Lazar – Chapitre 1

L

Chapitre 1

Lazar

Musique du chapitre 1

Dans ce vestiaire surchauffé, quand je frôle les carres froides de mes lames affûtées, j’ai souvent l’âme à double tranchant, toujours sur le fil du rasoir. Ma paire de RF1 sous les yeux, mon reflet dans l’acier trempé se mêle au blizzard de mon passé, à des images de tôle froissée. Un jour de tempête, le genre de jour dont on ne se remet pas. Autant de rêves brisés que je rejette avant de chausser.

Le patin gauche est celui que je lace toujours en premier, la tête plongée vers mes crochets, comme l’instant T où tout a basculé dans une foutue voiture. Comme quand je fouillais mon sac côté passager, lorsque tout est devenu confus. De toutes mes forces, il me faut chasser les cris, les éclats de verre, tout ce qui me met en colère, tout ce qui pourrait me foutre en l’air. Tout comme je dois refouler ce qui me pousse à patiner depuis. Perte de contrôle, tête-à-queue. Impact. Trop tard pour les regrets.

Les chevilles verrouillées dans le cuir noir, je fais un double nœud sur mon cœur et choisis la playlist qui accompagne mon entraînement. Ruelle pour ouvrir le bal, les ondes sombres de « Madness » vibrent dans mon casque, elles m’assourdissent, m’enveloppent d’un frisson familier ; c’était la musique de son programme, c’était sur ce son qu’elle devait allait chercher sa médaille et la faveur des juges. Autrefois jeune espoir de la Russie, elle n’est plus rien aujourd’hui. Ne plus y penser.

J’enfile mes gants, balayant de ma tête les souvenirs de taches de sang sur un pendentif oscillant autour d’un cou inerte. Perte de conscience sur la banquette arrière. Un bijou en argent, un flocon, et mes efforts pour lui ouvrir les yeux dans la carcasse fumante. Elle était faite pour la glace… Je respire un grand coup, et je range ce même collier sous le col de mon tee-shirt. J’ouvre la porte et me laisse envahir par le froid de l’arène encore vide. L’humidité règne en maîtresse sur la patinoire, le palais des sports Sovetov est encore endormi, tout comme le centre de formation portant le même nom. À cette heure-ci, sous les néons austères, seul Igor tourne au volant de sa surfaceuse. Un signe de la main, un autre de la tête, un clin d’œil. Une veille habitude, je rempile.



Accoudé à la rambarde, mon regard s’attache à la machine effectuant une dernière rotation sur la glace alors que le vieil Igor termine d’œuvrer pour moi. Son humilité est légendaire, pourtant je lui ai toujours dit et répété : il est le Léonard de Vinci des patinoires. Il n’y a pas un défaut après son passage, et j’ai invariablement le même plaisir à rayer cette toile blanche dès 6h du matin. Je tiens toujours à être seul, et le premier à laisser mes traces — même après une pause forcée. Ce matin ne fait pas exception, ça me semble parfaitement lisse, je retire mes protège-lames ainsi que mon casque et je balafre l’espace givré d’une poussée pour rejoindre mon vieux camarade. Au chant de la lame, un sourire nait sur son visage fatigué d’avoir trop fréquenté les « katki » de tout Moscou, qu’elles soient en extérieur, olympiques ou couvertes comme ici.

— Lazar Glazkov, en chair et en os ! Salut l’artiste.

— Bonjour Igor. Fidèle au poste…

— Toujours ! Rien ne change ici. Alors, le verdict ?

— Je te mets 6.0 pour la maitrise.

— La meilleure note ?

— Comme d’habitude, parce que tu assures.

Satisfait de mon jugement, il termine d’inspecter le rabot de sa fière monture, puis referme bruyamment le capot contenant la glace avant de me tendre les bras au bord de la piste.

— Vraiment content de te revoir ici, Lazar.

Je l’admets, je le suis aussi. Ce qui explique pourquoi je le serre un peu trop fort en culpabilisant de le réveiller aux aurores.

— Même si ça t’oblige à venir à l’aube ?

Cet homme au regard noir, tendre et ridé m’a vu grandir sur la glace, même si je sais que tout au fond, il préférait m’observer quand j’avais une crosse dans les mains. Quand j’étais ailier droit, titulaire de l’équipe nationale junior. Dans une autre vie… Avant de chausser d’autres types de patins, pour d’autres raisons. Il me repousse, je relâche mon étreinte et encaisse une tape amicale sur mon épaule.

— Pour te voir glisser, je peux bien me lever un peu plus tôt ! Surtout après tes six mois de suspension… Ils t’ont enfin autorisé à reprendre ?

— Le championnat des quatre continents arrive, j’imagine que la fédération ne peut pas m’exclure éternellement.

— C’est certain. Pour moi, quoi qu’on en dise… Tu es et tu resteras un immense champion.

— J’ai cru que tu allais dire un immense hockeyeur.

Il glousse puis s’adosse à sa machine en marmonnant les bras croisés : « Quelle que soit la tenue que tu portes, tu as la glace dans le sang. » Puis il plante son regard dans le mien tandis que je m’apprête à reculer et fendre la surface vierge.

— En tout cas c’est bon de savoir que tu rempiles après le scandale.

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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indépendant toulousain, rêveur compulsif et accro au café. J'écris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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