Faida – Chapitre 6

F
Table des matiรจres

Lignes de Fuite

Giulia


La pluie frappe violemment les fenรชtres. Chaque goutte explose contre le verre, un assaut continu, implacable. Le bruit ne s’arrรชte pas, il me tape sur le systรจme, tandis que l’eau serpente sur les vitres. Le dรฉluge tord la lumiรจre des lampadaires en ombres รฉtranges et inquiรฉtantes, projetรฉes sur les murs. Le froid s’infiltre et me mord la peau, rรฉveillant ce malaise qui me ronge depuis des heures. Dehors, la tempรชte fait rage, le vent hurle, ma modeste piaule tremble, prรชte ร  cรฉder sous cette fureur aveugle.

Je claque la porte. Mes vรชtements trempรฉs me collent ร  la peau, glacials, mais ce nโ€™est rien comparรฉ ร  cette douleur sourde, insidieuse, qui me paralyse. Leurs murmures assassins me hantent encore. Les regards accusateurs des pรชcheurs… Je me sens seule. Dรฉsespรฉrรฉment seule. Mais hors de question de cรฉder.

Ezio est lร , affalรฉ sur le canapรฉ, absorbรฉ par sa console. Les explosions du jeu rรฉsonnent, dรฉcalรฉes, presque grotesques dans cette ambiance suffocante. Il ne lรจve mรชme pas les yeux. Mes cheveux dรฉgoulinent, formant des flaques sur le sol. Aucun signe d’intรฉrรชt pour ma personne.

โ€”โ€ฏTโ€™รฉtais oรน ?

Sa voix vide fend lโ€™air, juste lร , par habitude. Cet รฉcho creux me blesse plus que je ne lโ€™aurais cru. Prรฉsent physiquement, absent mentalementย ; inexistant sur le plan รฉmotionnel. Une vague de lassitude glaciale mโ€™envahit. Je suis trempรฉe, รฉpuisรฉe, et cette colรจre qui couve menace dโ€™exploser. Pourtant, une part de moi se demande encore pourquoi je me bats.

Je le regarde, ce frรจre qui n’est plus qu’une silhouette effacรฉe. Ses traits sont marquรฉs, fatiguรฉs. Un รฉtranger. Deux รฉtrangers. Lโ€™inquiรฉtude me ronge, se mรชle ร  la colรจre. Lui, il fuit. Moi, je sombre. Mais rien. Pas un mot. Et je nโ€™ai plus la force de briser cette carapace. Je reste lร , espรฉrant un signe. Mais il nโ€™y a que la pluie, le vent et ces foutues parties en ligne ร  la con.

Un soupir mโ€™รฉchappe. Je traรฎne mes pas jusquโ€™ร  la cuisine. Mes chaussures dรฉtrempรฉes laissent des traces sur le carrelage. Mon tรฉlรฉphone vibre sur la table, presque imperceptible, mais dans ce silence, cโ€™est une dรฉflagration. Le numรฉro, je le reconnais. Mon estomac se serre.

โ€”โ€ฏMadame Esposito ? Vos paiements sont en retard, les intรฉrรชts s’accumulent. Si vous ne rรฉgularisez pas rapidement, des mesures lรฉgales seront prises.

Les mots claquent comme des coups de couteau. Mon cล“ur s’emballe, ma tรชte tourne. Les factures… Je suis submergรฉe. Lโ€™air me manque, je tente de respirer, en vain.

โ€”โ€ฏJeโ€ฆ Je comprends. Je vais faire ce quโ€™il faut.

Ma voix tremble. Faible. Si vulnรฉrable.

โ€”โ€ฏVous avez jusquโ€™ร  la fin de la semaine.

Fin de la semaine. Je raccroche, les mains fรฉbriles, la panique monte. Je me perds dans la vitre embuรฉe. Mon reflet… Un dessin flou. Presque irrรฉel.

โ€”โ€ฏEzioย ?

Ma voix est un murmure, un appel dรฉsespรฉrรฉ. Un S.O.S. qui nโ€™a aucune chance dโ€™arriver.

โ€”โ€ฏQuoi ?

Sa rรฉponse fuse, sรจche, coupante. Lโ€™agacement dans ses silences. La colรจre monte, brรปlante et folle. Mais cโ€™est le dรฉsespoir qui mโ€™envahit, finit par mโ€™รฉtouffer. Mes mains tremblent encore. Je m’avance, chaque pas alourdi par tout ce que je porte.

โ€”โ€ฏTu te rends compte de ce quโ€™on est en train de perdre ? Les dettes, lโ€™entreprise, le bateau… Si on ne fait rien, on va tout nous prendre !

Ses yeux se dรฉtachent enfin de lโ€™รฉcran. Lents. Ses pupilles vides se posent sur moi. Il met sa manette de cรดtรฉ, un geste d’une lenteur frustrante.

โ€”โ€ฏJe vais tโ€™aider, cโ€™est bonโ€ฆ

Sa voix est lasse. Rรฉsignรฉe. Ces mots sonnent faux. Une promesse bidon, sans conviction.

Je reste figรฉe. Je sais quโ€™il nโ€™y croit pas. Mon regard glisse vers sa cheville, ce bracelet รฉlectronique qui รฉmet une lueur faible. Le symbole de tout ce quโ€™il a perdu.

โ€”โ€ฏTu peux mรชme pas sortir.

Ma voix nโ€™est quโ€™un souffle. Un constat chargรฉe de douleur.

Sa mรขchoire se crispe. Il baisse les yeux, un รฉclat de honte traverse son visage. Puis, le silence retombe, lourd. Oppressant. Le fossรฉ entre nous devient insurmontable. Dehors, la tempรชte continue de rugir, mais cโ€™est ici que la vraie tempรชte gronde. Celle qui finira par tout anรฉantir.

Il faut que je me barre dโ€™ici.

ร€ lโ€™extรฉrieur, le vent rugit, dรฉchaรฎnรฉ. Des rafales de pluie fouettent les vitres avec une violence irrรฉelle. Les vagues, enragรฉes, se fracassent contre les quais du port de Positano, รฉclaboussant tout sur leur passage. Une force brute, incontrรดlable, qui rรฉsonne jusque dans ma poitrine. Chaque bourrasque est un cri du vent semble m’appeler. Me rappeler que je ne peux plus fuir. Le moment des dรฉcisions est arrivรฉ. Inรฉluctable. Il faut que je fasse ce qui doit รชtre fait. Pour nous.

Le sifflement du vent transperce mes pensรฉes, arrachant des gerbes d’eau ร  la mer furieuse, comme si elle s’acharnait contre la terre. Chaque cri de la tempรชte vibre en moi, รฉcho de mon chaos intรฉrieur. Tout autour reflรจte mes tourments. Les vagues dรฉchaรฎnรฉes, les bourrasques furieuses, les gรฉmissements du port… Tout me rappelle l’urgence. Pourtant, au milieu de ce carnage, une petite รฉtincelle brรปle encore, obstinรฉe.

Positano, d’ordinaire vibrant, est figรฉ sous la tempรชte, comme un rรชve qui se brise. Les pรชcheurs ont disparu, engloutis par ce silence mystique. Seuls la mer et le vent dรฉfient ce calme sacrรฉ. Et moi, au milieu, je me tiens lร , une ombre trempรฉe sous ma capuche. Inconnue dans la nuit.

Mes yeux se posent sur La Sperenza, le vieux navire familial, amarrรฉ non loin du mien. Son bois craque sous la pression, les cordages tendus comme des fils prรชts ร  cรฉder. Chaque grincement ramรจne des souvenirs, des racines ancrรฉes dans cette mer. Ce que je suis sur le point de faire… c’est autant pour le passรฉ que pour l’avenir.

Mes mains tremblent. Glacรฉes, engourdies par l’humiditรฉ et l’adrรฉnaline. Je glisse mes doigts sur les cordes. Chaque nล“ud me brรปle la peau, l’excitation tord mon estomac. Puis des pas lourds rรฉsonnent derriรจre moi, me figeant. Mon cล“ur cogne. Est-ce que c’est la fin ? Je retiens mon souffle.

Antonio. Sa silhouette massive se dessine dans la pรฉnombre. Le pรจre de Marisa avance, courbรฉ sous la pluie, imperturbable. Comme toujours. Ses pas, lents, sรปrs, sont ceux d’un homme qui a domptรฉ la mer des milliers de fois. Mรชme sous cette tempรชte, il reste calme.

โ€”โ€ฏGiulia !

Sa voix, brisรฉe par le vent, rรฉussit ร  m’atteindre, pleine d’une inquiรฉtude familiรจre. Un pรจre veillant sur son enfant. Je me redresse, masquant mes doutes. Mentir ร  Antonio est devenu une seconde nature, mais il me connaรฎt trop bien.

โ€”โ€ฏOuais, Tonio. Je voulais juste m’assurer que tout est en place. Ce vent peut tout arracher.

Il fronce les sourcils. Ses yeux sombres me fixent, perรงant mes mensonges. Il sait. Mais ne dit rien. Il a vu assez de tempรชtes pour comprendre. Mon cล“ur bat plus fort, chaque seconde me rapproche du moment dรฉcisif.

โ€”โ€ฏPas une bonne nuit pour traรฎner ici, Giulia. La merโ€ฆ elle ne pardonne jamais, tu le sais aussi bien que moi.

Je tente un sourire, aussi faux que le calme avant la tempรชte. Antonio, protecteur, me donne une chance de reculer. Une chance que je n’ai plus.

โ€”โ€ฏJe termine et je rentre. Promis.

Ses yeux se plissent encore un instant. Il sait que je mens, mais respecte mon silence. Il hoche lentement la tรชte, rรฉsignรฉ.

โ€”โ€ฏFais attention ร  toi.

Sans un mot de plus, il se dรฉtourne, disparaissant dans la nuit battue par la pluie. Ses pas s’รฉloignent, et moi, je reste seule. Enfin.

Le moment est venu. Il est des tempรชtes quโ€™on affronte, et dโ€™autres qui nous engloutissent. Ce soir, je dois choisir lesquelles me laisseront encore respirer.โ€ฏMes mains tremblent tandis que je m’approche de mon chalutier. Je dรฉnoue les cordes une ร  une, chaque nล“ud dรฉfait est une victoire sur ma peur. Le moteur gronde dans la nuit, un son profond, un appel ร  la libertรฉ. Je lรจve les yeux vers l’horizon, oรน les vagues se dressent comme des monstres affamรฉs. La tempรชte est lร . Et elle sera mon alliรฉe.

Mon vieux bateau encaisse les premiรจres secousses le long de la jetรฉe. Il est temps de savoir ce que jโ€™ai dans le ventre. De prouver aux mauvaises langues quโ€™il nโ€™y a pas plus intรจgre quโ€™une Esposito. Les mots s’envolent, seuls les actes marquent. Je me bats pour moi. Pour mon pรจre. Pour survivre.

Et dans ce chaos, malgrรฉ la peur, malgrรฉ l’incertitude, je suis prรชte. Prรชte ร  affronter la mer, et tout ce qu’elle a ร  m’offrir.

Gianni

Le champagne brille, capturant les reflets dorรฉs de la lumiรจre tamisรฉe. Chaque bulle รฉclate ร  la surface, comme des promesses รฉphรฉmรจres, dรฉjร  envolรฉes avant dโ€™avoir vu le jour. ร€ bien y rรฉflรฉchir, dans ce monde de cristal et de marbre, les seules choses qui รฉclatent vraiment sont les illusions… Je crois que jโ€™ai trop bu. Ce moment semble faux, creux. ร€ cรดtรฉ de moi, Dona laisse รฉchapper un rire lรฉger, faussement joyeux dans cette atmosphรจre saturรฉe de luxe.

โ€” On a vraiment eu de la chance que tu nous invites au dernier moment, Gianni.

Son sourire est trop รฉclatant, chaque dent resplendit sous les projecteurs, exagรฉrรฉment parfaite, presque surnaturelle. Ses yeux, brillants comme des pierres prรฉcieuses, cherchent ร  capturer quelque chose qui nโ€™existe plus en moi. Derriรจre cette lumiรจre artificielle ? Le vide. Un gouffre sans fin.

Elle sโ€™รฉtire sensuellement sur le canapรฉ en cuir, chacun de ses mouvements soigneusement chorรฉgraphiรฉ. Mรชme ses doigts effleurant le verre sont calculรฉs, comme une partition invisible dont elle connaรฎt chaque note. Moi, je ne perรงois que lโ€™abรฎme, celui qui menace dโ€™engloutir tout sur son passage.

Dehors, la mer se dรฉchaรฎne, rugit, martรจle le ponton. Ce grondement rรฉsonne en moi, un รฉcho de la tempรชte qui bouillonne sous ma peau. Une colรจre enfouie, prรชte ร  รฉclater. Le contraste est frappant entre ce chaos sauvage et la tranquillitรฉ glaciale de la piรจce. Le marbre brillant, les ล“uvres dโ€™art disposรฉes avec soin, chaque objet sรฉlectionnรฉ avec une prรฉcision chirurgicale. Tout est trop parfait. Tout, sauf moi.

โ€” Avec cette tempรชte, personne nโ€™ose sortir.

Sa voix flotte dans lโ€™air, douce, รฉcล“urante, comme un parfum trop sucrรฉ. Elle parle de lโ€™extรฉrieur, mais ignore que la vraie tempรชte est en moi. Mon regard se perd ร  travers la baie vitrรฉe, lร  oรน la mer sโ€™acharne contre ce sanctuaire de verre et de marbre. Autour de moi, tout nโ€™est que faรงade. Le cristal froid du verre que je tiens est la seule chose concrรจte.

Serena, assise prรจs de Dona, mโ€™adresse un regard aguicheur. Son sourire est calculรฉ, comme tout le reste : ses boucles dorรฉes, sa robe parfaitement ajustรฉe, chaque dรฉtail รฉtudiรฉ pour charmer. Mais toutes ces femmes se ressemblent, se fondent en variantes, des dรฉclinaisons interchangeables. Elles peuplent mon monde parce que je suis comme elles : une version artificielle, peut-รชtre mรชme la plus fausse de toutes. On attire toujours ceux qui rรฉsonnent avec nos propres ombres.

Un rire amer monte en moi. La luciditรฉ me gifle. Elles ne sont pas lร  pour moi. Elles aiment lโ€™image, le trophรฉe. Elles pensent รชtre proches, mais elles sont ร  des annรฉes-lumiรจre de la coquille vide que je suis. Je prends une gorgรฉe de champagne, l’alcool attise le feu en moi. L’ivresse rรฉveille la bรชte blessรฉe, prรชte ร  mordre.

Je bois pour oublier. Pour effacer l’humiliation. La honte dโ€™รชtre une รฉternelle dรฉception aux yeux de mon pรจre. Tommaso. Ce nom me hante et aucun alcool ne pourrait jamais lโ€™effacer. Le choix de mon pรจre, cette trahison… Rien ne peut combler ce vide.

Serena sโ€™approche, tรฉlรฉphone ร  la main.

โ€” Gianni, un selfie ?

Son sourire mรฉcanique me brรปle. Elle ne veut pas de moi. Elle veut une image, un trophรฉe ร  afficher.

โ€” Allez, fais un effort, ce genre de moment, รงa se partage, non ?

โ€” Se partage avec qui, exactement ?

Ma voix est glaciale. Elle rit, croyant ร  une plaisanterie.

โ€” Avec tout le monde, voyons. Les followersโ€ฆ Les amisโ€ฆ

Elle ne voit que la surface.

โ€” Ils ne rรชvent que de ce quโ€™on leur montre. Ils ne perรงoivent que la faรงade, jamais la vรฉritรฉ.

Dona intervient, sourire รฉclatant.

โ€” Cโ€™est รงa, la magie des rรฉseaux ! Partager des moments uniquesโ€ฆ

โ€” Des moments oรน on fait semblant de vivre ?

Serena hรฉsite, lโ€™idรฉe trop inconfortable pour elle.

โ€” Tu te compliques trop la vie, Gianni. Cโ€™est juste un selfie.

Je secoue la tรชte, le cล“ur alourdi.

โ€” Ce nโ€™est jamais juste un selfie. Cโ€™est un masque.

Elle ne comprend pas. Elle ne verra jamais au-delร  des apparences. Serena, tรฉlรฉphone en main, prend une nouvelle photo.

โ€” Mais ton masque est superbe, Gianni. Trรจs instagrammable.

Dona รฉclate de rire, suivie du rire automatique de Serena. Elles sont ร  des annรฉes-lumiรจre de moi.

Le mot ยซ instagrammable ยป rรฉsonne en moi comme un coup de poignard. Le rire de Dona fend lโ€™air, suivi du gloussement de Serena. Elles sont si proches et pourtant si รฉloignรฉes. Je suis รฉpuisรฉ, vidรฉ. Ou peut-รชtre est-ce moi qui ai construit ce mur, cette faรงade glaciale que je porte depuis si longtemps.

Je me lรจve, harassรฉ, le regard perdu au-delร  de la baie vitrรฉe. Le verre de champagne, abandonnรฉ, repose ร  moitiรฉ vide sur la table, ses bulles continuant de se briser, lentement, mรฉthodiquement, comme les fragments de ma vie. Dehors, la tempรชte rugit, รฉcho parfait de celle qui gronde en moi. Je me retourne vers elles, affichant un sourire vide, figรฉ comme un masque bien rodรฉ.

โ€” On la fait cette photo, alors ?

Ma voix est calme, dรฉconnectรฉe. Je mโ€™assois, jouant mon rรดle ร  la perfection. Serena ajuste lโ€™angle, son sourire figรฉ comme celui dโ€™une star en reprรฉsentation. Puis, le flash. Un instant capturรฉ dans ce tourbillon de mensonges.

Je regarde lโ€™รฉcran. Ce que je vois ? Ce nโ€™est pas moi. Cโ€™est une ombre lisse, une version aseptisรฉe de lโ€™homme que je suis. Mes cheveux impeccablement coiffรฉs, le costume parfaitement ajustรฉ. Des yeux bleus qui pรฉtillent seulement parce que jโ€™ai trop bu. Une perfection glaciale, sans substance. Derriรจre ce masque, rien. Un abรฎme sans fond.

Le dรฉgoรปt mโ€™envahit. Ce ne sont que des images sans รขme, juste de la matiรจre pour alimenter les rรฉseaux, des ยซ jโ€™aime ยป sans valeur. Elles partagent dรฉjร  cette version falsifiรฉe de moi. Mais cette version est morte depuis longtemps.

Je repose mon verre. Mon cล“ur bat lourdement, รฉcrasรฉ par lโ€™absurditรฉ de cette scรจne. Ce luxe, cette perfection… Une prison dorรฉe. Je suis leur prisonnier.

Le rire de Dona fend encore lโ€™air. Elles ne se rendent mรชme pas compte quโ€™elles sont piรฉgรฉes dans cette mascarade, ou refusent-elles de le voir ? Peu importe. Lโ€™air devient irrespirable. Le parfum sucrรฉ de Serena mโ€™รฉtouffe, leur prรฉsence mโ€™oppresse. Je suffoque. Je me lรจve brusquement, la tรชte lourde, le champagne pesant dans mon estomac. Je traverse la piรจce, indiffรฉrent ร  leurs regards. Je ne veux plus de tout รงa. Chaque meuble, chaque tableau me semble grotesque, une farce.

Dโ€™un geste sec, je tire la baie vitrรฉe. Besoin de prendre lโ€™air. De sentir quelque chose de vrai. La tempรชte sโ€™engouffre, le vent hurle, froid et tranchant, emportant lโ€™air lourd de la villa.

La pluie me frappe sans merci, chaque goutte une claque glaciale contre ma peau. Mais je mโ€™en fiche. Pour la premiรจre fois, je respire. Lโ€™air est brutal, mais cโ€™est un choc qui me ramรจne ร  la vie. Le vent me fouette, mes vรชtements se collent ร  ma peau, trempรฉs par lโ€™averse. Mais lร , sous cette tempรชte, je me sens vivant. Chaque vague qui sโ€™รฉcrase, chaque rafale de vent, rรฉpond ร  la fureur qui mโ€™habite.

Derriรจre moi, les cris de Serena et Dona sont ร  peine perceptibles, presque irrรฉels. Elles sont loin. Le monde extรฉrieur, la mer dรฉchaรฎnรฉe, la pluie torrentielle, le vent rugissant… Voilร  ce qui compte. La mer hurle, le ciel รฉclatรฉ dโ€™รฉclairs. Elle me parle, cette tempรชte. Elle est comme moi. Furieuse. Hors de contrรดle.

Mes pieds glissent sur le sol trempรฉ, mais jโ€™avance, attirรฉ par cette force indomptable. Face ร  la Mรฉditerranรฉe, ร  cette furie dรฉvastatrice, jโ€™aperรงois une รฉpave. Un vieux chalutier, sa coque malmenรฉe par les vagues. Son corps abรฎmรฉ lutte encore, mais il est clair quโ€™il va cรฉder.

Cโ€™est moi. Ce bateau, cโ€™est mon reflet. Un corps รฉpuisรฉ, battu par les tempรชtes, mais qui refuse de sombrer. Jโ€™aime croire que les vagues peuvent briser mille fois le mรชme navire, mais tant quโ€™il flotte, il reste libre.

Je reste lร , les pieds ancrรฉs dans le sol, le visage offert aux รฉlรฉments, jusquโ€™ร  ce que lโ€™รฉvidence me frappe.

โ€” On dirait la vieille coque des Espositoโ€ฆ
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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indรฉpendant toulousain, rรชveur compulsif et accro au cafรฉ. J'รฉcris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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