Kamden

ย
4e de couverture :
Modรจle de discipline et dโexemplaritรฉ, dotรฉe dโun sens du devoir aiguisรฉ, Mei ne sโautorise quโune seule distraction dans sa vie conforme aux exigences du Rรฉgimeย : prendre soin des pivoines sur son balcon.
Si on en croit ses mลurs lรฉgรจres, le locataire dโen face se fiche รฉperdument des rรจgles รฉdictรฉes par le Parti et pourtant nรฉcessaires au bien commun. Aussi bruyant que dรฉsinvolte, cet รฉtranger installรฉ seul avec son petit garรงon vit ร contre-courant, รฉcoute sa musique occidentale bien trop forte, mais ce nโest rien ร cรดtรฉ du dรฉfilรฉ permanent de jeunes femmes dans son appartement.
Mei ignore ce qui se cache derriรจre cet homme aux cheveux longs. Tout ce dont elle est certaine, cโest quโil nโexiste quโun moyen de le contraindre ร retrouver le droit chemin et elle compte bien y recourir. Mais il se pourrait quโen signalant les travers de son voisin, Mei dรฉclenche un tsunami qui va bouleverser radicalement sa vie.
Deux cultures se percutent alors autour de la rรฉsilience et dโune soif de libertรฉ, comme une superbe tache sur une toile de maรฎtre esquissant peut-รชtre un nouvel horizon pour deux รขmes, un quartier, une ville entiรจre, et mรชme toute la Chine.
Extrait
Prologue
Mei
Un tonnerre dโapplaudissements, mon nom affichรฉ en grand et pas la moindre รฉmotion. Que mโarrive-t-ilโ? Jโai lโimpression dโรชtre une spectatrice totalement รฉtrangรจre ร cette remise de prix, me voilร traversรฉe par la sensation de ne pas appartenir ร ce moment censรฉ couronner mes efforts. Il mโest difficile de rรฉaliser que mon parcours se trouve projetรฉ sur lโรฉcran gรฉant dominant la scรจne et le parterre dโinvitรฉs. Nโimporte quelle personne normalement constituรฉe serait en mesure de savourer lโapogรฉe dโune carriรจre enfin sanctifiรฉe et reconnue, je devrais toucher du doigt la satisfaction que procure la rรฉussite pleine et entiรจre, mais rien de tout ceci ne mโatteint vraiment.
Cโest comme si jโรฉtais รฉteinte, jโai longtemps rรชvรฉ de voir mes compรฉtences mises ร lโhonneur alors que cette soirรฉe ne me procure pas une once dโรฉmotion. Cโest ร croire que le chemin est plus intรฉressant que la destination ou quโune vive contrariรฉtรฉ peut entacher nโimporte quel rรชve dโenfant.
Au beau milieu des convives triรฉs sur le volet, sagement assise au 88eย รฉtage dans lโune des plus prestigieuses salles du centre dโaffaires de Pudong, je devrais avoir le cลur qui palpite et sentir la fiertรฉ mโanimer tandis que le maรฎtre de cรฉrรฉmonie expose mon honorable curriculum vitae. Dans lโenfilade de tables laquรฉes et ornรฉes de boiseries rares, je scrute avec dรฉtachement lโassemblรฉe composรฉe de collaborateurs studieux, de partenaires commerciaux enjouรฉs et de concurrents probablement envieux. Mon regard dรฉsintรฉressรฉ se fiche bien de mon portrait exposรฉ sur lโestrade et prรฉfรจre sโattarder sur ce siรจge inoccupรฉ, tristement vide. Il aurait dรป รชtre prรฉsent. Il me lโavait promisโฆ
Il est hors de question quโun soupir dรฉรงu sโรฉchappe de mon tailleur crรจme signรฉ par une grande maison franรงaise, personne nโaura lโoccasion de deviner la couleur de mes sentiments, pas mรชme quand je consulte ma messagerie, en pure perte. Et derriรจre un masque aussi impeccable que mon chignon, je mโapplique ร mimer soudainement le plus grand intรฉrรชt pour mes diplรดmes longuement listรฉs, pour la description prononcรฉe au micro de ma trajectoire dโemployรฉe mรฉritante, puis de directrice mรฉdicale exemplaire. Et cโest dans la peau de la laurรฉate du Trophรฉe des Talents quโil me faut rรฉpondre ร lโinvitation des organisateurs et rejoindre โ sous les ovations de lโassistance โ Bao Yusheng, mon patron et ami dโenfance devenu le directeur gรฉnรฉral de YuMediCare.
Intimidรฉe par la vue quโoffre la scรจne sur les participants ร la cรฉrรฉmonie, une รฉtincelle dโorgueil vient tout de mรชme ricocher dans ma poitrine lorsque lโลil complice de Bao se pose sur moi. Un sourire respectueux se dessine sous sa fine moustache, il ajuste ses lunettes avant de saluer le public dโune discrรจte inclinaison du buste et de sโemparer du prix quโil doit me remettre. Trรจs droit dans son costume cintrรฉ, il sโapproche du micro avec lโassurance dโun leadeur. Me voilร au centre de toutes les attentions et je lutte intรฉrieurement pour ne pas adresser un nouveau regard en direction de la place vacante. Triturant mon badge VIP, jโaimerais รชtre moins morose lorsque mon supรฉrieur prend la parole.
โย Cโest un honneur pour moi de dรฉcerner ce trophรฉe ร la femme la plus exemplaire et la plus rigoureuse de toutes mes รฉquipesโฆ
Plantant mes ongles dans la paume de ma main, je serre discrรจtement mon poing en me jurant de ne pas rougir devant tant de compliments dรฉversรฉs en public. Je maudis surtout cette larme qui voudrait naรฎtre en songeant que la seule personne devant vraiment entendre ces mots nโa mรชme pas daignรฉ se dรฉplacer. Bao poursuit dans un style tout ร fait personnel.
โย Je connais Mei depuis lโรฉcole primaire, elle รฉtait dรฉjร trรจs belle et trรจs intelligente. Ce nโest un secret pour personne, nous sommes amis, pour autant, en rejoignant lโaventure YuMediCare, elle nโa jamais souhaitรฉ bรฉnรฉficier du moindre traitement de faveur.
Je prie pour quโil nโรฉvoque pas mes origines ni mes dรฉboires personnels, Bao ne partage pas ma pudeur des sentiments. Cela dit, jโimagine quโil doit sentir le poids de mon regard insistant sur ses รฉpaules, car il retient sa respiration puis dรฉsigne ma photo projetรฉe sur la toile. Jโai du mal ร observer mon image, plus particuliรจrement la lรฉgรจre cicatrice sur ma lรจvre, contrairement ร Bao qui la contemple longuement pour mieux appuyer son discours.
โย Derriรจre ce minois candide et presque angรฉlique se cache une vรฉritable machine qui ne transige pas sur la qualitรฉ. Sa constance est une arme redoutable, elle a toujours fait preuve dโune droiture qui explique sans aucun doute le succรจs de lโentreprise.
Mon embarras est proportionnel aux vaines flatteries, parce que dans mon cลur tout ce spectacle รฉtait destinรฉ ร un seul homme. Un homme trop occupรฉ pour mโaccorder du temps ou le moindre intรฉrรชt, contrairement ร mon patron qui continue son flot dโรฉloges.
โย Ce nโest pas un hasard si nous sommes devenus leadeurs dans lโรฉquipement de protection ร destination des hรดpitaux. Mei est notre meilleur รฉlรฉment, elle a su le montrer jour aprรจs jour, surtout dans les pรฉriodes difficiles, ce prix de lโexcellence lui revient tout naturellement.
Lโallocution presque gรชnante se solde par de chaleureux applaudissements et ce petit garรงon autrefois turbulent devenu ร prรฉsent lโun des hommes dโaffaires les plus influents du pays me tend la sculpture de cristal aux lignes modernes et gravรฉe ร mon nom. Il accompagne son sourire dโun ยซโmerci pour toutโยป aussi respectueux que touchant qui aura finalement raison de mon masque totalement neutre.
Dโun geste de la main, il mโinvite ร approcher du pupitre et ร me prรชter ร un exercice dรฉlicat, jโai toujours eu du mal avec lโexpression en public. Serrant contre mon cลur ce symbole en verre tant convoitรฉ par mes rivaux, je mโexรฉcute sans pour autant parvenir ร รชtre รฉmue. Dโun timbre intimidรฉ, peu habituรฉe aux louanges et toujours vexรฉe de lโabsence du seul spectateur qui vaille ร mes yeux, je bredouille humblement ce que la vie mโa enseignรฉ.
โย La discipline est mรจre du succรจs, la rigueur vient ร bout de tous les obstacles, je tรขcherai de me montrer digne de ce trophรฉe dans les mois et les annรฉes ร venir. Merci ร tous.
*
On dit que les meilleures choses ne durent pas รฉternellement, les calvaires nโรฉchappent pas ร la rรจgle. Aprรจs un salut appuyรฉ et ma descente de lโestrade, la cรฉrรฉmonie touche ร sa fin. Les ovations et la valse des convives me fรฉlicitant ne gรฉnรจrent pas non plus dโรฉtreinte particuliรจre sous mon chemisier, mรชme en trinquant avec une flรปte de champagne sur un tapis rouge. La salle se vide ร lโinstar de mon cลur รฉraflรฉ par lโamertume, je nโai toujours pas reรงu le moindre mot dโexcuse sur mon tรฉlรฉphone, le principal intรฉressรฉ doit avoir un agenda si chargรฉ que mon petit instant de gloire nโa aucune importance. Jโadmets quโil nโa mรชme aucune saveur maintenant que je suis seule. Face aux baies vitrรฉes donnant sur les gratte-ciels illuminรฉs dans la nuit qui sโinstalle, mon teint de porcelaine se superpose ร cette vie qui grouille en contrebas, jโaperรงois alors le reflet de Bao sโinvitant avec prudence dans mes regrets.
Postรฉ ร mes cรดtรฉs, il observe le silence un instant, mais aussi la vue imprenable sur Shanghaรฏ et enfin ce stupide trophรฉe qui pรจse de plus en plus lourd. Avec cet air taquin quโil ne sโautorise quโen privรฉ, il se risque ร me donner un lรฉger coup dโรฉpaule, comme lorsque nous รฉtions sur les bancs dโรฉcole.
โย Tu veux fรชter ta victoire avec moiโ? Je nous rรฉserve une table.
Suspendu ร ma rรฉponse, retirant ses montures, il cherche la moindre expression sur mon visage rรฉflรฉchi par la vitre alors que jโai du mal ร reconnaรฎtre cette femme dโaffaires asiatique tirรฉe ร quatre รฉpingles qui effectue un pas de cรดtรฉ avant de dรฉcliner la proposition.
โย Ce ne serait pas convenable, tu le sais.ย
Aprรจs sโรชtre assurรฉ dโun coup dโลil furtif que nous ne sommes que tous les deux, Bao insiste et sa main cherche secrรจtement mes doigts.
โย Arrรชte de me repousser. Laisse-moi te rendre heureuse.
Instinctivement, je retire mes phalanges loin de toute approche possible. Ce nโest ni correct ni trรจs hygiรฉnique de sa part, mais son geste lรฉgitime mon mensonge accompagnรฉ dโun regard qui ne vacille pas.
โย Je le suis dรฉjร , Bao. Je suis trรจs heureuse.
Par dignitรฉ, il se contente de lisser sa cravate et dโacquiescer dโun signe du menton presque imperceptible. Jโai toujours voulu trouver les mots pour quโil comprenne que mes multiples refus nโont rien ร voir avec lui, malheureusement je nโy suis jamais parvenue. Ce nโest pourtant pas difficile ร formuler, le regard des autres nous impose des rapports cordiaux et strictement professionnels. Ce nโest pas pour rien que le monde est bรขti sur des rรจgles, des lois et des principes, je lโai appris ร mes dรฉpens. Lโรฉcrivain Eiji Yoshikawa a trouvรฉ quelques mots merveilleux pour rรฉsumer ma pensรฉe, il disait ยซโLa voie que jโai choisie exige de la discipline. Elle demande que je maรฎtrise mes sentiments, que je mรจne une vie stoรฏque, que je me plonge dans les รฉpreuves. Sinon, la lumiรจre que je recherche mโรฉchapperaโยป. Jโai bien failli perdre cette lumiรจre par le passรฉ, je refuse de la compromettre ร nouveau en mโautorisant des entorses superficielles et nuisibles.
โ Je suis dรฉsolรฉe, jโai des choses ร faire ce soir.
Pour des raisons bien diffรฉrentes, nous sommes ร prรฉsent deux ร goรปter aux saveurs รขpres de la dรฉception. Les traits de Bao redeviennent ceux de mon boss, sa bouche pincรฉe disparaรฎt alors sous sa moustache.
โย Alors, ร demain, Mei.
*
Commandant mon taxi via WeChat alors que je remonte la belle esplanade du Bund, mon triomphe modeste et les รฉlans dรฉplacรฉs de Bao sont de lointains souvenirs, mes idรฉes deviennent plus claires maintenant. Je dois sans doute ce regain de luciditรฉ ร lโair frais des rives du Huangpu qui fouette mon visage et sโengouffre entre les immeubles anciens que les touristes prennent en photo. Et cโest en regardant les bateaux-mouches longer les buildings du centre dโaffaires que je parviens ร me faire une raisonย : mon pรจre se contrefiche royalement de ma rรฉussite en dรฉpit des efforts que je peux fournir.
Avec ma coupe en cristal sous le bras, errant sous les nรฉons colorรฉs, oรน 25ย millions dโhabitants vivent dans la dรฉmesure ร lโoccidentale, la technologie ร lโasiatique et avec les traditions de lโOrient, je dรฉlaisse lโarchitecture audacieuse des buildings de verre et dโacier pour rejoindre mon chauffeur vers Nanjing Road.
ร lโarriรจre dโune berline de grand standing, il me suffit dโun coup dโลil depuis la banquette pour constater quโร lโinstar de cette avenue pleine ร craquer, la vie ร Shangaรฏ ne sโarrรชte jamais, elle ne fait que croรฎtre ร vitesse grand V. Cโest un pouls vigoureux, bruyant comme des รฉclats de rireโ; quelque chose dโimmense et dโultraconnectรฉ qui sent fort la cuisine de rue. Il nโy a quโici que les jeunes millionnaires du quartier financier cohabitent avec les travailleuses du sexe ainsi que les mamies buvant leur thรฉ religieusement. Les pratiquants de tai-chi se mรชlent aux tradeurs stressรฉs, les rรชves des jeunes sont cotรฉs en bourse, le tout dans un cocktail dรฉtonnant de crises surmontรฉes, de publicitรฉs digitales, de feux dโartifices et de klaxons. Dans lโombre du parti au pouvoir, le luxe et la rรฉussite sociale animent les yeux des gens qui rejoignent les mรฉtros bondรฉs, mais la tradition et le respect sont aux services de lโordre en sociรฉtรฉ, une sorte dโimmense chorรฉgraphie qui fait de cette mรฉgalopole un endroit oรน je me sens en sรฉcuritรฉ, mรชme si je ne suis pas nรฉe dans le bรฉton.
Dโailleurs, le trajet sans bruit ni discussion futile me mรจne plus au sud dans le district de Minhang, loin du tumulte du centre-ville, lร oรน jโai grandi. Un peu aprรจs les banlieues branchรฉes, au-delร des quartiers rรฉsidentiels dรฉdiรฉs aux ouvriers, le capitalisme bordant la route se retire doucement pour laisser place ร plus de nature et quelques stigmates dโune รฉpoque rigoureusement plus communiste. Les modestes maisons sโespacent sur le dernier kilomรจtre, ร lโapproche des murs dโenceinte du cimetiรจre, seuls les arbres sont les gardiens de nos ancรชtres. Jโai toujours un pincement au cลur en revenant ici, mรชme si je sais que ma visite sera de courte durรฉe. Poliment, je me penche vers le conducteur afin dโรฉviter dโavoir ร rรฉserver un nouveau vรฉhicule dans une poignรฉe de minutes.ย
โ Vous pouvez mโattendreโ? Je ne serai pas longue.
โ Hรฉlas, ce nโest pas moi qui dรฉcide, madame.
โ Cโest-ร -direโ? Je vous paye, nโayez aucune crainte.
โ Ce nโest pas le problรจme. Tout dรฉpend de votre score dans lโapplication. Ce service est rรฉservรฉ aux citoyens exemplaires.
โ Je suis ร 770, vous savez.
De bonne foi, jโexhibe un score honorable sur 950 qui mโoctroie lโaccรจs ร cette fameuse ยซโfonctionnalitรฉโยป. Il me faut tout de mรชme payer dโavance sur mon smartphone si je veux que le chauffeur patiente dans cet รฉcrin de verdure, au pied du temple traditionnel.
Frictionnant mes mains de gel alors que le moteur tourne encore, la portiรจre claque suite ร mon lรฉger coup de coude, puis je mโengage dans le jardin qui abrite les sรฉpultures sous un ciel sans รฉtoiles. Guidรฉe par les lampions qui bordent les allรฉes, je dรฉplore ne pas avoir eu lโoccasion de venir ici depuis le dernier festival Qingming, mais je suis comme tout le monde, il me faut attendre le jour cรฉlรฉbrant les morts pour rendre visite ร cette tombe que je suis la seule ร entretenir.
โ Bonjour, Maman.
Le bruissement des feuilles me rรฉpond puis la bise balaye le parc en meublant mes silences, ร dรฉfaut dโรชtre munie dโun balai traditionnel pour รฉpousseter la pierre, jโextirpe de mon sac ร main un paquet de lingettes afin de faire place nette avec un sourire douloureux.
โ Tu vois, je continue ร faire de mon mieuxโฆ Du moins, jโessaie.
La gorgรฉe nouรฉe, je pose dรฉlicatement le trophรฉe sur le granite puis lโaligne avec minutie pour le disposer harmonieusement avec mon รฉtoile du mรฉrite citoyen, ma nomination au comitรฉ du quartier et le cadre dans lequel se trouve la copie de mon dernier diplรดme. Le vent caresse alors ma figure face ร cet autel dรฉdiรฉ ร racheter ma conduite, puis je reรงois une notification de WeChat qui nโa rien ร voir avec mon chauffeur de taxi. Lร , mon cลur bondit, car il sโagit dโun message de mon pรจre.
ยซโJe dois prendre lโavion pour Pรฉkin cette nuit. Si tu tiens ร me voir, sois au bureau dans une heure, jโai 10ย minutes ร tโaccorder.โยป
*
Quiconque habite une grande ville sait trรจs bien quโune heure est un dรฉlai largement insuffisant pour traverser lโagglomรฉration de part en part. En ce qui concerne ยซโLa Perle de lโOrientโยป, 60ย minutes relรจvent de lโimpossible, pourtant, cโest essoufflรฉe mais presque ร lโheure que jโabandonne mon taxi non loin de Peopleโs Park avant de galoper vers le parvis du bรขtiment gouvernemental et retrouver mon pรจre au pied du siรจge de la municipalitรฉ.
Dans les lueurs du soir, sa silhouette sรจche trahit lโimpatience et plus jโapproche, plus la duretรฉ de son visage me condamne.
โ Tu me fais attendre, Mei. Je dรฉteste รงa.
โ Jโaiโฆ jโai fait aussi vite que jโai puโฆ
โ Je dispose dโร peine cinq minutes, pas une de plus.
Face ร sa mรขchoire fermรฉe, รฉcrasรฉe par son regard qui me jauge et me juge, je ne sais plus si je peux lui tรฉmoigner en public mon affection, jโen perds mรชme mes moyens et mes mots. Son temps est prรฉcieux, il me le fait comprendre en insistant dโun ยซโAlors, je tโรฉcouteโยป qui claque dans lโair et me renvoie dans mes jeunes annรฉes, au point de me tรฉtaniser. Sois forte, Mei.
โ Tu veux bien marcher un petit peu avec moi, Papaโ?
Ses yeux autoritaires murmurent quโil trouve lโidรฉe ridicule, mais le poids des responsabilitรฉs pesant sur ses รฉpaules lui vole un soupir rรฉsignรฉ. Nous voilร donc en train de dรฉambuler pour quelques minutes le long des nombreux portraits consacrรฉs aux hรฉros de la province et affichรฉs fiรจrement devant les murs blancs du bรขtiment public.
Comme une enfant cherchant lโapprobation dโune figure paternelle aux cheveux plus courts et plus grisonnants quโavant, je prends une profonde inspiration afin de gommer la dรฉception qui mโa rongรฉe sur scรจne. Jโattends le bon moment pour me lancer devant la brochette de modรจles de rรฉussite imprimรฉs sur les panneaux du Parti.
โ Jโai รฉtรฉ primรฉe au travail, tu sais. Tu as ratรฉ la cรฉrรฉmonieโฆ
Je nโespรฉrais pas une mรฉdaille de sa part, encore moins des embrassades, mais je nโai droit quโร lโรฉcho de ses semelles, alors jโinsiste.
โ Cโest un trophรฉe trรจs prestigieux, tu sais.
โ Tu voudrais que je tโapplaudisse, Mei-Linโ?
Sa rรฉponse me cloue devant cette photo dโun militaire devenu hรฉros de la nation. Les bras mโen tombent, si bien que ma voix trahit une pointe dโagacement lorsque je me dรฉfends.
โย Non, jโaurais simplement voulu que tu assistes ร la remise des prix, comme tu me lโavais promis.
โย On nโa pas toujours ce quโon attend et on ne fait pas toujours ce quโon veut. Je te rappelle que je suis cadre du Parti.
Comme si jโavais besoin quโil me rafraรฎchisse la mรฉmoire.
โ Et รชtre haut placรฉ en politique tโempรชche de mโenvoyer un messageโ?
โย Ton arrogance ne te mรจnera nulle part. Les actions du gouvernement passent avant tes petites victoires personnelles. Si le Parti a besoin de moi, je ne peux pas me libรฉrer, Mei. Cโest aussi simple que รงa.
Jโen laisse รฉchapper un ricanement รฉtouffรฉ quโil interprรจte comme de lโinsolence. Son air le plus sรฉvรจre sโabat sur moi lorsquโil me pointe du doigt.
โย Cesse de croire quโen me ramenant des trophรฉes et des mรฉdailles comme un chien rapporterait une balle, tu pourras effacer le passรฉ. Trouve-toi un homme digne de ce nom et reste ร ta place.
Jโaurais prรฉfรฉrรฉ quโil me gifle en public plutรดt que dโentendre le fond de sa pensรฉe. Cโest quoi ยซโma placeโยปโ? Malgrรฉ mon regard embuรฉ, je ne lui ferai pas le plaisir de pleurer, au contraire, je dรฉsigne les portraits des citoyens รฉmรฉrites avant de le prรฉvenir dโune voix รฉraillรฉe par lโhumiliation.
โ Que tu en sois fier ou pasโฆ un jourโฆ je serai en photo ici.
โย Avant de vouloir รชtre un modรจle pour la nation, sache quโil te faudra plus quโun stupide prix dโentreprise et des caprices pour voir ton pรจre.
โย Quoi que je fasse, รงa ne sera jamais assez bien ร tes yeux. Cโest ce que tu essaies de me direโ?
Avec le peu dโestime quโil me porte, Papa consulte sa montre et met un terme ร notre petite marche.
โย Quoi que tu fasses, รงa ne me ramรจnera pas ta mรจre. Je dois y aller.
CHAPITRE 1
Kamden
Lโรฉcho de notre sprint sur le pavรฉ rรฉsonne dans la ruelle animรฉe, nos รฉclats de rire sโรฉlรจvent au-dessus des cรขbles รฉlectriques et des enseignes lumineuses de Tianzifang. Surnommรฉ le quartier des artistes, ce village dans la ville est notre terrain de jeu, et accessoirement un attrape-touriste pour ceux qui font leur marchรฉ sans avoir les bonnes adresses. Reprenant mon souffle, jโentraรฎne mon petit bonhomme par la main entre les passants qui dรฉambulent devant les รฉchoppes de crรฉateurs et cโest sous un porche que mon fils est victime dโune tentation sucrรฉe le clouant sur place. Hypnotisรฉ devant une vitrine dโun confiseur, Liam en oublie la raison de notre promenade au pas de course.
โย Elles sont trop belles les brochettes de bonbons, Papouโ! Je peux en avoir uneโ? Dis ouiโ! Steuplaรฎtโ!
Ses grands yeux tirรฉs en amande brillent dโenvie, alors je mโaccroupis devant le seul รชtre qui illumine mes jours.
โย Tu sais quโon est en mission, tu as oubliรฉโ?
Avec ses mains miniatures que jโaime couvrir de bisous, il dรฉgage les cheveux de ma figure et sa bouille de petit bonze esquisse une mimique adorable quand il me rรฉpond quโil est tout ร fait capable de terminer la mission en mangeant des bonbons.
โ Je prรฉfรจre tโacheter des fruits, cโest bourrรฉ de sucre et de colorants ces trucs-lร .
โ Mais jโveux pas des fruits, moiโ!
โ Pourtant cโest mieux pour la santรฉ. Tu sais ce que je dis tout le tempsโ?
โ Quโon devient ce quโon mangeโฆ je saisโฆ
Avec sa moue boudeuse et renfrognรฉe, il secoue ma main dโun mouvement de balancier qui lโaide ร gรฉrer sa frustration, puis il prend un air soudainement trรจs mature en levant un sourcil.
โ Mais รงa veut dire que tu vas devenir une biรจre et une cigaretteโ?
Pour avoir tapรฉ dans le mille au point de mโarracher un ricanement, il sโen sort avec une monstrueuse brochette de guimauve probablement bourrรฉe de E171 et de dioxyde de titane, mais son sourire bรฉat valait bien une petite entorse ร mes principes. Sa main dans la mienne, on progresse ร un rythme soutenu entre les familles qui ont tout leur temps pour lรฉcher les vitrines et les devantures en bois, et jโen profite pour rappeler la raison de notre sortie ร mon petit addict au sucre.
โ Quel est le programme, agent Liamโ?
Entre deux lรฉchouilles gourmandes, entraรฎnรฉ dans mon sillage, il รฉnumรจre fiรจrement les objectifs en se prรชtant au jeu de deux espions en plein repรฉrage.
โ Prendre des bombes de graffiti pour Captain Kamden. Du turquoise, de lโargentรฉ et du bleu marine.
โ Et un nouveau masqueโ!
โ Et tout รงa avant que Shi-Lin arrive ร la maison.
Sous les lampions traditionnels et les guirlandes lumineuses, on presse le pas en longeant des enfilades de scooters et de vรฉlos garรฉs, avant de bifurquer dans une coursive aux murs de briques.
โย Tu restes sur cette caisse de bois, le temps que papa achรจte ses bombes de peinture, jโen ai pour une minute.
Hochant la tรชte, il mord ร pleines dents dans sa guimauve sous ma surveillance permanente et lโลil attendri dโune grand-mรจre sortant de nombreux sacs poubelles. Aprรจs avoir rรฉglรฉ en espรจces mon matรฉriel quitte ร ennuyer le commerรงant habituรฉ ร des paiements par tรฉlรฉphone, je ressors triomphant, mes munitions dans un sachet plastique et ma petite monnaie tintant dans la poche de la chemise contre mon pendentif.
โ Mission accomplieโ! Tu viensโ?
Je mโattends ร ce quโil me tende la main et quโil mโemboรฎte le pas, mais Liam semble songeur, presque triste. Mon petit gars fixe le coin de la rue avec une expression un brin inquiรจte.
โย Dis, Papouโฆ Tu crois que les gens savent quโils sont filmรฉs tout le tempsโ?
Contemplant ร mon tour les camรฉras si nombreuses quโelles font partie intรฉgrante du dรฉcor, jโai un pincement au cลur en songeant que ce cรดtรฉ le plus abject de la Chine vient dโentrer dans la conscience dโun enfant de 7ย ans. Je chasse les dรฉrives technologiques de la reconnaissance faciale et du flicageย H24 pour ironiser et tirer un sourire ร mon bรฉbรฉ.
โย Pas du tout, regarde-lesโฆ les gens ont le nez dans leur tรฉlรฉphone, ils ne se doutent de rien.
Tirant sur mon jeans dรฉlavรฉ pour mโaccroupir et le rassurer, je saisis la perche tendue afin de dรฉvier le sujet et rendre la situation bien plus agrรฉable.
โย Du coup, on nโest que deux ร le savoir. Et tu sais ร quoi servent vraiment ces camรฉrasโ?
โย ร voir quโon se comporte bienโ?
โย Erreur, agent Liamย : elles sโassurent que tu ne triches pas pour la fin de cette mission.
โย Tricherโ? Mais pourquoiโ?
โย Parce que le sol, cโest de la laveโ!
Aussitรดt, mon bout de chou rรฉalise quโil a cinq secondes pour trouver refuge et ne plus poser un pied sur les pavรฉs. Avec mes sprays de peinture, je chevauche un scooter stationnรฉ tandis que Liam saute de sa caisse en bois pour sโagripper ร une gouttiรจre en scrutant la lave imaginaire qui pimente notre parcours. La mamie sortant ses poubelles roule de gros yeux et nous traite de fous, ce qui a le don de nous faire รฉclater de rire et de nous chasser de la coursive.
Cโest le cลur plus lรฉger aprรจs une franche rigolade quโon allonge notre foulรฉe sous une myriade de fanions colorรฉs et de blocs de climatiseur plus trรจs jeunes, avant de longer le Walker et ses biรจres dโun autre monde. Lorsque Liam vient finalement ร bout de sa brochette, on quitte le quartier des artistes pour rejoindre notre rรฉsidence ยซโla droitureโยป juste ร cรดtรฉ des commerces animรฉs. Main dans la main, on trottine dans le petit square qui se trouve au centre des immeubles et on file au troisiรจme รฉtage du bรขtimentย B dans lโespoir dโarriver avant la prof de violon de mon fils. Pas de chance, Shi-Lin perd dรฉjร patience devant notre porte.
โย Vous savez que la ponctualitรฉ est une forme de respectโ!?
Bras croisรฉs dans sa tunique prรจs du corps, Shi tapote son avant-bras dโimpatience, et je crois que la contrariรฉtรฉ renforce ses charmes, peut-รชtre parce que jโaime bien son carrรฉ brun sรฉvรจre et ses petites lรจvres tendres qui se mettent ร sourire quand Liam galope vers elle pour se blottir contre ses jambes. Alors, jโen profite pour demander simplement pardon.
โย Vraiment dรฉsolรฉ, notre mission รฉtait plus longue que prรฉvuโฆ
โย Que vous est-il arrivรฉ cette foisโ?
Pour soutenir mes excuses qui dรฉrident la professeure de violon, mon garรงon avoue que cโest parce quโil voulait des bonbons.
โย Puis il y a eu de la lave sur notre cheminโ!
โย De la laveโ?
โย Ouiโ! Alors, on devait montrer aux camรฉras que je ne trichais pasโ!
Dโun sourcil arquรฉ, Shi me scanne alors que jโouvre la porte de lโappartement, et tandis quโelle indique ร Liam dโinstaller ses affaires et de commencer ร sโรฉchauffer avec ses gammes dans sa chambre, je mโexcuse une nouvelle fois. Je suis pleinement conscient que le retard nโest pas toujours bien perรงu en Chine, sans parler du temps ร rattraper pour Liam aprรจs les nombreuses leรงons annulรฉes au terme dโune pรฉriode compliquรฉe pour la planรจte entiรจre. Mais lโenseignante particuliรจre se plante entre le mur de briques industrielles et ma mezzanine pour me coincer dโun regard qui ne tremble pas.
โย Vous รชtes pardonnรฉ. Par contre, il faudrait songer ร rรฉgler mes honoraires du mois dernier, monsieur Cooper.
โย Bien sรปrโ! Je suis le roi des รฉtourdisโ! Je vais chercher de quoi vous payer.
Ni une ni deux, je me rue sur lโรฉtagรจre au-dessus du canapรฉ, mais sa voix me retient sur le parquet avant que je nโattrape le pot ร billets dont le niveau est dangereusement bas depuis quelque temps.ย
โย Je prรฉfรจrerais รฉviter les espรจces, si possible. Vous pouvez me faire un transfert via WeChatโ?
โย Et moi, je ne tiens pas ร utiliser mon tรฉlรฉphone. Cโest ce quโon avait convenu, il me semble.
โย Je pensais que cโรฉtait seulement pour la prรฉcรฉdente mensualitรฉ. Jโai besoin de montrer des mouvements crรฉditeurs sur mon compte, cโest pour mon scoreโฆ
โย On dirait quโon sโest mal compris.
โย Peut-รชtre que nous pourrions trouver un arrangementโ?
โย Quel arrangementโ?
Adossรฉe au mur de bรฉton cirรฉ qui dรฉlimite la salle oรน je peins du reste de lโappartement, elle affiche un sourire taquin qui me trouble, parce quโelle se mรฉprend.
โย Vous savez que jโaime beaucoup Liam, et le petit mโapprรฉcie รฉgalementโฆ
โย Cโest rรฉciproque, on est ravis de vous avoir sur notre route.
Lโespace dโun instant, elle balaye la piรจce ร vivre du regard, sโattarde sur la table basse oรน gisent quelques croquis, la cuisine pas tout ร fait nickel et son ลil sโรฉchappe vers les nombreux balcons de lโimmeuble dโen face, comme si elle nโavait pas le cran de me regarder pour prononcer la suite.
โย Si jโen crois lโรฉtat de cette garรงonniรจreโฆ Il nโy a pas de madame Cooper sur votre cheminโ?
Sans sโen rendre compte, il se peut quโelle vienne de me vexer, voire de me blesser. Muni de mon pot ร fric, jโextirpe les centaines de yuans qui couvrent les heures que je lui dois et cherche ร comprendre oรน elle veut en venir en prรชchant le faux pour avoir le vrai.
โย Vous sous-entendez quโen plus dโรชtre en retard, je suis bordรฉliqueโ? Tenez, vous pouvez recompter.
Shi-Lin se fige un instant devant lโargent que je lui remets puis me crucifie cette fois dโun regard รฉtrangement fiรฉvreux.
โย Inutile de compter, je vous fais confiance. Quant ร mes sous-entendus, je veux dire que je serais ravie de contribuer ร lโรฉquilibre de Liam et plus encore de me dรฉvouer au vรดtre.
Cโest dit avec un aplomb doublรฉ de velours, le silence qui suit ne lโempรชche pas dโapprocher de moi comme un fรฉlin devant sa proie.
โย Il se dit que de nombreuses femmes sont de passages iciโฆ
โย Je pense que les gens ont des aprioris sur la vie dโartiste.
Lโinclinaison de sa tรชte et lโindex quโelle aventure avec imprudence sur mon torse retirent le voile de la pudeur alors que les premiรจres notes de violon nous parviennent depuis la chambre de mon fils.
โย Alors, รดtez-moi tout prรฉjugรฉ, monsieur Cooper. Acceptez dโรฉclairer mes lanternes autour dโun verre ou dโun dรฎner, quโen dites-vousโ?
Jโignore ce que jโai pu faire ou dire laissant penser quโil y a la moindre place dans ma vie entre mon art et mon fils, mais je recule dโun pas, quitte ร dรฉtruire toutes les illusions de cette prof de violon.
โย Avec tout le respect que je vous dois, jโen dis que vous faites erreur. Je ne suis pas prรชt et Liam vous attend pour sa leรงon.
*
Mei
Blessรฉe par les mots de mon pรจre, je lโai regardรฉ se fondre dans le bรขtiment public, aprรจs avoir tournรฉ les talons, il nโa pas daignรฉ regarder une seule fois dans ma direction. Je suis restรฉe une longue minute dans les lueurs de la ville, face ร mes responsabilitรฉs, rรฉprimant une envie de pleurer qui nโaurait fait que renforcer lโhumiliation que je venais dโessuyer.
Si aucun trophรฉe nโa pu racheter ma conduite jusquโici, cโest simplement parce quโil est encore trop tรดt, je dois juste persรฉvรฉrer. Un jour, il ne pourra que constater toute la discipline que je mโimpose jour aprรจs jour afin de redresser la barre et rรฉparer mes fautes. Cโest avec cette certitude chevillรฉe au cลur que je marche en direction de lโarrรชt de bus le plus proche, comme si je cherchais ร fuir le passรฉ sans devoir attendre un taxi ou que je mโastreignais ร moins de confort afin de me punir pour tout ce qui mโest reprochรฉ. ร moins que je ne sache inconsciemment quโen prรฉsence dโautres personnes je trouverai fatalement la force de ne pas verser une larme pour les quatre vรฉritรฉs que Papa vient de mโenvoyer ร la figure.
Dans la clartรฉ des panneaux dโaffichage digitaux, ceux-lร mรชmes exposant les visages des mauvais payeurs non loin des bornes รฉlectroniques, je couvre mon visage ร lโapproche de lโautocar avant de mโengouffrer dans la chaleur du vรฉhicule. Malgrรฉ le revers que je viens dโessuyer, je constate avec une once de fiertรฉ que le coรปt de mon trajet a encore baissรฉ. Rรฉcompensรฉe par le systรจme dโรชtre dans la peau dโune citoyenne irrรฉprochable, je me trouve une petite place contre les vitres, en prenant soin de ne toucher personne et surtout pas les barres mรฉtalliques qui me rรฉpugnent.
Bercรฉe par les alรฉas de la route et les multiples descentes des usagers, je cherche ร oublier des paroles qui me hantent encore, le quartier des artistes se profile enfin aprรจs une journรฉe qui mโaura dรฉfinitivement รฉreintรฉe. Foulant le bitume de lโarrรชt ยซโla droitureโยป quelques minutes plus tard, je mโautorise un dรฉtour par lโรฉpicerie fine dans laquelle jโai mes petites habitudes lorsque je ne jette pas mon dรฉvolu sur le Auchan Minute entiรจrement automatisรฉ. ร lโimage des nombreuses ombres sur le trottoir croisant le flot ininterrompu de voitures, jโai hรขte de rentrer chez moi, alors je presse le pas vers le magasin avant de mโarrรชter net, le regard accrochรฉ par un citoyen aux mลurs รฉtranges.
Dans la pรฉnombre du petit jardin public jouxtant le boulevard, un homme portant un curieux sac ร doc blanc semble parler seul. Tantรดt agitรฉ, tantรดt mimant une valse avec une partenaire invisible, il pousse des cris puissants puis des rires embarrassants avant de chasser des mouches imaginaires. Et lorsquโil se met ร converser avec un buisson, mon devoir dโexemplaritรฉ me pousse ร le prendre en photo et ร le signaler ร la gouvernance sociale.
Ce nโest pas seulement pour les 5ย points crรฉditรฉs sur mon score citoyen que je le fais, mais aussi dans un souci de maintenir lโordre aux abords de ma rรฉsidence. La Rรฉpublique Populaire de Chine ne tolรจre pas les droguรฉs, les malades mentaux, les fous furieux qui lancent des pรฉtitions et les pratiquants de Falun Gong[1], ils doivent รชtre systรฉmatiquement dรฉnoncรฉs, cโest la loi et je mโy plie volontiers. On ne dirige pas un peuple composรฉ de plus dโun milliard dโindividus sans lโeffort de chacun.
Cโest avec la satisfaction du devoir accompli que je franchis le seuil du magasin dโalimentation, accueillie par le tintement familier de la clochette. Dans les rayons, aucune perte de temps, je file bille en tรชte en direction de mon pรฉchรฉ mignonย : les Dim Sum[2] de lรฉgumes et de crabes. Armรฉe de mes boรฎtes de bambous fรฉtiches contenant le mets le plus sain et le plus nourrissant ร mes yeux, il me reste ร saluer le gรฉrant en caisse. Je ne vois pas tout de suite son ลil au beurre noir et cโest au moment de payer que je mโinquiรจte de lโรฉtat de son visage.
โย Que sโest-il passรฉโ? On vous a agressรฉโ?
โย Les gens sont fous, mademoiselle Xiaoliโ! Je vous assureโ!
โย ร qui le dites-vous, je viens de dรฉnoncer un รฉnergumรจne dans le petit jardin public qui nโavait pas toute sa tรชteโฆ
โย Ohโ! celui qui mโa fait รงa avait toute la sienneโฆ Il nโa simplement pas supportรฉ le fait que dโacheter une biรจre faisait baisser son score sur le tรฉlรฉphone.ย
โย Je suis choquรฉe. Tout le monde le saitโ! Il a fini par prendre de lโeauโ?
โย Il mโen a surtout collรฉ une bonneโฆ Et voilร le rรฉsultat.
Rรฉglant mes emplettes via mon tรฉlรฉphone, jโรฉcoute avec attention les dรฉtails de lโarrestation, et je suis stupรฉfaite quโun malotru prenne le risque de se compromettre avec toutes les camรฉras de surveillance dont lโรฉpicerie dispose.
โย Si je peux me permettre, vous devriez cesser de vendre de lโalcool, vous prendriez moins de risque.
โย Je vais y songer sรฉrieusement.
โย Ce serait plus sage, la pรฉriode que lโon vit actuellement est si รฉtrangeโฆ
โย En parlant dโรฉtrangeโฆ vous avez entendu la rumeurโ?
Intriguรฉe, je me fige alors que le propriรฉtaire sโincline au-dessus de sa caisse pour me murmurer la nouvelle sous les nรฉons.
โย On dit que รงa redรฉmarre ici et lร . Il paraรฎt quโils vont verrouiller la zone ร nouveau.
Stupรฉfaite, jโentrouvre la bouche en songeant au vol que devait prendre mon pรจre pour Pรฉkin. Mais lorsque le responsable me demande si je suis au courant de quoi que ce soit, je me contente de botter en touche et de lui souhaiter un bon rรฉtablissement.
Aprรจs ce que vient de mโannoncer lโรฉpicier et lโรฉpisode de lโhomme dรฉrangรฉ dans le parc, cโest sur la dรฉfensive que je regagne lโenceinte de ma rรฉsidence, me mรฉfiant de tout comportement suspect. Une chance que le secteur soit calme ร lโheure quโil est, au pied de mon immeuble, je me sens bien plus rassurรฉe. Le long des boites aux lettres, en quรชte de mon courrier, je dรฉcouvre toutefois que quelquโun a eu lโaudace de coller un autocollant ยซโLibertรฉโ! Rรฉvolutionโ!โยป sur le panneau dโaffichage du rรจglement de ยซโla droitureโยป. Dรฉcidรฉment, certains nโont honte de rienโ!
ร lโaide de mes clรฉs, ce ridicule sticker est grattรฉ mรฉticuleusement tandis quโune femme moulรฉe dans une tunique prรจs du corps quitte le bรขtiment B en regardant ร plusieurs reprises en direction des รฉtages. Celle-ci sโรฉloigne de lโimmeuble puis salue une autre silhouette aux courbes suggestives marchant ร sa rencontre. Une crรฉature lรฉgรจrement vรชtue qui se rend dans le fameux bรขtiment. Ce va-et-vient ne peut plus durerโฆย
Convaincue que toutes ces candidates plus belles les unes que les autres, entrant et sortant rรฉguliรจrement de ยซโla droitureโยป, sont liรฉes de prรจs ou de loin ร quelque chose de loucheโฆ jโappelle lโascenseur en prenant soin de ne pas toucher le bouton avec mes doigts avant de me rรฉfugier au 4e, dans le calme de mon studio.
Un doux silence mโenvahit sur le seuil, mon regard sโattarde sur le coucher de soleil exposรฉ en photo sur la commode, quโil est bon de retrouver ses automatismes rassurants et les rituels qui ponctuent la fin de journรฉe. Dโabord mes chaussures retirรฉes dรจs lโentrรฉe, mes mains savonnรฉes religieusement, ma veste de tailleur soigneusement disposรฉe sur un cintre ร destination du pressing, avant dโapprรฉcier la quiรฉtude dโun mobilier spartiate.
Il nโy a rien de meilleur que de savourer les plus succulents Dim Sum de Shangaรฏ dans un endroit oรน tout est rangรฉ, parfaitement ร sa place, avec pour seule compagnie le portrait de notre prรฉsident Xi Jinping suspendu au mur et les nouvelles ร tรฉlรฉvision.
Jโaime me tenir au fait de ce que prรฉconise le gouvernement, cโest une maniรจre dโessayer de comprendre lโimmense responsabilitรฉ confiรฉe aux cadres du Parti, ce qui me rapproche sans doute dโun pรจre taiseux et explique par procuration ses silences interdits. Entre deux savoureuses bouchรฉes, jโapprends que lโรฉpicier avait raison, la politique ยซโZรฉroโยป reprend. Convaincue quโil nโy a que la fermetรฉ qui puisse faire de la Chine un empire digne de ce nom, jโaccompagne le Parti communiste par la pensรฉe puis nettoie soigneusement ma petite table avant de mโadonner au seul vรฉritable plaisir que jโai.
Dรฉlicatement, jโouvre ma baie vitrรฉe, me glisse comme un chat sur mon modeste balcon avant de rรฉpรฉter des gestes que je pourrais effectuer les yeux fermรฉs, tant ils sont synonymes de bonheur en mon for intรฉrieur. Dโabord enfiler mes gants, ensuite me munir de mon petit arrosoir et enfin admirer la reine des fleurs, mes belles pivoines.
Je tiens ces beautรฉs du jardin de ma mรจre, elles reรงoivent quotidiennement toute mon affection, je leur prodigue les meilleurs soins, et cโest avec impatience et sourire que jโobserve lโun des bourgeons tardant ร รฉclore.
Je ne me lasse pas de dรฉtailler sa tige teintรฉe de rouge, ses feuilles caduques et ses pรฉtales majestueux, un spectacle dโune beautรฉ infinie que jโarrose mรฉticuleusement, jusquโร ce quโune musique infernale ne sโรฉchappe de lโimmeuble dโen face. Dans le bรขtiment B, quelquโun รฉcoute un morceau occidental si fort quโil me vole le seul moment de grรขce de ma journรฉe.ย
Franchement irritรฉe par lโindรฉlicatesse du voisinage, je balaye des yeux les nombreuses fenรชtres qui me font face avant de mโarrรชter sur ma cible au troisiรจme รฉtage. Dans une chemise dรฉbraillรฉe, un รฉtranger se met ร pousser des cris absurdes, si bien que jโen retire mes gants, parce que ma patience atteint ses limites. Penchรฉe sur ma rambarde, je distingue cet homme aux cheveux longs, armรฉ dโun oreiller, qui court dans son appartement transformรฉ en salle de concert.
Cโest inacceptable. Si bien que je rentre ร lโintรฉrieur, ร la recherche de ma paire de jumelles afin de voir le forcenรฉ de plus prรจs.
[1] Le Falun Gong ou ยซโeffet de la roue de la puissanceโยป est un mouvement spirituel inspirรฉ du qigong, qui combine la pratique de la mรฉditation, avec des exercices aux mouvements lents et souples, ainsi que le travail sur soi.
[2] Dรฉsigne un ensemble de mets de petites portions consommรฉes dans la cuisine cantonaise, les dim sums sont gรฉnรฉralement des mets cuits ร la vapeur.


