Un jour d’Avance | Chapitre 13

U

Vendetta

[br][br][br][br]

2 septembre 17 h 15[br][br]

Elle est debout, face à la grande baie vitrée dans le salon. Derrière les rideaux clairs baignés de lumière, elle reste un moment immobile, pensive. Son visage illuminé par la lueur extérieure. Les yeux dans le vague, plongée dans ses songes. Alors qu’elle est absorbée par ses pensées, dans son dos, à l’autre bout de la pièce, il arrive sans un mot. Timide et hésitant. Sur le pas de la porte, il l’observe. Elle a encore perdu du poids. Elle paraît si maigre dans son jean moulant et son chemisier trop grand. Il semble qu’elle ait fait un effort vestimentaire. Elle reprend sans doute un peu le dessus. Peut-être a-t-elle fait attention à sa tenue parce qu’elle savait qu’il devait venir ? En entendant la présence de son invité, elle lui demande sans se retourner[br][br]

 

— Fais-toi un café si tu veux.[br][br]

— Tu en veux un ?[br][br]

— Oui. Sans sucre[br][br]

 

Et il se dirige dans la cuisine pour mettre en route deux expressos. Elle le rejoint et reste adossée au montant de la porte en contemplant, tout comme lui, le café qui se déverse dans les deux tasses. Puis elle le regarde enfin dans les yeux.[br][br]

 

— Merci d’être venu[br][br]

— Merci de m’avoir appelé…[br][br]

 

Les dernières gouttes tombent, et ils retournent s’installer dans le salon pour savourer l’expresso. Elle prend le canapé, il prendra le pouf pour rester face à elle. Chacun consomme sa tasse sans rien dire. Quelques secondes passent dans un silence qui rend mal à l’aise. Timidement, il rompt le silence,[br][br]

 

— Tu as l’air en forme.[br][br]

—… Tu dors où ?[br][br] Sans détour, elle vient d’entamer la conversation.[br][br]

 

— Chez Fred et Sophie le lundi et mardi, Quentin le jeudi… Le week-end chez mes parents lorsque je suis là-bas. Elle boit son café en hochant la tête :[br][br]

 

—… Et le reste du temps ?[br][br]

 

Il a l’air très gêné.[br][br]

 

—… Dans la voiture… D’ailleurs… Si je peux récupérer quelques affaires ?[br][br]

 

Elle le laisse suspendu dans le silence un moment. Et ne répondra pas à cette question.
Puis elle se confie à voix basse.[br][br]

 

— Merci pour la dernière fois… Je n’ai pas…[br][br]

— C’est normal… J’ai cru te perdre… Tu vas bien… C’est le plus important…[br][br]

— Je ne me voyais pas continuer… Je ne voyais pas d’issue…[br][br]

 

Il s’approche un peu et la regarde dans les yeux :[br][br]

 

— Ne me fais pas ça… Je t’en prie… J’ai besoin de toi…[br][br]

 

Et elle avoue en soupirant :[br][br]

 

— J’ai aussi besoin de toi…[br][br]

 

Elle se met à renifler, ses larmes commencent à revenir :[br][br]

 

— Tu me manques…[br][br]

— Laisse-moi revenir… ?[br][br]

— Je voudrais… Mais j’arrive pas à te pardonner…[br][br]

—Je me ferai pardonner… Je vais me repentir… Ça prendra du temps… Tout le reste de ma vie peut-être… Mais laisse-moi au moins essayer…[br][br]

 

Elle s’essuie le visage et sèche ses larmes. Il insiste :[br][br]

 

— Je ferai tout pour que tu me pardonnes… Tout ce qu’il faudra…[br][br]

 

Elle relève la tête, le fixe un instant avec une lueur d’espoir dans les yeux. Il venait de trouver les mots justes.[br][br]

 

— Tout ce qu’il faudra… Tu es sûr ?[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

Sa foulée est vive. Elle allonge le pas sur le parking. Elle se presse pour franchir enfin les portes à l’entrée. Sanchez, essoufflée, rejoint son supérieur dans le hall principal du centre hospitalier. L’infirmière au sol est salement amochée. Prise en charge par ses collègues, elle raconte encore choquée, sa terrible agression.[br][br]

 

Entre deux visites, elle passait dans le couloir menant à l’infirmerie. Un bruit inhabituel provenant de l’infirmerie attire son attention. Elle s’approche de la porte. Tombe nez à nez sur un patient qui était en train de dévaliser le stock. Comment était-ce possible ? Les deux enquêteurs n’avaient pas le temps d’approfondir. Juste avant de reprendre son chemin, Tourrié demande à tout hasard si l’infirmière a eu le temps d’entrevoir le type de produit dérobé. Encore sonnée, elle se souvient pourtant très bien :[br][br]

 

— Des ampoules de 50 mg de Chlorhydrate de Kétamine soluble…[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

11 septembre – 21 h 30

Il la découvre de dos. Nue, assise sur le bord du lit. Il s’étonnait de la voir fumer et surtout de l’odeur inhabituelle dans la pièce. Il contemplait son dos, ses muscles noueux, sa colonne dessinée très nettement. Elle regardait sagement la fenêtre. Il ne savait pas s’il pouvait. S’il devait. Il avait terriblement envie d’entrer dans la chambre pour la retrouver au bord du lit. De la consoler. De la cajoler. Mais en avait-il l’autorisation ? Depuis… C’est vrai que cela fait quelques jours qu’elle semble aller de mieux en mieux… Il hésite un moment pour finalement ne pas oser aller plus loin. Il pivote pour repartir vers le salon lorsqu’il entend :[br][br]

 

— Ah mais ! Tu es là ?… Viens…[br][br]

 

Il s’arrête net. Heureux qu’elle l’invite à entrer dans la chambre. Mais encore sur la défensive, il s’explique :[br][br]

 

— Je ne savais pas si…[br][br]

 

Sans se retourner, elle tapote le bord du matelas :[br][br]

 

— Mais non… Viens… Là tout près…[br][br]

 

Il passe le pas de la porte, fait le tour du lit en silence, découvre ce qu’elle tient sur ces genoux. Encore le doudou de Tom et une page arrachée sur laquelle certaines lignes sont entourées au feutre. Il s’assoit sans rien dire. Et elle se tourne pour lui sourire.[br][br]

 

— J’ai fait le point… Tu sais… J’ai besoin d’aller de l’avant. Je me suis fixé un but… Tu m’as dit que tu étais prêt à tout pour que je te pardonne… Et moi je veux essayer de te pardonner…[br][br]

— Oui… Je veux vraiment me rattraper… Qu’on avance ensemble.[br][br]

— Te rattraper…[br][br] Elle répète d’un ton amusé. Tirant une généreuse latte, elle lui tend ce qu’elle est en train de fumer. Il constate que ce n’est pas une cigarette.[br][br]

 

— T’en veux ?[br][br]

 

Il ne dit rien et s’exécute pour ne pas la froisser. Il tire sur le joint et tousse en évacuant la fumée… Il lui rend[br][br]

 

— Non ! Non !… Finis-le.[br][br]

 

Il regarde le pétard sans être emballé. Mais le termine tant bien que mal. Elle le débarrasse du mégot pour l’écraser dans le cendrier presque plein sur la table de nuit. Il l’interroge sur le contenu de la page qu’elle a sur les genoux. Mais elle laisse tomber la feuille par terre avec la peluche, se pousse en arrière pour se positionner au milieu du lit et écarte les jambes.[br][br]

— Viens…[br][br]

— Tu es sûre ?[br][br]

— Oui. Tu vas tout me donner. Tu vas me faire tout ce que tu ne lui a pas fait. Tout ce qu’elle a refusé de faire.[br][br]

— Tu es sûre que ça va ?[br][br]

— Elle incline la tête. Il est évident qu’elle est complètement stone.[br][br]

— Tais-toi et viens… Viens je te dis ![br][br]

 

Il la rejoint au centre du lit et sous l’effet de l’herbe ils allaient s’oublier dans un rapport totalement débridé. Il avait du mal à réaliser ce qu’il était en train de faire. Il avait enfin le droit de l’approcher. La permission de la retoucher. C’était inespéré. Il pouvait à nouveau être tout contre elle. Il avance sa tête lentement entre ses jambes grandes ouvertes et il prend une seconde pour exprimer ce qu’il ressent[br][br]

 

— Merci…[br][br]

 

Elle ne répond pas et lui met une petite gifle.[br][br]

 

— Pas devant… Surprends-moi ![br][br]

— Mais ça va pas ?[br][br]

— Tais-toi et continue.[br][br]

 

Et elle se penche légèrement sur le côté pour lui dévoiler sa chute de rein.[br][br]

 

— Là c’est mieux, non ?[br][br]

—…[br][br]

 

Elle lui maintient la tête pour qu’il débute. Sous le souffle tiède et l’humidité des lèvres, elle se tord de plaisir, comme elle ne l’avait jamais fait. Il s’interrompt pour reprendre sa respiration :[br][br]

 

— Je ne te reconnais pas…[br][br]

 

Elle se retourne un peu plus pour lui offrir ce qu’elle lui refusait depuis toujours.[br][br]

— C’est normal… Celle que tu as connue n’est plus de ce monde. La nouvelle est très différente. Elle n’a plus de limite. Et elle a faim… Qu’est ce que tu attends ? Touche-moi… J’ai vu que ça ne te gênait pas avec l’autre. Et il laisse aller ses doigts sans parler. Elle tremble de tout son corps, remue lascivement son bassin de haut en bas comme pour mieux le sentir. Sous les vagues de plaisirs qui l’envahissent, elle lui griffe les cuisses jusqu’au sang.[br][br]

 

— Maintenant… Prends-moi ![br][br]

 

Il s’exécute, il est aux anges. Se savoir à nouveau avec elle, la voir s’abandonner ainsi. Il aime se sentir à l’étroit, il est hypnotisé par ses courbes. En une fraction de seconde, elle se retire, attrape le gros cendrier sur la table de nuit, et se retourne avec tout son élan pour lui fracasser sur le visage. Les morceaux de céramique explosent sur le lit faisant voler les cendres et les mégots. Il chute à terre et se tient la tête. Il hurle et son visage est salement ouvert. Sa cicatrice causée par l’accident saigne abondamment.[br][br]

— Mais merde ! T’es malade ? Qu’est-ce qu’il te prend putain ?[br][br]

 

Elle ne dit rien, se lève et se rend vers lui. Elle l’empoigne brutalement par l’entrejambe et serre de toutes ses forces. Il se tord et se cramponne au tapis dans une douleur affreuse. Elle ne lâche pas, elle le broie avec ses deux mains en jubilant. Puis elle écrase, plus fort encore. Elle l’enfourche et lui décoche une grande gifle sur son visage amoché. Puis une autre. Et encore une autre. Diminué par l’atroce douleur à l’entrejambe, il ne se défend pas. Et elle cogne encore. Toujours assise sur lui, elle lui agrippe l’entrejambe une nouvelle fois et plante ses ongles jusqu’au sang. Elle lui griffe profondément le torse sur tout son long. Il est accablé, humilié et blessé au sol. Une fois relevée, elle termine son défouloir par un grand coup de pied dans les côtes qui lui coupe la respiration quelques secondes.[br][br]

 

— Je sais pas pour toi… Mais je trouve que te voir souffrir est assez planant… Ça me fait vraiment du bien de te rabaisser comme ça…[br][br]

Elle sourit un instant en contemplant son chef-d’œuvre rampant de douleur par terre et poursuit :[br][br]

 

— Dis-moi… Est-ce que tu m’aimes ?[br][br]

— T’es complètement branque ! Tu débloques complet ma pauvre fille ! Regarde ce que tu viens de me faire… Souffrir ! T’es pas la seule à souffrir ! Qu’est ce qu’il se passe dans ta tête ? Je te jure que tu me fais flipper. T’es carrément barrée ![br][br]

— Réponds-moi… Est-ce que tu m’aimes ? ![br][br]

—… Oui… Oui… Je t’aime. Mais là… Tu pars totalement en vrille ![br][br]

— Non… Au contraire… Il ne me reste qu’une chose qui me maintient en vie… Une seule et unique chose… Réfléchis… Au fond c’est pareil pour toi…

 

Elle revient au bord du lit, attrape la page déchirée qui était au sol et la laisse tomber sur l’homme bafoué. Il serre les jambes et se tient le bas ventre en se tordant encore de douleur. Il essuie le sang qui coule sur le sol et regarde le bout de papier. Malgré ses blessures, il peut y lire la phrase surlignée :[br][br]

 

L’Exode 21:24 (Louis Segond-Bible)[br][br]

23 Mais s’il y a un accident, tu donneras vie pour vie, œil pour œil, dent pour dent, main pour main, pied pour pied, brûlure pour brûlure, blessure pour blessure, meurtrissure pour meurtrissure […][br][br]

— Mais qu’est-ce que c’est que cette merde ?[br][br]

 

Elle se rhabille. S’allume une cigarette et lui jette le paquet dessus. Avant de conclure :[br][br]

 

— Ce qu’on a vécu… Doit nous faire avancer. Je ne supporte pas de vivre comme ça… Mais l’idée de… C’est tout qu’il nous reste… Je ne suis plus la même. Et je suis prête. Tout ce qu’il nous reste… C’est bien ça… C’est la vengeance… Oui… La vengeance… Ça me soulage… Et ce n’est que le début.

 

Il lève la tête sans bien comprendre ce qui est en train de se produire. Sans savoir où elle veut en venir exactement. L’euphorie de sa femme retombe. Elle s’assoit au bord du lit et se confie :[br][br]

 

— Notre couple ne vaut plus rien. Tu as tout détruit. Notre famille n’existe plus. Tom est mort. Et je me sens comme morte… J’ai perdu toutes raisons d’être raisonnable… Tu te sens comment toi ?[br][br]

 

Il se tient le visage, et tente de lui répondre :[br][br]

 

— C’est dur… Je suis au fond du gouffre…[br][br]

 

Il replie ses jambes pour cacher pudiquement ses attributs tuméfiés. Il la fixe dans les yeux et avoue :[br][br]

 

— Je regrette… Si tu savais comme je regrette. J’ai peur… Tellement peur que tu partes toi aussi… Je suis terrorisé. Notre vie ne ressemble plus à rien… Je me sens responsable… Coupable de tout ça… J’ai mal… Te voir comme ça… Mon cœur est déchiré… J’ai pas de solution…[br][br]

 

Elle penche la tête vers lui et le regarde pleurer. Elle attend quelques secondes avant de lui exposer sa vision. Son grand projet.[br][br]

 

— J’ai réalisé que nous n’avons plus rien. Que la seule chose qui nous reste c’est de faire payer. Faire payer à tous ces gens le prix de la vie de Tom. Le prix de notre mariage. Le prix de tout ce qu’on a bâti. De tout ce qu’on nous a pris. Je veux que chacun morde la poussière. Je veux leur faire mettre un genou à terre. Les briser. Au moins autant qu’on l’est. Cette seule idée m’aide à tenir… J’y ai beaucoup pensé et tu vas m’aider.[br][br]

 

Puis elle s’accroupit à ses côtés alors qu’il est encore à terre, nu et en sang. Il recule dans l’angle de la pièce en se protégeant le visage. Se redresse comme il peut, de peur d’essuyer de nouveaux coups de sa femme aux comportements imprévisibles.[br][br]

 

— Si c’est pour me frapper…. Surtout ne m’approche pas ![br][br]

— Là… Tout doux… Tu peux pas rester comme ça… Viens, je vais soigner tout ça.[br][br] Elle l’aide à se mettre debout en douceur et l’accompagne jusque dans la salle de bain. Il se pose tant bien que mal sur le rebord de la baignoire tandis qu’elle rassemble tout le nécessaire pour soigner ses blessures. Elle rapproche un tabouret, se positionne face à lui et commence à désinfecter ses blessures. Tout en lui prodiguant les premiers soins, elle ajoute :[br][br]

 

— Désolée pour ça… Mais ça m’a vraiment fait du bien.[br][br]

— T’es vraiment dingue. Tu me fais peur… Tu voulais quoi ? Te venger de moi ?[br][br]

— ça ?….C’était juste pour vérifier que ça allait me plaire. Après ton exploit avec l’autre pétasse… ça m’a bien soulagée. Mais ce n’est rien du tout… Rien, par rapport à ce qu’on va lui faire. À ce que j’ai préparé à tous ces bâtards. J’ai tout prévu dans le moindre détail. Plus j’y pense… plus je m’accroche à ça… et plus je m’accroche à cette idée… Moins je souffre… Je pense même que ça peut nous rapprocher… Tu m’as dit que tu étais prêt à tout… Et j’ai besoin de toi… J’ai besoin de te savoir à mes côtés pour les punir…[br][br]

 

— Je l’ai dit…[br][br]

 

Elle appuie violemment ses doigts sur la plaie avec la compresse :[br][br]

 

— TU L’AS DIT !!…. TU VAS LE FAIRE ![br][br]

— Oui ! Oui !! Putain ! Tu me fais mal !![br][br]

— Je vais te dire exactement à quoi j’ai pensé… Tu vas voir… Ça va te plaire.[br][br]

— Si ça peut nous rapprocher… Aie ! Tu me fais mal !…. Je te suivrai…[br][br]

— Promets-le ! Jure-moi que tu vas me suivre ![br][br]

—… Oui… Laisse-moi un peu de temps…[br][br]

 

***

Tourrié était parti juste devant à grandes enjambées jusqu’aux monte-malades. Sanchez le suivait de près en courant le plus vite possible, il leur fallait rejoindre l’aile B du bâtiment et prendre l’ascenseur jusqu’au premier étage. La Kétamine volée. Le contrôleur réveillé. Élise… Les secondes qui défilent. Avaient-ils assez de temps ? N’était-il pas trop tard ? Ils appellent nerveusement tous les ascenseurs du bloc afin de rejoindre la chambre 1610 à l’étage. Tourrié s’apprête à partir en direction des escaliers lorsque les portes du premier ascenseur sur la gauche s’ouvrent. Et les deux flics sautent à l’intérieur sans attendre en interdisant quiconque de monter.[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

19 septembre – 9 h 30[br][br]

Il ouvre les yeux après une nuit agitée mais reconnaissant d’être à nouveau dans un vrai lit. Dans son lit. Elle dort encore. Elle a l’air paisible ce matin. C’est vrai que depuis quelques jours elle se porte de mieux en mieux, que leur couple connaît peut-être un nouvel élan. Même si la raison en est horrible. Même s’il devait accomplir des atrocités. Le résultat était là. C’était le prix à payer. La croix qu’il devait porter. Ils étaient, petit à petit, à nouveau unis. Il pouvait ressentir ce début de complicité avec elle. Une intimité qu’il n’aurait jamais espéré avoir à nouveau. Même si la rançon est effroyable, il serait prêt à honorer sa promesse. Est-ce que tout ça allait durer ? Jusqu’où iront-ils dans cette direction ? Peu importe, cette deuxième chance était inattendue et il en avait bien conscience. Elle ouvre un œil sans se tourner vers lui. Il l’embrasse tendrement sur son épaule dénudée et lui chuchote[br][br]

 

— On va le faire… Compte sur moi… C’est tout ce qu’il nous reste…[br][br]

 

Elle se retourne soudainement et ses yeux retrouvaient une étincelle. Une lueur qui l’avait abandonnée depuis des mois.[br][br]

 

— Tu es sûr que tu es prêt ?[br][br]

— Oui. C’est ce que je veux… Comme toi.[br][br]

 

Elle pivote complètement pour s’allonger face à lui. Il l’étreint en lui passant tendrement la main dans les cheveux. Il répète à voix basse[br][br]

 

— C’est tout ce qu’il nous reste.[br][br]

 

Et elle répond[br][br]

 

— Pour Tom. Pour nous.[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

Les portes glissent latéralement. L’ascenseur se referme et sans prononcer un mot, les deux enquêteurs se comprennent. Ils dégainent leurs armes de poing. Deux semi-automatiques, Beretta 92. Ils vérifient le chargeur. Enlèvent le cran de sécurité. Manœuvrent la culasse en arrière pour charger la chambre. Ils sont en place. Le son de l’ascenseur retentit. Les portes s’ouvrent et ils démarrent en trombe sur la gauche l’arme au poing. Courant à perdre haleine dans les couloirs déserts. Il ne restait plus que quelques mètres.[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

11 novembre – 08 h 50[br][br]

Éclairé par la lueur blafarde du néon, le bureau gris déborde de vieux papiers, de feuilles volantes, de dossiers, et de Post-It. Il remarque les photos de famille et les dessins d’enfants affichés fièrement sur le mur derrière le siège. Le café qui trône au milieu des stylos est à peine entamé. La porte s’ouvre et l’individu entre dans la pièce les yeux rivés sur le dossier qu’il tenait. Petite moustache, le cheveu gras, plaqué en arrière. L’air très sûr. Compétent. Presque supérieur. Il s’assoit derrière le bureau en foutoir et replace ses épaisses lunettes sur le nez. Il examine le dossier encore quelques secondes et annonce avec un sourire bienveillant[br][br]

 

— Bon… Monsieur Nicol, je suis heureux de voir que vous allez mieux. Je considère la période de votre arrêt relativement courte… Voire très courte.[br][br]

— Monsieur…[br][br]

— J’imagine que si vous êtes ici ce matin c’est que vous en avez besoin.[br][br]

— C’est exactement ça… Je ne voudrais pas m’étaler… Mais…[br][br]

— Je ne vois aucun inconvénient à vous faire réintégrer votre poste.[br][br]

— C’est une bonne nouvelle.[br][br]

— Je saisis le dossier à l’ordinateur… dans quelques minutes… Ça sera bon.[br][br]

 

L’homme lance l’impression, récupère les quelques feuilles crachées par l’imprimante pour les faire signer. La bille du stylo se pose en bas à droite pour danser nerveusement sur deux exemplaires.[br][br]

 

— Voilà… Bienvenue à la maison Rémy ![br][br]

— Merci m’sieur ![br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

Sans dire un mot, Sanchez fait de grands signes aux rares aides soignants présentes dans le couloir. Le Lieutenant leur ordonne discrètement de se protéger, d’évacuer l’étage ou de rester dans les chambres des patients. Tourrié ralentit sa course quelques pas avant la porte 1610 pour arriver le plus discrètement possible et éliminer les bruits de pas. Ils y sont…[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

28 novembre – 00 h 15[br][br]

Elle se redresse du canapé et se sert un martini sans glace, puis referme la bouteille. Elle attrape un autre verre et déverse une confortable dose de vodka avant d’y déposer deux glaçons. Elle lui tend son verre et s’allume une cigarette pour trinquer. Il remarque qu’elle a l’air de reprendre du poil de la bête depuis quelques jours. Elle remonte clairement la pente. Elle pleure beaucoup moins. Ou en tout cas, il ne la voit pas quand elle craque. Ils avaient enfin retrouvé un semblant de communication. Un équilibre fragile et précaire dans leur couple. Elle avale son martini d’une traite et expire énergiquement une bouffée de tabac avant d’entamer le dialogue[br][br]

 

— On y est ![br][br]

— ça va le faire…[br][br]

— Bien sûr ! On connaît absolument tout sur eux. On est là… Juste à côté…[br][br]

— J’ai repris le boulot à temps plein… Je suis affecté sur la bonne ligne.[br][br]

 

Elle se frotte les mains.[br][br]

 

— Une fois que je le débranche. Il passera du coma au décès. La partie peut débuter ! Et on ne pourra plus reculer.[br][br]

— Parfait. Moi je suis prêt.[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

 

28 novembre – 00 h 15[br][br]

La porte de l’appartement claque une fois de plus. Les nerfs à vif. La gorge serrée. Le cœur brisé par cette nouvelle dispute. Il dévale les escaliers pour se fondre dans le noir et le blizzard. Il se déteste. Pourquoi il ne trouve jamais les mots qu’il faut pour la réconforter ? Pourquoi il n’arrive jamais à désamorcer les crises d’hystérie d’Élise ? Qu’est-ce qu’il a fait pour mériter tout ça ?[br][br]

 

Il faut vraiment qu’elle se soigne. Il ne tiendra pas longtemps comme ça, c’est certain. Une fois de plus ce soir il va oublier, essayer de se détruire, de s’évader un peu. Essayer de s’accepter.[br][br]

Tout seul face à un verre, puis un autre jusqu’à plonger dans ses profonds travers. Ce qui va finalement le laisser seul devant sa culpabilité. Il se dégoûtera un peu plus en rentrant éméché quelques heures plus tard. Une solitude sordide. Une soirée de minable.[br][br] La tête basse, il franchit une fois de plus l’entrée du Wild Cats. Ici la vie, le bruit, la chaleur et les discussions. Au comptoir il commande son double whisky sans glace.[br][br]

 

— Oh ! Un truc de bonhomme ! La même chose pour moi.[br][br]

 

Accoudée sur le zinc usé, elle se passe la main dans les cheveux et reprend sans le regarder.[br][br]

 

— Besoin d’oublier ?[br][br]

— Besoin d’oublier…[br][br]

 

Elle attrape son verre, le descend d’une seule gorgée, et le pose avec détermination. Elle se redresse et interpelle le serveur et désignant le verre de Julien et le sien.[br][br]

 

— C’est pour moi les deux.[br][br]

 

Elle dépose un billet sur le comptoir et saute de son tabouret, et commence à partir.[br][br]

Avant de s’en aller, elle pose une main sur l’épaule de Julien.[br][br]

 

— Je sais pas ce que tu as besoin d’oublier beau gosse… Mais si ça peut t’aider… Je suis infirmière.[br][br]

 

Et elle glisse délicatement dans la poche intérieure du blouson de Julien, sa carte de visite avant de s’éloigner pour de bon.[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

Les deux flics sont côte à côte. Juste devant la porte 1610 où est hospitalisé le contrôleur. Ils se regardent, l’arme au poing. Le capitaine compte en silence jusqu’à trois pour qu’ils entrent ensemble dans la chambre. Un. Le pouce en l’air. Les deux flics respirent calmement. Aucun bruit ne filtre depuis l’intérieur. Deux. L’index se lève. Tourrié fait un signe de la tête et s’écarte légèrement sur le côté. Trois. Le majeur en l’air, Sanchez ouvre la porte avec un coup de pied violent et pointe son arme en direction du lit. Tourrié balaye le reste de la pièce avec son Beretta. Ils prennent rapidement position dans la chambre médicalisée. Le rideau à côté du lit du patient est tiré. Il est opaque. Difficile de deviner quoique ce soit à travers. Sanchez porte son index aux lèvres pour indiquer à son capitaine de rester silencieux. Elle progresse sur la pointe des pieds, très concentrée. Déterminée, mais nerveuse. Elle est à deux pas. La jeune flic tend son bras vers le rideau de séparation en alignant le lit dans son viseur. Elle pose délicatement ses doigts sur le tissu. Attends une demi-seconde. Et découvre le rideau brutalement. Stupéfaction. Le lit vide.[br][br]

 

— Merde il est pas là ![br][br]

 

Tourrié crie[br][br]

 

— Élise ! Putain ! Il va la tuer ![br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

2 Décembre 19 h 45[br][br]

Assis au bord du canapé, les yeux vides. La gorge serrée. Sur la table basse, une bouteille de bière qu’il est sur le point de vider. Glacé par une angoisse diffuse. Toujours la même. Un poids sur la poitrine. Son cœur déchiré. Encore une fois. Y avait-il une seule chance pour qu’il aille mieux un jour ? Il se sent seul et fatigué. Usé par les mots violents. Les regards lourds de reproches. Ce corps qu’il ne peut plus toucher depuis des mois. Le fantôme qui vit à ses côtés. Les silences insupportables. Et les éclats de voix acérés qui détruisent toutes volontés de construire. De poursuivre. De rêver. Qu’avait-il fait pour mériter tout ça ? Sa vie est devenue un long tunnel sombre et froid. Sans lumière au bout. Dans lequel résonne la culpabilité. Elle s’approche lentement à côté de lui et pose en douceur sa main sur sa cuisse. Elle le cherche du regard avant de lui demander d’une voix douce[br][br]

 

— Julien… Qu’est-ce qui ne va pas ?[br][br]

—… On s’est encore pris la tête…[br][br]

— Où est Élise ? Je suis là pour son traitement.[br][br]

— Je l’ai laissée chez Rachel… On a encore eu une dispute tout à l’heure.[br][br]

— Vous en avez souvent en ce moment ! ?[br][br]

— Je suis dégoûté… J’en perds complètement le fil… J’ai plus… Je sais plus…[br][br]

 

Elle s’écarte du canapé. Décale délicatement la bouteille de bière, pose son téléphone sur la tranche juste à côté et s’assoit lentement sur la table basse de manière à être face à lui. Elle remet ses longs cheveux ondulés en place, et lui prend les deux mains.[br][br]

 

— Il faut pas… Julien… Je sais que c’est dur en ce moment.[br][br]

— Tout a changé. Je ne la reconnais plus… Je comprends son état… Mais je ne le supporte plus…[br][br]

— C’est difficile surtout en ce moment…[br][br]

 

Et elle veut le rassurer en lui frottant le dos de la main d’un geste bienveillant. [br][br] Lui reprend sur le ton de la confidence.[br][br]

 

— Ma vie est un enfer…[br][br]

 

Elle cale ses mains sur les genoux de Julien tout en le regardant intensément dans les yeux. [br][br] Il remarque son rapprochement.

 

— Mais non… L’enfer… Tu en es loin… Crois-moi… Regarde, prends déjà ça…[br][br]

 

Elle tend 2 pilules ainsi que sa bière pour qu’il puisse avaler. Puis elle continue[br][br]

 

— Voilà déjà tu vas te sentir mieux…[br][br]

— Merci Nadège… heureusement que tu es là…[br][br]

 

Elle fait courir lentement ses mains sur son jeans en remontant depuis les genoux et poursuit[br][br]

 

— Et maintenant, tu vas te détendre…[br][br]

 

Les mains de l’infirmière remontent tout doucement en effleurant la fibre du jeans. Jusqu’à arriver, à la ceinture. Elle sent qu’il n’est pas insensible à ses gestes. Il se relâche de plus en plus, assommé peu à peu par les médicaments. Mais il a l’air inquiet[br][br]

 

— Mais… Nadège… Qu’est ce que tu fais ?[br][br]

 

Elle continue, et lui déboutonne le pantalon en chuchotant,[br][br]

 

— Je m’occupe de toi… Je suis bien la seule ici…[br][br]

 

Elle l’empoigne et baisse la tête. Il recule son buste en arrière pour s’enfoncer au fond du canapé, et sent maintenant les cheveux ondulés de l’infirmière toucher sa cuisse à chaque balancement de la tête.[br][br]

 

— Hmmm… Depuis le temps que je voulais…[br][br]

 

Groggy par les médicaments bien trop forts, bercé par les caresses, il résiste et lutte[br][br]

 

— C’est pas bien… tu peux pas… Élise…[br][br]

 

L’infirmière relève la tête, et tout en le tenant fermement, elle répond[br][br]

 

— Chut… c’est pas si grave… Laisse-toi aller…[br][br]

— Je vais pas me le pardonner… Oh… Nadège… ! Non… Élise va jamais me le pardonner…[br][br]

 

Il était affalé sur le canapé au milieu du salon respirant lentement. Drogué, mais amorphe sous l’effet du plaisir apporté par les soins tout particuliers de son infirmière. Nadège, penchée sur lui, continuait de le détendre du mieux possible. Mais des bruits de pas dans la cage d’escalier se font entendre. L’infirmière remet en place rapidement l’attirail de Julien, le reboutonne en un éclair, et lui fourre dans la bouche un autre comprimé qu’elle lui fait avaler avec le fond de la bouteille de bière.[br][br]

 

— Avale ça… Avale je te dis… Tu auras l’impression d’avoir fait un joli rêve… Bonne nuit…[br][br]

 

Elle récupère son mobile sur la table, le positionne face à elle. Elle se lèche les lèvres et lance d’un air satisfait[br][br]

 

— Ça, c’est pour toi Rémy. 1 partout, la balle au centre.[br][br]

 

Puis elle arrête la vidéo contente de sa prise.[br][br][br][br]

***[br][br][br][br]

 

15 décembre 2014 – 6 h 10[br][br]

Il s’approche du lit d’un pas léger pour la regarder avant de l’embrasser une dernière fois. Cette journée sera peut-être la dernière où il pourra la contempler. À l’aube de son aller simple. En cas de dérapage, il ne la révéra peut-être jamais.[br][br]

 

Elle dort, l’air apaisé, au milieu de ce lit dans lequel ils avaient passé tant de bons moments. Il l’observe dans la pénombre un moment. Ses cheveux ondulés, son dos nu, sa jambe qui dépasse du bord du drap. Ce corps qui lui était si familier. Celui de la mère de son fils disparu. Celle qui, hier, souriait chaque jour et les hissait tous les trois dans une harmonie parfaite. La clé de voûte d’une vie de famille magnifique. Une si belle personne… Aujourd’hui maintenue en vie par la haine et l’atroce vendetta organisée. La vie en avait décidé ainsi. Le seul fil invisible qui les relie encore pour quelques minutes s’était tissé avec la trahison, la mort, les mensonges, la rancœur et la vengeance. Il était en tenue. Son uniforme impeccable. Parfumé, rasé de frais. Prêt à embaucher. Pour son dernier train. Elle sent sa présence à ses côtés puis se réveille en douceur. Elle lui prend tendrement les mains et dit[br][br]

 

— Merci.[br][br] Il doit partir, les yeux sont emplis de larmes.[br][br]

 

— Pour Tom. Pour Nous[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

Les deux flics ressortent à toute vitesse de la chambre 1610 vide dans laquelle le contrôleur était hospitalisé. Depuis combien de temps était-il sur pied ? Avait-il déjà trouvé la chambre d’Élise ? L’agression de l’infirmière… Ça ne pouvait être que lui. Le duo galope à perdre haleine sur quelques dizaines de mètres dans les couloirs vides, sous les yeux des quelques curieux qui osent passer la tête depuis leur chambre. Ils enfoncent les portes du service pour arriver en pleine course au niveau de la chambre 1010. Tourrié voit que la porte est déjà ouverte. Les deux flics pénètrent l’arme au poing. Trop tard.[br][br]

 

Le lit médicalisé est vide, la perfusion et les appareils sont tous débranchés, les fils arrachés. Tourrié s’approche du lit. Le capitaine percute sur la paire de menottes qui était restée accrochée aux barreaux de maintien du lit. Élise, les avait-elle crochetées ? Il les observe d’un peu plus près. Les menottes ont des taches de sang. Il paraît encore frais. Avait-elle réussi à sortir en force son poignet des gourmettes ? Était-elle menacée au point de se casser l’articulation du pouce pour fuir ? Sanchez se dirige vers la fenêtre qui était ouverte, aurait-elle sauté ? Elle se penche pour passer la tête et regarder en bas. Rien à signaler. Aucune trace. Élise s’est volatilisée. Le contrôleur également. Les deux flics perplexes restent quelques secondes sans broncher dans la pièce vide.[br][br]

 

Comment ce bout de femme si mal en point avait pu s’échapper ? Elle était à peine consciente hier. Et aucun signe de vie du contrôleur depuis le vol de l’infirmerie. Tourrié était absolument furieux. Il s’arrache les cheveux et balance un coup de pied rageur contre la porte de la salle de bains déjà entrouverte :[br][br]

 

— Putain mais c’est pas vrai !!![br][br]

 

Avec la violence du coup envoyé, la porte de la salle de bains s’ouvre. Cogne contre le mur et se referme lentement. Les deux équipiers se rendent compte qu’ils n’ont pas fouillé la petite salle d’eau déjà allumée. Sanchez pousse doucement la porte d’une main, le flingue bien aligné au cas où. Les deux flics découvrent à l’intérieur de la petite pièce étroite, leur reflet dans le miroir anormalement souillé au-dessus du lavabo. Un mot écrit avec du sang. Probablement celui d’Élise :[br][br][br][br]

« ARRÊTER LE TRAIN ! »[br][br][br][br]

 

15 décembre – 8 h 05[br][br]

Au milieu du brouhaha de la salle animée par les discussions des habitués du matin, elle mélange encore son sucre déposé au fond de la tasse. Le café est tiède maintenant. Elle l’avale d’un coup, sans vraiment l’apprécier. Puis elle s’empare de nouveau son téléphone. Elle profite de croiser le regard du garçon de café pour lui renouveler un expresso et lui demande d’apporter la note en même temps. Le serveur s’exécute et arrive en quelques secondes. Le sucre fond dans sa petite tasse tandis que le numéro se compose.[br][br]

 

— Oui ?[br][br]

— C’est moi. Je te confirme… Rachel vient.[br][br]

— Tu es où ?[br][br]

— Au Wild cats. Ils viennent de partir[br][br]

— Tu es sûre pour Rachel ?[br][br]

— Oui. Je pense[br][br]

— OK. Parfait… Suis-les jusqu’à la gare.[br][br]

— Compte sur moi… Tu as suffisamment de Kétamine ?[br][br]

— T’en fait pas, dans ma veste j’en ai assez pour 10 personnes[br][br]

— Parfait… Tu te sens capable de terminer ? Me lâche pas maintenant ? ![br][br]

— Oui, j’irai jusqu’au bout[br][br]

— Toi, tu es certaine que Julien ne prend le train que demain?[br][br]

—Oui, on vient de discuter. Cet abruti va passer la soirée à picoler chez un collègue… Demain quand il prendra la voiture pour rejoindre la gare, je l’éclaterai comme une merde.

— OK, on s’en tient au plan.[br][br]

— Fais attention Rémy[br][br]

— Je t’aime Nadège[br][br]

— Pour Tom.[br][br]

— Pour Tom. Pour Nous…[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

Sanchez passe la tête dans le couloir à la recherche d’un éventuel médecin ou d’une infirmière… Du personnel qui avait en charge Élise. Quelqu’un a bien vu ou entendu ce qu’il venait de se passer. Bien sûr il n’y avait personne dans les longues enfilades de ce putain de centre hospitalier. Élise et Rémy venaient de s’évaporer dans la nature sans que personne ne les voit.[br][br]

Tourrié reste figé devant le miroir de la salle de bains et contemple les derniers mots d’Élise. Muet. Hypnotisé par le sang sur la glace. Sa coéquipière survoltée revient du couloir.[br][br]

— Reste pas planté là ! ‘Faut foncer ! Il n’y a pas une seconde à perdre !…. Tourrié ?[br][br]

Il répond sans tourner la tête :[br][br]

 

— C’était allumé. La salle de bains était allumée… Entrouverte… Putain… Il a peut-être vu le mot dans la salle de bains.[br][br]

 

Elle réplique :[br][br]

 

— Il est sur ses traces. Il veut finir le job… ! Faut bouger merde ![br][br]

 

Tourrié avance dans la petite pièce vers le lavabo. Il s’observe à travers les lettres qui coulent encore le long du miroir. Il pose ses mains sur le petit meuble de toilette. Sanchez s’impatiente. Il répète lentement à voix haute :[br][br]

 

— Arrêter… Le… Train…[br][br]

 

Sanchez bondit immédiatement :[br][br]

 

— Mais qu’est-ce que tu glandes ! Arrêter le train ! C’est clair Putain ! Je trace à la gare avant qu’il la chope ! Tu ferais mieux de te bouger le cul ![br][br]

 

Le Capitaine ne réagit pas. Comme aimanté au miroir. Elle passe le pas de la porte, débute sa course folle et hurle dans le couloir :[br][br]

 

— Je t’appelle en route ! Bouge-toi ![br][br]

 

Elle commence à remonter le couloir dans un rythme infernal pour atteindre l’ascenseur. Il ne vient pas assez rapidement. Elle n’a pas le temps et dévale les escaliers. Ses pas claquent bon train. Elle descend les marches aussi vite que possible. Pousse les doubles portes qui mènent au hall et sprinte à travers les patients et visiteurs vers la sortie pour rejoindre le parking. Combien de retard avait-elle sur Élise ? Combien de retard avait-elle sur Rémy ? Allait-elle arriver à temps ? Sont-ils vraiment à la gare ? Sans avoir de réponse à toutes ses interrogations elle s’arrache en courant sur le parking au milieu des voitures stationnées.[br][br]

 

Elle plonge dans la voiture. Met le contact et pulvérise la pédale d’accélération. Direction la gare. Il y avait une petite dizaine de kilomètres, mais avec le trafic à cette heure-ci… Il allait y avoir du sport. Le parking était blindé, les voitures patientaient sagement sur la file de la sortie principale. Pédale d’embrayage, mouvement rageur sur le levier de vitesse. La main sur le dossier du siège passager, la tête dévissée vers la lunette arrière. Sanchez enclenche une violente marche arrière, tire le frein à main, braque brutalement et fait un demi-tour spectaculaire en direction de l’entrée. Elle se propulse le plus vite possible vers la barrière postée à l’entrée du parking du CHU. Elle continue de prendre la voie en sens interdit, pied au plancher et fracasse la barrière automatique sur son passage.[br][br]

 

Libérée du parking, la berline entame un sprint musclé pour s’insérer dans le trafic. Sanchez au volant pensait à la suite. Élise et le contrôleur étaient peut-être partis à pied ? Ils avaient peut-être chacun volé ou emprunté un véhicule ? Tourrié qui restait planté là-bas… Comment allait-elle les retrouver au milieu de la foule dans la gare ? Toutes ces questions défilent dans sa tête au moins aussi vite que les véhicules qu’elle dépasse en roulant à tombeau ouvert.[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

16 Décembre – 8h10[br][br]

L’air un peu bourru, mais bien bravasse au fond, il écoute la radio, mais ne peut s’empêcher de pester au volant à chaque fois qui le fallait. Le chauffeur livreur confortablement assis au volant, venait d’entamer sa tournée. Plutôt de bonne composition ce matin, sa cigarette au bec, il fredonne les airs qui passent sur les ondes entre deux publicités. Son plan de route fixé sur le tableau de bord, il avait sa prochaine livraison à environ 15 kilomètres, il y serait probablement en une petite vingtaine de minutes si la circulation était bonne. Il doit livrer des tas de colis, de l’électroménager, de l’informatique, des vêtements, et tout un tas d’articles vendus par un des géants du net. Rien de passionnant, mais il fait vivre sa famille avec ça. Sur son volant, il tapote du bout des doigts le tempo de la musique qui résonne dans la cabine de son camion. Le feu est au vert. Dans la file devant lui, toutes les voitures s’élancent plus ou moins rapidement. Mais la petite citadine juste devant lui hésite un instant à traverser le carrefour… Le moteur cale sur place, le feu est orange et elle ne traversera pas le carrefour. Il râle allègrement tout seul au volant, comme il en a l’habitude :[br][br]

 

— Mais avance ! Ah bordel ! C’est bien une bonne femme ça… C’est pas vrai… Quelle grognasse ![br][br]

 

Le feu passe au rouge et il peste encore après les précieuses secondes qu’il venait de perdre inutilement. Autant de temps à rattraper dans sa tournée, quelques secondes qui finissent par s’accumuler et qui le retiendront loin de sa petite femme et de ses enfants. Il baisse la vitre, encore énervé, jette son mégot et s’apprête à vociférer après l’incapable juste devant son capot. Lorsque soudain, sa portière côté passager s’ouvre et une femme habillée en noir, monte brusquement à l’intérieur sans qu’il puisse réagir. Elle ferme la portière et lui tend une énorme liasse de billet.[br][br][br][br]

 

***[br][br][br][br]

 

Tourrié raide comme un piquet encore dans la chambre, recule de quelques pas. Observe le lit vide, puis la salle de bains et le miroir souillé. Les images d’Élise lui reviennent maintenant en boucle. Son air paumé. Son visage couvert de sang. La terreur dans ses yeux. Les propos incohérents. L’interrogatoire. Son malaise. Son obsession pour arrêter le train. L’accident qui n’existe pas. Le contrôleur. Ce mot sur le miroir.[br][br]

 

— Arrêter le train… Élise… Qu’est ce que tu veux me dire…[br][br][br][br]

 

 

[br][br][br][br]

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