Les Lames de l’Aube
Giulia
Je me rรฉveille en sursaut, suffocante. Mon cลur cogne si fort qu’il fait trembler mes cรดtes. Le bruit des pales dโun hรฉlicoptรจre envahit la cabane, comme un roulement de tonnerre qui dรฉchire les murs de bois. Une fureur mรฉcanique. Sourde, implacable, qui rรฉsonne jusque dans mon crรขne. Ce son… un prรฉsageโฏ? Le survol me secoue comme si la rรฉalitรฉ elle-mรชme se dรฉchirait. Mes souvenirs sโeffacent, remplacรฉs par des images de fuite, de peur. Les รฉclats dโun rรชve brisรฉ. Tout se mรฉlange dans ma tรชte, dans mon corps. Une panique brute monte, glisse sous ma peau, tapie dans les ombres du matin.
โ Gianni ! Cโest quoi cet hรฉlico ?
Ma voix se perd dans le bois craquant sous le vent. La lumiรจre grise du matin traverse les volets, projetant des ombres tranchantes. La cabane, qui hier encore me protรฉgeait, me semble aujourdโhui hostile. Quelque chose cloche. Le vide me guette, prรชt ร mโengloutir.
โ Gianni ?
Ce nโest pas son absence qui fait mal, mais lโincertitude qui sโinstalle lentement. Le bruit de lโhรฉlico sโรฉloigne, laissant derriรจre lui un silence encore plus lourd. Les vrais dรฉparts ne font pas de bruit. Ils s’effacent doucement, emportant avec eux ce qu’on pensait acquis, jusqu’ร ne laisser qu’un vide qu’on ne sait plus comment combler.
Gianniโฆ il nโest plus lร . La couverture rรชche est vide. Lโhumiditรฉ sโinfiltre dans mes os tandis que je me redresse ร genoux. La cabane, soudain plus froide, semble avoir perdu toute trace de vie avec lui. Je cherche des yeux, le cลur battant, mais rien. Juste cette impression que tout est sur le point de sโeffondrer.
โ Il y a quelquโun ?
Mon cลur bat encore la chamade. Le souffle court, je me lรจve dโun bond, entraรฎnรฉe par cette peur viscรฉrale. Les repรจres me paraissent soudain รฉtrangers. Les murs, autrefois si rassurants, se referment sur moi comme les mรขchoires dโun piรจge. La porte claque sous ma main tremblante. Et lร , je le vois.
Au bord de l’eau, figรฉ dans une lumiรจre grise et terne, comme une statue de marbre, immuable. Ses cheveux noirs, trempรฉs, collent ร son visage anguleux, lui donnant un air sauvage, presque indomptรฉ. Ses yeux… ce bleu perรงant me transperce, mรชme ร distance. C’est comme si chaque รฉclat d’azur contenait une tempรชte prรชte ร รฉclater, un orage qu’il retient ร peine. Sa chemise mouillรฉe lui colle ร la peau, rรฉvรฉlant un corps sculptรฉ par l’endurance, des muscles tendus sous la lumiรจre crue du matin. Mais ร prรฉsent, il semble distant, trop distant.
Ses รฉpaules sont voรปtรฉes, comme รฉcrasรฉes par un poids invisible. Il paraรฎt si dรฉtachรฉ, surtout lorsquโil observe le vol de lโhรฉlicoptรจre devenu un minuscule point au large. Cโest comme si Gianni avait dรฉjร quittรฉ cet endroit. Comme sโil nโavait pas passรฉ la nuit au cลur de cette crique. Son regard fixe lโhorizon et lโappareil, mais je sais quโil ne voit rien. Il est ailleurs, dans un monde oรน je nโai plus accรจs.
Je mโapproche, lentement, chaque pas plus lourd que le prรฉcรฉdent. Mes pieds sโenfoncent dans le sable, comme un avertissement que je refuse dโentendre. Le bourdonnement de lโhรฉlicoptรจre sโattรฉnue, remplacรฉ par un silence encore plus pesant. La distance entre nous est bien plus grande quโelle nโen a lโair. Infranchissable. Il ne bouge pas. Il ne mโentend mรชme pas.
Je mโapproche, lentement, chaque pas rรฉsonnant dans ce silence pesant. La distance entre nous semble infinie. Il ne bouge pas. Je mโarrรชte ร quelques mรจtres, incapable de franchir cette barriรจre invisible. Gianni me devance. Sa voix est froide, dรฉtachรฉe.
โ On dirait que les secours te cherchent…
Chaque syllabe est un coup de poignard. Les derniers vestiges de la nuit que nous avons partagรฉe sโรฉvaporent dans lโair glacial. Je frissonne. Tout a changรฉ. Dโun coup.
Je mโapproche encore, ma voix tremble, trahissant lโinquiรฉtude qui me ronge.
โ Gianni, รงa va ?
Un silence sโinstalle, plus lourd que la rรฉponse quโil finit par lรขcher, sans รฉmotion.
โ Je suis juste fatiguรฉ.
Ses mots tombent, implacables et froids, comme une sentence irrรฉvocable. Chaque syllabe creuse un fossรฉ entre nous, un gouffre que je ne mรฉrite pas. Il ne me laisse aucune ouverture, aucun espace pour comprendre ou rรฉparer. C’est dรฉjร fini, et je dois l’accepter. รa devrait me laisser indiffรฉrente. Mais une douleur รฉtrange me transperce la poitrine, me fige sur place. Je baisse les yeux, incapable de soutenir son regard.
Mon attention se porte sur son poignet. Le bandage que je lui ai fait la nuit derniรจre est maculรฉ de sang sรฉchรฉ, vestige cruel de ce que nous avons traversรฉ ensemble. Ce pansement sale est la derniรจre chose qui nous relie encore. Je tends la main, hรฉsitante, mais mes doigts s’arrรชtent en plein vol. Pourquoi ai-je si peurโฏ? Ce simple geste pourrait tout briser, tout anรฉantir, et j’ai cette certitude glaรงante qu’il est dรฉjร parti, qu’il ne reste plus rien ร sauver. Alors, je me contente de ce flou dรฉsagrรฉable qui nous enveloppe.
Avant mรชme que je puisse prononcer un mot, il reprend, tranchant, d’une voix glacialeย :
โ On ferait mieux de regagner le port avec le Zodiac avant que tout Positano ne soit inquiet.
Son ton est sans appel, comme un couperet qui tombe. Rรฉsolu, sans faille. Sa dรฉcision est dรฉjร prise, et je sens, dรฉsespรฉrรฉment, que je n’ai plus aucune emprise sur lui. La panique monte en moi, รฉtouffant chaque souffle, faisant trembler ma voix quand je murmure :
โ Gianni… mon chalutier… je ne le vois plus.
Il n’y a que le dรฉsespoir dans mes mots. Pourquoi est-ce si important ? Pourquoi m’accrocher ร ce dรฉtail, comme si ce bateau รฉtait le dernier fil tรฉnu qui nous retenait encore ensemble ? Il pousse un soupir, et son visage, marquรฉ par la fatigue, s’assombrit encore davantage. Comme si tout รงa n’รฉtait qu’un poids supplรฉmentaire sur ses รฉpaules dรฉjร lourdes.
โ Un autre bateau de pรชche est venu le remorquer il y a environ une demi-heureโฆ
Pour les amoureux du papier, lโรฉdition brochรฉe tโattend, signรฉe rien que pour toi ! ๐โ๏ธ๐
