Un jour d’Avance | Chapitre 5

U

Vision nouvelle

[br][br][br][br]

Elle se voit flotter au-dessus de son corps blessé toujours inerte et étendu au sol. Combien de temps s’était écoulé ? Elle est encore allongée sur le conducteur. Les secours arrivent pour prodiguer les premiers soins. Les sirènes des véhicules d’urgence hurlent partout autour. Les appels radios de la police résonnent. Les premiers ambulanciers pénètrent dans le train à l’arrêt. On la retourne sur le dos, on prend son pouls et sa tension. Elle découvre depuis là-haut son propre visage couvert du sang qui se répand depuis son nez et ses oreilles. Un des deux secouristes agenouillés au-dessus de son enveloppe charnelle lui place un masque à oxygène sur la bouche. Elle est là sans être là. Nulle part et partout à la fois. Voyant absolument tout dans sa globalité et dans son infini détail. Les policiers qui examinent les premiers éléments. Le périmètre de sécurité qui se déploie. Le groupe d’intervention de déminage qui s’équipe. Les voyageurs choqués qui pleurent. Rachel qui reste immobile, froide et sans vie à sa place. Puis la main entaillée de cette jeune maman. Les couvertures de survies, les boissons chaudes pour réconforter les plus traumatisés. Le contrôleur inconscient étalé entre deux banquettes. La cicatrice qu’il portait au visage. Ce qu’il avait dans sa poche côté cœur. Elle voit tout. Absolument tout. Les escarpins abîmés qu’elle a abandonnés dans sa fuite. Les immondices dans les wagons évacués. Soudain, on la déplace précautionneusement sur une civière pour l’extraire du convoi. Une fois dans l’ambulance, le sauveteur injecte une solution dans la perfusion qui l’aspire inexorablement vers sa chair. La faisant descendre progressivement dans un flou lumineux. Réduisant considérablement son vaste champ de vision et ses capacités sensorielles. Elle chute maintenant à toute allure vers son propre visage enveloppé d’un épais brouillard. Jusqu’à tomber de plein fouet en elle. Le noir, une seconde. Élise se redresse instantanément sur le brancard arrachant au passage la perfusion de son cathéter et affolant tous les instruments de mesure. Elle hurle en se tordant de douleur.[br][br]

— À L’AIIIIIIIIIDE !!! [br][br]

Ses dernières forces l’abandonnent pour de bon dans ce dernier appel au secours. Elle replonge dans un relâchement familier. Il fait doux. Plus aucune douleur au crâne. Plus de bruit. Elle est au calme. Le soleil réchauffe sa peau. Sans savoir pourquoi elle se retrouve sous un superbe ciel bleu et un soleil radieux qui enveloppe tout son être. C’est tellement réconfortant. De belles couleurs acidulées ondulent lentement autour d’elle comme des vagues, joyeuses et apaisantes, effectuant une danse de bienvenue. Elle effleure l’une d’elles du bout des doigts et celle-ci se met à se diviser en deux, puis en quatre, tout en changeant de couleur à chaque fois. Puis en huit et maintenant en une infinité de pixels multicolores qui s’élèvent joyeusement au-dessus d’elle dans le ciel pour former le visage de Julien.[br][br]

Son Julien. Il est si beau dans les cieux multicolores. L’amour de sa vie, son repère, se disperse à nouveau dans les nuages. Elle se souvient des premiers regards. Elle se revoit gamine en train de lui courir après pour l’embêter. Elle entend ses propres rires quand il la chatouillait. Elle revit cette scène sur un des bancs du Pech. Lorsque dans un instant empreint de poésie et de lumière, il approche ses lèvres charnues pour l’embrasser la première fois. Lorsque tout son corps s’est mis à vibrer à l’unisson pour lui. Lorsqu’elle s’est embrasée à en perdre la raison dans sa chambre d’adolescente. Au moment où Julien laissait ses mains tremblantes de jeune ado parcourir sa peau. Effleurer ses reins. Les frissons des premiers corps à corps, son odeur et sa respiration au creux de son cou. Puis les heures torrides où elle s’abandonnait à lui en toute confiance. La lumière céleste qu’il a dans les yeux. Ces mains puissantes posées sur son ventre lorsqu’il parlait d’enfant. Toutes les fois où elle le contemplait nu le matin en se pinçant les lèvres. Raide dingue de lui. Toutes ces fois où elle était sûre qu’ils finiraient ensemble. Qu’il serait un père merveilleux, un mari exceptionnel. Qu’il l’emmènerait tout droit vers la lumière, qu’il la protégera toujours.[br][br]

Puis les pixels s’écartent pour brouiller les douces images, et se reformer en une masse difforme sombre. Puis soudain le noir total. Le vide. Après un instant qui paraît être une éternité, elle ouvre les yeux, ne distinguant réellement aucune forme, ne percevant aucune couleur. Sa vue était si faible qu’elle pouvait à peine discerner le halo lumineux qui tremblait devant elle. À gauche quelques secondes, puis à droite et de nouveau à gauche. Sa tête lui faisait encore mal. Une douleur pulsatile qui tapait encore du côté droit.[br][br]

— Mademoiselle ?[br][br]

Une ombre floue s’approche d’elle pour lui parler.

 [br][br]

— Mademoiselle ? Comment vous sentez-vous?[br][br]

Les traits se dessinent peu à peu, le flou ambiant laisse place à des lignes un peu plus précises. Elle ne voit pas clairement le visage de l’homme penché sur son lit, mais elle reconnaît ce qui ressemble à une blouse blanche.[br][br]

— Où… ? Où… ? Suis-je ?[br][br]

— Je suis le Docteur Téquer, vous êtes à l’Hôpital. Restez calme… Je m’occupe de vous.[br][br]

L’homme lui prend le pouls au poignet. Affiche une mine inquiète. Puis il prend la tension. Note quelques lignes dans son dossier. S’éloigne vers la porte de la chambre. Sur le pas de la porte, elle l’entend discuter à mots couverts.[br][br]

— Vous pouvez y aller, mais en douceur. Elle vient de se réveiller. Elle est encore sous sédatif.[br][br]

Deux ombres s’approchent du lit. L’une des deux s’incline au-dessus d’Élise.[br][br]

— Élise Manceno ?[br][br]

C’est une voix de femme. Un parfum poudré relevé à la vanille. Une haleine mentholée et un chewing-gum mastiqué compulsivement qui dissimulent une forte dose de cafés et de cigarettes.[br][br]

— Elle s’appuie sur le lit pour poursuivre[br][br]

— On va pas se mentir. T’es dans la merde.[br][br]

La voix reprend[br][br]

— On a très peu de temps. Tu jouais à quoi avec ta bombe ?[br][br]

Élise distingue maintenant les contours du visage du Lieutenant. Ces cheveux noirs tirés en arrière. Ses pommettes saillantes, son regard noir. Son attitude agressive.[br][br]

— À… À rien… Je… Arrêter le…[br][br]

Le Lieutenant, très impulsif s’approche encore un peu plus[br][br]

— On cherche la bombe… Où est-elle ? ![br][br]

Elle lui attrape le bras fermement. Élise gémit[br][br]

— Lâchez-moi !… Vous me faites mal !… Le train…[br][br]

Le lieutenant, sans pour autant lâcher prise, continue[br][br]

— Tu sais comment on traite les putains de terroristes ? On va fouiller chaque centimètre de ton appartement, on va gratter partout, on va appuyer où ça fait mal, on va analyser chaque seconde de ta misérable vie et là… Oui !… Tu pourras te plaindre ![br][br]

L’autre silhouette en retrait, aboie[br][br]

— Sanchez !! [br][br]

Un homme s’approche. Plus calme. Plus mûr. Toujours en retrait. Sa voix était plus posée. Son intonation moins incisive.[br][br]

— Élise… dites-nous simplement où est la bombe.[br][br]

Élise se redresse sur les coudes pour remonter le buste sur son oreiller. Mais une menotte l’entrave et empêche de terminer son mouvement. Stupéfaite, elle s’écrie[br][br]

— Mais ? ! Je suis attachée !! [br][br]

L’homme continue sans relever[br][br]

— Des dizaines de témoins vous ont vu menacer les passagers d’un engin explosif. [br][br] Avez-vous un quelconque lien avec une cellule terroriste ? Avez-vous fabriqué une bombe artisanale ?[br][br]

Élise se rappelle maintenant :[br][br]

— La valise ?…. Arrêter le tr…[br][br]

Sanchez l’interrompt[br][br]

— Oui la valise ? ! Accouche ! Confirme la couleur… ! Où est-elle ?[br][br]

Puis la flic s’emporte à nouveau[br][br]

— Je te jure que si cette bombe existe et explose, tu vas le regretter amèrement. [br][br] Le Capitaine rappelle à l’ordre une nouvelle fois son lieutenant[br][br]

— Sanchez !![br][br]

Élise reprend :[br][br]

— Une valise noire, brillante. Mais vous ne trouverez rien…[br][br]

Sanchez démarre au quart de tour et réplique en serrant la mâchoire[br][br]

— Ne fais pas la maligne ! Dis-nous où est cette putain de valise ? ![br][br]

Pendant ce temps le capitaine transmet la description de l’engin à l’équipe de déminage par téléphone et reprend la parole[br][br]

— Une valise noire brillante donc. Quel type d’explosif ? Retardateur ? Type de détonateur ? La charge du dispositif ?[br][br]

Élise comprend le mal entendu et tente alors d’être la plus claire possible :[br][br]

— Non, non ! Vous n’y êtes pas !! Je voulais juste sauver les passagers et arrêter le train ! C’était un leurre pour…[br][br]

Mais elle est interrompue instantanément par Sanchez[br][br]

— Sauver les passagers ? Elle se fout de nous capitaine ![br][br]

En tapant du pied, le capitaine remet le lieutenant en place[br][br]

— Nom de dieu Sanchez !![br][br]

Élise continue[br][br]

— La valise était déjà là… Je l’ai juste… Arrêter le train… Il faut arrêter…[br][br]

— Un complice l’avait déposé ?[br][br]

Élise s’emporte :[br][br]

— Mais MERDE laissez-moi finir ! J’ai attrapé la valise pour que les gens partent à l’arrière du tr…[br][br]

Quand soudain le téléphone du Capitaine sonne[br][br]

— Tourrié j’écoute.[br][br]

Il place sa main sur l’appareil pour étouffer le microphone et fait un signe de la tête à son lieutenant :[br][br]

— Ils ont trouvé.[br][br]

Le capitaine place la communication sur haut-parleur.[br][br]

— Équipe en approche de la cible. En place pour destruction préventive.

 [br][br]

La valise venait d’être repérée au sol, le long de la voie ferrée, à proximité d’un transformateur. À quelques centaines de mètres du train.[br][br]

— En approche de l’objet, périmètre de sécurité bouclé. Fred… à toi[br][br]

L’homme sur place, paré de tout son attirail, progressait lentement…[br][br]

Dans la chambre, Élise prend une profonde inspiration et tente de rassurer tout le monde dans une ultime tentative :[br][br]

— Il n’y a rien, c’est une simple valise.[br][br]

Sanchez réplique :[br][br]

— Ta gueule ! Surtout tu fermes ta gueule ![br][br]

Sous l’autorité du lieutenant, Élise n’a pas d’autre choix que de respecter le silence, le temps que l’intervention se déroule. Mais un éclair de douleur traverse son crâne.[br][br]

— Ah ma têeeete !!![br][br]

Avec l’adrénaline, la douleur était revenue à son maximum, elle s’arrache les cheveux et se tord de douleur. Son nez saigne d’une manière inquiétante.

 [br][br]

— Aaaaah ! Arrêter… Arrêter… Le train… Arrêter…[br][br]

Élise perd immédiatement connaissance, et convulse dans le bip stressant des appareils branchés à son corps. Le visage couvert de sang. Le drap maculé de rouge sur son lit glisse avec les mouvements saccadés de son corps qui gesticule sous les spasmes. Tourrié remarque alors le tatouage sur la cuisse d’Élise. Un phare avec une lune et d’autres éléments qu’il n’a pas le temps de retenir. Le médecin déboule en trombe dans la chambre

 [br][br]

— Je vous avais dit doucement ![br][br]

Il regarde les appareils de contrôle et ajuste la perfusion. Puis s’adresse aux officiers[br][br]

— Allez !….Sortez, je vous prie[br][br]

Sous l’afflux de sédatif, le corps d’Élise cesse rapidement de sursauter. Le soignant accompagne les deux enquêteurs hors de la chambre.[br][br]

— Elle vient de replonger. Je vous tiens au courant.[br][br]

Sanchez demande :[br][br]

— Combien de temps avant qu’elle ne revienne à elle ?[br][br]

Le docteur réfléchit un instant

 [br][br]

— 3 ou 4 heures peut-être plus… Mais si vous voulez la secouer comme ça… 48 heures au moins…[br][br]

Chassés devant la porte de la chambre 1610, les deux enquêteurs écoutent l’intervention qui se poursuit au téléphone. Tous les deux restent pendus aux échanges de l’équipe de déminage.[br][br]

— Fred ? Dépose le robot pour détruire le bagage suspect[br][br]

— … OK… Un peu de patience… J’amorce… Voilà c’est fait… laissez-moi revenir…[br][br]

Puis un silence interminable.[br][br]

— On peut y aller. Feu ![br][br]

Une brève détonation se fait entendre dans le haut-parleur.[br][br]

— Cible détruite. RAS pour l’instant.[br][br]

Le capitaine, soulagé, enlève le haut-parleur pour reprendre la discussion :[br][br]

— Tourrié à nouveau ! Tu m’envoies les photos et le rapport en urgence s’il te plaît ? Oui… OK… Merci.[br][br]

Dans les couloirs de l’hôpital, Tourrié profite d’être seul pour recadrer son lieutenant[br][br]

— Sanchez, faut vraiment que tu te calmes… Tu joues à quoi ? Merde !! J’ai pas besoin d’un cow-boy ![br][br]

Et la jeune flic regarde son supérieur en mastiquant de plus belle son chewing-gum. Elle reste silencieuse, droite comme un « i » tout en le défiant du regard. Le capitaine Tourrié en rajoute une couche pour être certain d’être bien clair :[br][br]

— Je te rappelle les auditions : plusieurs passagers ont bien dit qu’elle avait attrapé la valise un peu par hasard. Putain !! Fais marcher ta tête un peu !! On voulait juste savoir où était la valise pour gagner du temps. Juste vérifier…[br][br]

Tout en arpentant les couloirs en direction de la sortie, le lieutenant s’excuse. À la fois contrariée de ne pas avoir réussi à se contrôler et blessée dans sa fierté en décevant son capitaine.[br][br]

— Désolée capitaine. Mais l’idée d’une bombe avec tous ces gosses dans le train… Ça me fout hors de moi ! On enquête aussi sur le meurtre dans le train… Pour moi si elle a été capable de tuer sa cousine… Elle pouvait très bien avoir une bombe… Désolée…[br][br]

La menace de la bombe était écartée. Le risque terroriste était nul. L’urgence venait de passer. Il restait maintenant les questions en suspens. Des dizaines de questions qui venaient s’ajouter au mystère entourant le corps de Rachel retrouvé à sa place, au milieu d’un train bondé de voyageurs n’ayant rien vu. Le capitaine enchaîne en lui tendant un trousseau de clés :[br][br]

— On retourne au poste pour le débrief. On a toujours un meurtre sur les bras. Tu conduis.[br][br]

Les portières de la voiture de patrouille claquent, les deux flics s’attachent, le gyrophare s’allume, elle met le contact. Les pneus crissent et les deux policiers partent sur les chapeaux de roues dans le hurlement des sirènes.[br][br][br][br]

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