Une mer de regrets
Giulia
Ici et maintenantโฆ
O
Je me tiens sur ce promontoire qui surplombe la mer et Positano, ร hauteur des falaises, ces gรฉants de pierre tรฉmoins de ma panique. La lumiรจre se retire lentement, engloutie par la mer en contrebas. L’odeur des citronniers flotte autour de moi, mais elle ne fait qu’accentuer l’รฉtau qui m’enserre.
Mes rรฉcentes erreurs sont des chaรฎnes qui me retiennent, qui mโรฉcrasent. Une vague de nausรฉe monte en moi, prรชte ร tout emporter. Mon esprit est devenu un champ de bataille, les pensรฉes sโentrechoquent comme des vagues en furie.
Soudain, mon regard se fige. Lร , sur la corniche de la Strada Statale, ร quelques centaines de mรจtres de ma position รฉlevรฉe. Un 4×4 rouge, fragile face ร la pente. Mon tรฉlรฉphone est encore contre mon oreille, et la voix de Gianni rรฉsonne ร lโautre bout. Je lโentends crier quelque chose, des mots brouillรฉs par la panique. Puis, tout bascule. Le vรฉhicule dรฉrape, heurte le muret, et je devine lโinstant oรน il plonge dans le vide. Petit point rouge dรฉvorรฉ par le ravin. Le son du fracas me parvient ร travers le tรฉlรฉphone, amplifiรฉ, terrifiant.
Mon cลur sโarrรชte. Le monde entier semble suspendu. Ce silence absolu avant lโinรฉvitable. Puis, le cri strident du mรฉtal qui se tord me traverse comme une lame.
โ Gianni !
Je hurle son nom, mais cโest comme si tout se brisait en moi. Je reste immobile, tremblante, incapable de comprendre ce qui vient de se passer. Je ne peux pas le laisser partir. Pas comme รงa. Pas cette fois.
Le tรฉlรฉphone mโรฉchappe presque des mains. Lโimage de la voiture disparaissant sous les flots noirs de la cรดte sโimprime en moi, creusant un vide immense. La douleur me ronge, brutale. Celle de lโamour jamais avouรฉ, de la vie jamais vรฉcue. Mais je ne peux pas sombrer. Pas maintenant. Je dois le retrouver, le ramener.
Je cours vers mon vรฉhicule. Les larmes brouillent ma vision, mais je ne mโarrรชte pas. Mes mains tremblent tandis que jโinsรจre la clรฉ dans le contact, le moteur rugit, et je dรฉmarre en trombe. Le paysage dรฉfile, flou, sans que je puisse vraiment y prรชter attention. Chaque virage est une lutte contre la panique qui me ronge, chaque accรฉlรฉration une tentative dรฉsespรฉrรฉe de gagner du temps.
Je fonce ร travers les routes sinueuses, le volant serrรฉ entre mes doigts, l’adrรฉnaline brรปle dans mes veines. Lโimage du SUV basculant dans le vide tourne en boucle dans mon esprit, me poussant toujours plus vite.
Je dois atteindre la falaise avant quโil ne soit trop tard.ย
Lโangoisse me broie quand jโarrive. Je tire le frein ร main. Des tรฉmoins me regardent, figรฉs, incapables de comprendre. Ils essaient de mโarrรชter, de me ramener ร la rรฉalitรฉ, mais je nโรฉcoute plus. Il nโy a plus quโun seul choix : se battre ou laisser tout disparaรฎtre.
Je me prรฉcipite vers les rochers, au bord du vide. Les vagues rugissent en bas, je n’y prรชte plus attention. Mes pieds glissent sur les rochers humides, chaque pas est une victoire sur ma peur. Le vent me frappe au visage, mรชlรฉ au goรปt salรฉ de la mer. Mon pรจre m’avait appris ร ne jamais sous-estimer la Mรฉditerranรฉe, mais aujourd’hui je n’ai pas le choix.
Je saute.
Le choc de lโeau glacรฉe mโarrache un cri muet, tout mon corps se fige un instant. Le froid mordant envahit mes muscles, ma respiration se bloque, mais je lutte. Je nage, je plonge sous les flots sombres, cherchant dรฉsespรฉrรฉment la lumiรจre des phares. Lร , au fond, le SUV est en train de couler, lentement, inexorablement. Chaque seconde compte.
Je me faufile dans lโhabitacle, mes mains tremblent tandis que je tire sur la ceinture de sรฉcuritรฉ. Mes doigts glissent sur le mรฉtal, je mโaccroche, je tire de toutes mes forces. Enfin, je le libรจre. Gianni est inconscient. Je lโattrape comme je le peux, je le tiens contre moi, et je me bats contre lโeau qui nous aspire vers le fond.
Avec tout ce quโil me reste dโรฉnergie, je pousse vers la surface. Lโair, enfin. Je respire, haletante, mes bras serrant toujours Gianni. Mon cลur bat ร tout rompre, une priรจre silencieuse dans le tumulte de la mer. Des voix crient au loin, mais je nโy prรชte pas attention. Je dois le sauver. Quitte ร pousser un cri dรฉsespรฉrรฉ.
โ Aidez-moi !
Des mains viennent nous attraper, des secouristes plongent et nous tirent hors de lโeau. Tout se brouille autour de moi, je suis ร bout de forces, รฉpuisรฉe.
Les secouristes sโactivent autour de Gianni. Je les regarde sans cligner des yeux, chaque compression sur sa poitrine rรฉsonne en moi comme un marteau frappant mon cลur. Le sable froid sous mes pieds ne mโatteint pas, toute mon attention est rivรฉe sur lui. Je ne peux pas le perdre, pas maintenant, pas ici.
Le monde entier semble suspendu, comme si tout dรฉpendait de ce moment, de ce souffle quโil doit retrouver. Le secouriste continue de compter, sa voix s’รฉlรจve, mรฉthodique, implacable.
โ Un, deux, trois, quatre et cinq… allez, respire !
Mais rien ne vient. Gianni reste immobile, son visage est une pรขle copie de ce quโil รฉtait. Privรฉe de son regard azur, je sens un gouffre sโouvrir sous moi. Lโespoir vacille, comme une flamme sur le point de sโรฉteindre. Mes poings se serrent, je lutte contre le dรฉsespoir qui menace de mโengloutir.
Je me penche vers lui, le souffle court, et je murmure, presque sans voix :
๐ค Tes mots comptent vraiment ! Ton commentaire ici fait toute la diffรฉrence.
Merci de prendre un moment pour partager ton expรฉrience. ๐

Quelle mise en bouche ! Je suis dรฉjร embarquรฉe dans l’histoire en quelques lignes. Je me jette aussi dans le vide comme notre protagoniste. Comme elle … l’attente est immense ๐!
heureux que ce dรฉmarrage capte ton attention.
Bonjour, idem pour moi. C’est amusant je travaille depuis un moment dรฉjร sur le fait de ne plus redouter le pire. Je me retrouve totalement dans ce premier paragraphe.
J’รฉtais aussi passรฉ maรฎtre en l’art d’inviter le pire dans ma vie. C’est l’illustration parfaite de notre pouvoir crรฉateur (loi d’attraction, de rรฉsonnance, la puissance des รฉmotions et des pensรฉes pour visualiser et manifester. Ce paragraphe est un clin d’ลil personnel ร cette page de mon histoire)
รa dรฉmarre trรจs fort !!! Jโaime bien les descriptions des sensations ressenties. Quel suspense !
Oui, merci : je voulais un “hook” trรจs efficace, ce doit รชtre mon cรดtรฉ “thriller” qui parle ๐
รa commence fort !!! Mise en haleine OK
๐ฅRavi que ce dรฉmarrage te plaise. Merci d’รชtre lร .๐
Toujours un grand plaisir
Formidable mรฉtaphore si bien รฉcrit. Chapeau.
Merci ๐