, et tourne légèrement la tête comme pour tendre l’oreille. Sanchez progresse un peu plus vers lui, tout en le tenant en respect. Elle est tout près maintenant. Le wagon était bondé, il fallait l’arrêter au plus vite et sans accroc avant que tout ça ne tourne mal. Sans se retourner, il lance :[br][br]
— Vous n’y changerez rien.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Tourrié négocie à la corde les derniers virages serrés avant d’accélérer plein fer dans l’ultime ligne droite jusqu’aux coteaux du Pech. La route se termine ici, barrée par d’impressionnants rochers. Il saute de la bécane, quitte la route pour prendre le petit chemin face à lui. Au pas de course, il fonce en direction du point culminant. Il doit y arriver le plus vite possible. Le vent glacé des hauteurs fouette son visage.[br][br]
Sans trop savoir pourquoi… Le mot d’Élise. Les photos du Pech. La mort de Julien. Les faisceaux d’indices… Tout le poussait dans cette direction. Il ne peut pas se l’expliquer… Persuadé qu’elle se trouve là-haut. Élise… Si fragile, si instable, si mal en point…[br][br]
Au milieu de son sprint le capitaine est pris d’un effroyable doute. Elle est peut-être à flanc de coteau ? Elle pourrait se jeter ou même tomber accidentellement. Il pourrait la retrouver sans vie une cinquantaine de mètres plus bas. Elle qui est si confuse… Elle pourrait se suicider ? Le Capitaine allonge sa foulée et accélère sa cadence pour atteindre le bout du chemin.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
— Rémy ! Fais pas le con !…. J’avance doucement… ‘Bouge pas… C’est fini…[br][br]
— C’est loin d’être fini.[br][br]
— Où est Élise… ?[br][br]
— Le spectacle continue.[br][br]
Sanchez pointe toujours son arme sur le suspect. Elle s’inquiète de la situation. Avec tout ce peuple dans cet espace confiné, elle ne peut pas prendre le risque de tirer à vue. Il ne faut pas se rater. Elle marche lentement dans le dos de Rémy pour l’interpellation. Il ne bouge pas. Pour l’instant, il semble ne pas opposer de résistance. Elle est à quelques centimètres du suspect. Tout va bien se passer. Elle le tient toujours en joue et agrippe le bras gauche du suspect pour le menotter. Il se retourne brusquement pour empoigner la jeune flic. Il lui saute au cou pour l’agresser bestialement. Le coup de feu part. L’épaule du suspect touchée. Sanchez tombe à terre lourdement. Elle se tient le cou. Son pistolet ripe sur le sol et glisse sous les banquettes. Les voyageurs affolés par la détonation sortent de leur place pour quitter le wagon dans un mouvement de terreur générale. Les cris, les pleurs. Tous se bousculent. Tous se pressent et se blessent dans la panique. Les hurlements désespérés des voyageurs. Le grondement sourd provoqué par les dizaines de pas stressés. Sanchez se fait piétiner au sol par la foule d’individus en fuite. On lui écrase la main. Elle essaie de se protéger. On marche sur ses cheveux, ses muscles de la cuisse. Elle se recroqueville. On écrase son visage et son genou.[br][br]
Le suspect qui se tient l’épaule, fuit en direction de l’autre wagon. Elle rampe sous les sièges pour récupérer son pétard avant de partir à la poursuite du fugitif. En se relevant, elle entrevoit la seringue vide juste à ses pieds. Que venait-il de faire ?[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Dans le camion jaune fraîchement abîmé, la passagère à côté du livreur se repositionne sur son siège. Le conducteur est terrorisé par la situation. L’accident qu’il vient d’éviter. La solution mortelle qui se diffuse lentement dans son sang. Les maux de tête qui arrivent. Sa vision qui se brouille. Son cœur qui ralentit. La folle qui l’oblige à faire tout ça.[br][br]
Il aboie alors[br][br] — T’es complètement tarée ! On a bien failli crever ![br][br]
— On a bien failli crever ? Et alors ? Je n’ai plus peur de mourir.[br][br]
— Comment ça ? On est passé à deux doigts de…[br][br]
— T’imprimes pas ? J’en ai rien à foutre ! Ma vie s’est arrêtée il y a 6 mois…[br][br]
— Moi pas ! J’veux vivre merde ![br][br]
— Profites-en… Il te reste à peu près 3 minutes…[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Tourrié touche au but. Il termine d’arpenter l’étroit chemin qui mène au sommet des coteaux. Tout en haut du Pech. Élise est là. Face au vide. Silencieuse. Le vent tourne autour d’elle. Ses cheveux virevoltent au rythme des bourrasques qui sifflent là-haut. Elle se tient là. Élise. Tout en blanc, en tenue médicale, les jambes à l’air, son dos entièrement nu dans le froid incisif de décembre. Elle est debout les bras ballants. Au bord du vide. Son poignet semble entaillé, peut-être cassé, son pouce complètement désarticulé. Elle regarde en bas et ne bouge pas. Immobile, dans le vent glacial qui pèle les coteaux dans de vives attaques. Les bronches irritées par sa course et son point de côté l’empêchent de l’interpeller. Il doit reprendre son souffle quelques instants avant de pouvoir hurler :[br][br]
— Élise ! Attends ! Je suis Etie…[br][br]
Elle l’interrompt sans se retourner.[br][br]
— Étienne… Étienne Tourrié…. Merci d’être venu. J’ai tellement espéré que mon petit mot sur le miroir vous parle.[br][br]
Stupéfait. Le capitaine se fige. Interloqué. Elle connaît son prénom. Qu’elle se souvienne de son nom lors du premier interrogatoire pour la bombe, passe encore. Mais jamais il n’utilise son prénom.[br][br]
— Co… Comm…[br][br]
— Comment je connais votre prénom ?…. Je n’ai pas la réponse.[br][br]
Il marche lentement vers elle. Les derniers pas, tout en espérant qu’elle ne commette pas l’irréparable.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Le chauffeur livreur sent sa gorge qui se serre. L’impression qui flotte. Qu’il ne maîtrise plus ses mouvements. La folle qui l’a empoisonné regarde sa montre en jubilant :[br][br]
— Continue de conduire. Puisqu’il ne te reste que quelques minutes et que tu ne me sers plus à rien… Je vais t’expliquer ce qui se passe. Pour toi… L’histoire s’arrête ici. Tu vas mourir… C’est certain. Pour moi il reste encore quelques minutes. Alors, je vais prendre le volant. Je vais revenir sur mes pas, prendre l’intersection que tu as ratée. Attendre sagement que la voiture de Julien parte de chez son pote. Lorsque cette espèce de raclure passera devant moi pour se rendre à la gare, je le suivrai. Au premier stop. Lorsqu’il sera à l’arrêt, j’accélérerai. J’accélérerai avec toute la rage que j’ai. À pleine vitesse j’irai écrabouiller cette grosse merde. Je vais le tuer au volant. Lui prendre sa vie, comme il a pris celle de mon fils.[br][br]
En une fraction de seconde, le livreur réalise alors que sa passagère ne tient pas à sa vie. Que tout ça n’est qu’une opération kamikaze. Obéir ou pas… Tout est fini. Il y a bien peu de chances pour qu’il obtienne sa foutue injection et son argent. C’est désespéré. Juste désespéré. La mort dans quelques instants quoiqu’il arrive. Il reste moins de 3 minutes selon elle. 180 secondes, avant qu’il ne quitte ce monde. Sa tête lui fait horriblement mal. Il a du mal à rester concentré. Il renifle une fois. Puis une autre encore. S’essuie avec le revers de sa manche. Du sang ! Du sang partout.[br][br]
Il bloque les freins de toutes ses forces. Dans un crissement strident, le camion pile au milieu de la route. La cabine plonge vers l’avant. Il se tourne vers elle et avec ses dernières forces, il décoche un coup de poing magistral au milieu du visage. Son poing brise le nez de la femme. Elle s’étale lourdement contre la vitre passager.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Sanchez, salement amochée, part à la poursuite de Rémy. Elle arrive péniblement dans l’autre wagon où il galope en se tenant l’épaule. Il crie au milieu de la foule en la pointant du doigt :[br][br]
— Aidez-moi ! Cette femme vient de me tirer dessus !![br][br]
L’enfoiré. Il allait passer les portes de jonction et avoir un wagon d’avance. La voiture tout entière est gagnée par la folie et la peur. Il déclenche à nouveau une panique monstrueuse pour bloquer la progression de la jeune flic. Elle sort sa plaque, la brandit bien haut et hurle :[br][br]
— Police ! Que personne ne bouge ![br][br]
Mais sans avoir l’effet désiré. Elle décide de tirer un coup de sommation dans le plafond. La détonation fige les voyageurs, mais ne stoppe pas Rémy qui continue de fuir sous ses yeux. Le fugitif se courbe de peur que le tir ne soit dans sa direction. Tout en fuyant, il regarde derrière lui pour savoir si le lieutenant allait tirer une nouvelle fois.[br][br]
Il franchit les portes entre les wagons. C’est bon, elle avait bien tiré en l’air. Son souffle se coupe.[br][br]
Il se télescope violemment contre un homme d’affaires debout dans le couloir central. Cheveux poivre et sel, gabardine noire et cravate rouge. L’homme tombe brutalement à terre avec l’impact. Rémy trébuche, emporté par l’élan de sa course. Et s’écrase avec violence contre une banquette. Le lieutenant Sanchez remonte les derniers mètres qui les séparent. Elle se rue sur lui alors qu’il est encore sonné. Lui balance un grand coup de genou dans l’entrejambe. Puis le retourne à plat ventre avant de le menotter. Elle vient de le neutraliser. Le fugitif à terre craque.[br][br]
— Ils nous ont tout pris… Mais tout est joué. Tout est fini ![br][br]
— Qu’est-ce que tu dis espèce de connard ?[br][br]
— J’ai plus rien… Ils ont tout pris… Mais ça ne changera rien.
— C’est ce qu’on va voir… Les collègues vont te cueillir à la gare…. Où est Élise ?[br][br]
— Elle est partie ? Ou pas encore… J’en sais rien. J’en ai rien à foutre… Je suis pas là pour ça. Mais le spectacle continue…[br][br] Elle compose le numéro de Tourrié. Son téléphone se relie au réseau pendant que l’homme menotté par terre sourit pour reprendre[br][br]
— Le spectacle continue… Je pourrais peut-être pas finir et aller crever à Nice les géniteurs de ces bâtards… Mais on a quand même réussi ![br][br]
— Réussi quoi bordel ?[br][br]
— Je vous l’ai dit… Le spectacle continue… ![br][br]
L’ex-contrôleur rigole franchement maintenant. Sanchez qui se sent de moins en moins dans son assiette le recadre :[br][br]
— Ferme ta gueule ! Ferme-la ou je t’en colle une dans le genou ![br][br]
Il rit. Il rit tellement fort. Sanchez se tient la tête, les rires de Rémy résonnent trop fort. Sa vue se brouille, elle a chaud. Elle a froid. Elle se sent faible. Plus il continue à rire, moins elle le supporte et elle prend le risque devant tous les témoins d’y mettre un grand coup de pied dans les côtes pour qu’il se taise enfin. Il se tord de douleur quelques secondes et demande d’un air plus grave :[br][br]
— Vous saignez… ? Avez-vous peur de mourir Lieutenant ?[br][br]
Quelques gouttes de sang étaient effectivement tombées sur le suspect. Horrifiée. Son nez pisse le sang. Elle est nauséeuse. Se tient le cou. Le sol se dérobe sous ses pieds. Elle comprend que le suspect lui a injecté le contenu de la seringue au moment où le coup de feu est parti.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Une fois l’effet de surprise dissipé, le Capitaine Tourrié reprend ses esprits. Puis le dialogue avec Élise. Il enchaîne pour surtout garder le contact avec elle.[br][br]
—… Recule un peu… C’est dangereux… Élise…[br][br] Il essaie de progresser encore lentement pour ne pas l’effrayer.[br][br]
— Elle va avoir besoin de vous. Comme j’ai eu besoin de lui.[br][br]
— Élise ? De qui tu parles ?[br][br]
— Vous saurez la convaincre. Vous savez toujours les bons mots[br][br].
— Recule un peu s’il te plaît, tu es au bord du vide.[br][br]
— “Être forte”… “Tu vas être forte”…[br][br]
— Élise ! Qu’est-ce que tu racontes ?[br][br]
— “Fais-moi confiance”… “Tu vas faire preuve de calme”…[br][br]
— Élise… De quoi tu parles ? ! Tu me fais stresser là ![br][br]
— Elle va regarder par la fenêtre… 2 fois… Peut-être 3… Vous allez lui expliquer… Ne pas perdre de temps. Elle a les épaules solides. Elle réussira où j’ai échoué. Son temps est compté. Mais je ne suis pas inquiète. Elle est là au bon moment… C’est ce qui me manquait. 8 minutes 16 secondes. Vous serez liés à jamais. La vie est là. Elle défile sous vos yeux.
Suspendue à un fil. Vous avez la clé.[br][br]
— Élise, je comprends rien… Viens ici, recule un peu… Je t’en prie… C’est dangereux.[br][br]
Sans se retourner, Élise lève lentement ses bras au niveau des épaules pour former une sorte de croix. Elle penche la tête en arrière. Comme pour mieux ressentir le blizzard. Toujours face au vide. Haut dessus de sa tête, le ciel blanc domine.[br][br]
— Quel gâchis. Vous ne trouvez pas ? Tout ça aura au moins eu le mérite de vous rapprocher de Stéphanie. Autant d’énergie pour en arriver là… On voit tout d’ici… C’est joli… Qu’est-ce que vous en dites ?[br][br]
— Élise ? Qu’est-ce que tu fais ! Ne bouge pas ![br][br]
Elle ne se retourne pas et poursuit ses propos[br][br]
— Je sais Étienne… On a tué ma cousine. On a tout fait pour m’en accuser. On m’a droguée. Des délires dissociatifs. Ça m’a choquée. On m’a fait passer pour folle. Suicidaire. Elle m’a rendue malade. Et elle tentait de se taper mon mec. Je n’ai pas pu enterrer mon frère. C’est trop tard à l’heure qu’il est. J’ai vu l’accident. Mais ce n’était pas le bon moment. J’étais bien la seule à le voir. Julien est mort. Mais elle ne le sait pas… Mon amour… Oui… Tu me manques tellement. Oh non je ne t’en veux plus… Je t’aimerai éternellement. On a débranché mon frère dans le coma. Ils nous ont fréquentés. Ils étaient juste là. Tout près. Pour mieux nous cerner. Le piège parfaitement organisé par cette ordure de Nadège s’est refermé sur moi. Je n’ai rien vu venir. Ma vie est vraiment merdique. Le père de Tom s’est réveillé plus tôt que prévu à l’hôpital. Dommage. Il m’a trouvé juste avant vous ce matin. Il part à Nice pour s’occuper de mes parents à l’heure où je vous parle. Dans son camion… Elle… Tout débute ici…[br][br]
L’instant semble tellement étrange. Juste derrière elle, il n’ose même pas la toucher. Complètement estomaqué. Tout ce que sait Élise… Et tout ce qu’il ignore ou ne comprend pas. Il est planté là, au bout du chemin. Paralysé à quelques centimètres d’elle. Assommé par une énorme claque. La plus grande claque de toute sa carrière.[br][br]
Il lui bredouille :[br][br]
— Comment tu sais to… ? ![br][br]
— Je vois tout, je sais tout. Le passé, le futur. Maintenant. Ici et n’importe où. Comment ? J’en sais strictement rien.[br][br]
Le capitaine avance lentement ses mains pour saisir délicatement celles d’Élise. L’écarter du danger. Elle est si instable. Élise l’interrompt dans sa manœuvre. Elle se retourne enfin. Sa voix tremble un peu.[br][br]
— Vous croyez aux signes Étienne ?[br][br]
— Je… Je ne sais pas…[br][br]
— Je ne vous en veux pas. C’est vrai qu’elle est très belle… Bien plus jeune que vous d’ailleurs… Vous avez foiré votre enquête… Vous ne pouviez pas redécouvrir les plaisirs de l’amour et avoir le discernement nécessaire sur votre travail. Mais je comprends… Vous auriez dû prendre un autre café chez vous… Ça changeait complètement la donne… Vous n’auriez pas perdu 2 ou 3 heures… C’est sûr que le whisky, la fatigue et votre partenaire… Vous auriez dû vous protéger… Mais bon, c’est plutôt une bonne nouvelle… C’est un garçon ! Félicitation ! Bravo ! Stéphanie est une fille bien… Enfin, je crois… Elle se voit vieillir à vos côtés… Ne la laissez pas partir…[br][br]
Il a les yeux écarquillés. Le sang glacé une nouvelle fois.[br][br]
— Comment tu es au courant de tout ça ?[br][br]
— J’aurais pensé que le tatouage allait vous mener plus rapidement à la vérité. Mais c’est ainsi…[br][br]
—Élise, qu’est-ce qu’il t’arrive ? ! Tu saignes… Viens là ![br][br]
— Ne pas avoir percuté en écoutant le message de cette pétasse sur mon répondeur à la maison… Ça m’a déçue. Si vous saviez… J’aurais pensé que c’était évident. Mais bon je ne suis pas impartiale. Ne pas avoir fait le lien avec le SMS anonyme sur mon téléphone où cette pute sous-entendait mes penchants suicidaires… Ça aussi ça vraiment m’a déçue. C’est pas faute d’avoir essayé de vous aider pourtant…[br][br]
— Tu es gelée ? ! Attends, prend ma veste ![br][br] Il l’enveloppe et la prend dans les bras. Élise tremble comme une feuille.[br][br]
— Comment ça… M’aider ?[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Le Livreur vient de neutraliser la folle qui menaçait sa vie. Son état est inquiétant. Des flashs blancs perturbent sa vue. Du sang coule en abondance de son nez. Il sent son pouls heurter les parois de son crâne à chaque pulsation. Il tremble. Il va vomir. Il ne lui reste probablement qu’une poignée de secondes avant que sa vie ne se déchire définitivement. Ses derniers instants pour s’emparer dans le sac à main de la deuxième seringue. En fouillant dans le sac, il aperçoit d’abord la liasse de billets. Des faux. De simples bouts de papiers imprimés.[br][br]
— ‘Me suis bien fait niqu…[br][br]
Il s’arrête net et tombe sur le permis de conduire de son bourreau.
Il déchiffre difficilement.[br][br]
— Nadège Nicol… Espèce de connasse[br][br] Il trouve enfin l’antidote. Il enlève avec les dents le capuchon de l’aiguille, presse légèrement sur le piston de la seringue et se prépare à s’injecter l’antidote dans le cou. Il regarde le contenu de la seringue.[br][br]
— Elle est vide putain ! Je vais crever ![br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Les propos incohérents d’Élise l’ont complètement sonné. Elle le fixe droit dans les yeux. Les yeux brillants. Sa bouche grimace légèrement vers le bas. Les larmes montent.[br][br]
— Pourquoi Étienne ? La photo qui se détache du mur… Chez moi… Vous l’avez ramassée pourtant… Mon réveil dans la chambre… Les médocs… Nadège… Vous les avez vus… Mais vous n’avez pas percuté…[br][br]
Elle tremble de plus en plus fort.[br][br]
— La LED du caméscope de Rachel… Elle s’allume sous vos yeux… Vous étiez tout prêt…
Étienne… Et vous êtes passé à autre chose… Pourquoi ?
Ses oreilles saignent. Élise s’effondre au sol. Il tente de la soutenir pour freiner sa chute.[br][br]
— Élise ! Reste avec moi ![br][br]
— Perdre… Autant de temps sur le parking… ? Ça m’a fait mal… Vous savez… J’ai rien trouvé de mieux… Que le soda à renverser…[br][br]
— Regarde-moi… ! Élise ! Je t’en prie… ![br][br]
Elle convulse.[br][br]
— Hey ! Hey ! Hey ! Reste avec moi ![br][br]
— Les… Dossiers… Qui tombent… Devant la morgue…[br][br]
— Vo… Vous… voyez le tatouage… en photo… Mais rien…[br][br]
— Merde ! Élise ![br][br]
Ses yeux se révulsent, elle bave.[br][br]
— La flamme… La bougie… Le reflet… Ah ma tête…. ! Le verre de whisky… Étienne… Le chat… Ah… J’ai mal…[br][br]
Il tapote ses joues pour essayer de la garder avec elle.[br][br]
— Élise ! Regarde-moi ! Reste avec moi ![br][br]
— Je… Je… vous ai envoyé un signe à chaque fois que j’ai pu…[br][br]
La jeune femme perd conscience un instant. Les convulsions continuent, mais son souffle s’affaiblit. Son pouls ralenti.[br][br]
— Noooon ! Élise ! Allez Élise ! Regarde-moi ! Reste avec moi ![br][br]
Les images de l’enquête frappent Étienne en plein visage. La photo qui tombe à ses pieds dans l’appartement d’Élise. La photo du Pech. Où il se trouve actuellement. Le réveil allumé dans sa chambre comme pour les attirer vers les médicaments qui la rendait malade. Comme pour mettre le doigt sur Nadège. Le soda qui se renverse sur sa cuisse dans la voiture pour le recadrer et écourter leur entorse au règlement. La caméra qui s’allume juste sous ses yeux pour attirer l’attention chez Rachel. Les dossiers qui s’étalent au sol en embrassant Stéphanie sur le trottoir devant la morgue. Le verre de whisky qu’il renverse comme si elle ne voulait pas qu’il en prenne. Le chat qui joue avec le café… Il aurait dû boire un café ! La bougie qui dansait devant la télévision pour le faire percuter sur le reflet pendant qu’il faisait l’amour…
Tous ces signes évidents auxquels il n’a pas prêté attention. Il ne s’était pas écouté…[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Ce sont de petits papillons qui chatouillent dans le ventre. Des picotements chauds dans la nuque. Les jambes qui l’abandonnent. La tête dans du coton. Le son disparaît. Il s’élève de quelques centimètres au-dessus du volant. Comme chargé d’hélium, il s’élève. Sa peau ne le retient plus. Et il se décale de ses bras, de sa poitrine. Son corps ne le contient plus. Il sort. Il observe ses jambes vues de dessus, puis son ventre, et tout son corps. À l’extérieur de la cabine, il s’éloigne encore. La douleur n’est plus. L’autre garce inconsciente sur le siège passager est sur le point de reprendre ses esprits. Soudain il entend un grand bruit qui approche à grande vitesse. Il voit ce qui ressemble à un camion-citerne. L’énorme camion n’a pas vu le camion jaune arrêté au milieu de la route. Il n’a pas le temps pour s’arrêter. Un bruit de klaxon, le bruit des pneus qui ripent sur le bitume. L’impact. Autour de lui la lumière blanche se propage depuis l’horizon pour l’aveugler. Un blanc intense. Du blanc partout. Le pauvre camion se fait littéralement défoncer par le poids du 38 tonnes. Un choc inouï. Avec l’inertie du poids lourd, l’utilitaire jaune est brutalement projeté et part s’encastrer à pleine vitesse contre le pilier du pont au bord de la route. Il heurte la solide colonne en bas du pont dans un fracas d’acier et de verre. Avec l’impact, la citerne de l’énorme camion dérape sur le côté et se retourne. Elle glisse au sol tout prêt de la carcasse fumante de la carcasse jaune. De petites flammèches sortent de l’épave froissée contre le pont. Le carburant de la citerne se répand au sol et les deux véhicules s’embrasent en une fraction de seconde. Le feu remonte jusqu’à l’intérieur de la citerne pour déclencher une gigantesque explosion. Un souffle d’une violence absolument invraisemblable.[br][br][br][br]
***[br][br][br][br]
Le téléphone ! Les secours ! Il va perdre Élise s’il ne fait rien. Il est peut-être encore temps. Il tente de la réchauffer et de la tenir dans ses bras comme il peut. Il essaie d’attraper son téléphone d’une main. Lentement les dernières forces d’Élise l’abandonnent. Il la rassure en caressant son visage. Elle penche sa tête en arrière, elle arrête de convulser. Petit à petit son corps ne bouge plus. Le capitaine voit clairement une marque de piqûre dans le cou de la jeune femme. Elle respire très lentement, son souffle est presque imperceptible.[br][br]
Le contrôleur était passé dans la chambre ? Ils sont arrivés trop tard ? Il a réussi son coup. Tourrié réalise qu’il n’a pas compris à temps. Elle allait mourir devant lui. Dans ses bras. Par sa faute. Parce qu’il n’a pas compris. Désemparé, il lève la tête vers les cieux comme pour demander… Il ne sait pas quoi d’ailleurs. De l’aide ? Un signe ? Puis regarde l’horizon. Il n’avait pas remarqué que devant lui se déroulait l’immense panorama qu’offre le point de vue. Quasiment toute la ville à perte de vue.[br][br]
Tourrié dégaine enfin son Smartphone pour joindre les secours. Quand, soudain, il entend l’énorme Boom ! Une puissante déflagration. Il ressent le souffle de l’explosion qui vibrait dans sa poitrine en le traversant brutalement. Il regarde en contrebas sur la gauche vers la source de l’explosion. Voit immédiatement la fumée épaisse et l’énorme brasier qui s’échappent du pont défoncé sur lequel passe la voie ferrée. C’était relativement loin, mais il discerne bien au milieu de la fumée et des flammes, plusieurs véhicules dont un camion jaune sous le pont.[br][br]
Son téléphone sonne. Il décroche instantanément[br][br]
— Tourrié. J’écoute.[br][br]
Il allonge Élise au sol et se redresse d’un bond.[br][br]
— Stéphanie ! Tu as topé le contrôleur ? Putain ! Mais t’es dans le train ?? C’est pas vrai ? ! Avec lui ?[br][br]
Le vent s’arrête pour laisser place au bruit du train sur les rails. Il aperçoit au loin le train qui progresse désespérément à pleine vitesse. Le convoi qui allait rapidement chuter depuis le pont détruit par l’explosion. L’accident allait être terrible. Fatal. Un vrai massacre. Des dizaines de morts. Peut-être des centaines ?[br][br]
Sanchez était à l’intérieur.[br][br]
Le train.[br][br]
L’explosion. [br][br] Le pont.[br][br]
Les coteaux.[br][br]
Le camion jaune.[br][br]
Élise.[br][br]
Julien.[br][br]
Tout est là. Julien avait peut-être tout vu. Élise, elle, avait clairement tout vu. Tout vécu. Avec juste un jour d’avance. À l’autre bout du fil, Stéphanie attend. Il prend alors une grande inspiration,[br][br]
— Stéphanie, mon amour… Écoute-moi bien. Ne pose pas de question… Je suis là-haut… Oui… Je te vois d’où je suis… Tu vas bien faire tout ce que je dis… C’est clair ? ![br][br]
Sanchez est pendue au téléphone dans le train, au milieu des passagers. Elle se jette en direction de la fenêtre et hurle tout haut[br][br]
— Étienne ? !…. Sur le Pech ?…. Quoi ?[br][br] Le lieutenant fonce vers une autre vitre et scrute l’horizon nerveusement[br][br]
— Jaune ? ! Un Camion jaune ? T’es sûr ! ? C’est pas vrai ?… Un accident ? Le Pont ! Comment tu veux que je fasse ça ? 8 minutes… OK[br][br]
Tourrié tente de rassurer sa coéquipière, de la driver. De trouver les mots qu’il faut. Élise, dans un dernier geste, lève la main pour que le capitaine s’approche. Il s’incline et tient sa main glacée pour la réconforter et la soutenir. Elle ouvre les yeux une dernière fois, oriente son visage pâle vers lui, entrouvre ses lèvres fades et blanches. Elle glisse dans un dernier soupir :[br][br]
— Étienne… J’aurais voulu faire plus… Mais je n’ai eu que 3 occasions… Après votre interrogatoire pour la bombe… Après mon malaise hier soir… Et maintenant…[br][br]
— Eliiiiiise ! Nooon ![br][br]
Elle ferme les yeux. La vie de la jeune femme s’évanouit sur ces derniers mots :[br][br]
— À… Vous de jouer… Je ne m’inquiète p…[br][br]
Le téléphone vibre. Tourrié se redresse tout en fixant le train qui progresse dangereusement en contrebas. Il consulte l’écran. Un double appel. Il met en attente Sanchez et bascule sur l’autre ligne sans quitter des yeux le train qui fonce inexorablement vers l’accident.[br][br]
— Tourrié j’écoute.[br][br]
— Capitaine Tourrié, Docteur Tequer… J’ai le regret de vous annoncer le décès d’Élise Manceno[br][br]
— Mais qu’est-ce que vous racontez ? Élise est…[br][br]
— Nous l’avons retrouvée dans sa chambre inconsciente dans la salle de bains… Je l’ai transférée en réanimation… J’ai tout fait pour la stabiliser… Elle est tombée rapidement dans le coma… On a tout tenté pour la ramener… Mais elle est morte d’une overdose de Kétamine. Une injection dans le cou… C’est terminé… Je suis désolé…[br][br]
— Mais non, Élise est…[br][br]
Sonné, il retire son téléphone de l’oreille et le laisse tomber. Sous ses yeux, en contrebas, attendait le destin de dizaines d’innocents. La vie de Stéphanie. Le train. Tout ce qu’Élise avait vécu un jour plus tôt. Il baisse lentement la tête pour regarder à ses pieds. L’herbe. Le chemin. Il est seul. Absolument seul. Il n’y a rien. Il y a juste un superbe papillon qui se trouve là. À la place d’Élise. Le même qui s’était posé délicatement sur sa baie vitrée. Il se souvient… Le début de l’enquête. Élise ? Les ailes colorées se déploient. Il décolle et virevolte avec légèreté pour se perdre dans l’immensité du ciel blanc de décembre. Pour planer avec bienveillance sur le temps qui s’écoule du haut des coteaux. Pour observer de là-haut un dénouement teinté d’espoir.[br][br][br][br]
Même pour le simple envol d’un papillon, tout le ciel est nécessaire.
Paul Claudel (1868-1955)[br][br]
UN JOUR D’AVANCE[br][br][br][br]
