Marko

4e de couverture :
Pour Gina, regagner le Panama avec sa sลur est une question de vie ou de mort. Le mot est faible quand on a sa tรชte mise ร prix par le cartel. En dรฉpit de ses efforts, cette jeune fugitive ne quittera pourtant pas la Colombie. Car ยซ Marko ยป en a dรฉcidรฉ autrementโฆ
Kidnappรฉe avec la brutalitรฉ des narcos dans ce sous-sol sombre, elle se demande oรน est sa sลur mais surtout ce que ce type aux yeux verts compte lui faire ? Son ravisseur est secret, Marko est mรฉthodique, dรฉterminรฉ. Mais ce malade nโest pas lร que pour la cocaรฏneโฆ
De toute รฉvidence, ce type la connaรฎt, cโest un homme qui ne recule jamais. Marko ira jusqu’au bout, quitte ร se brรปler, ou ร jouer avec le destin auquel Gina cherche ร รฉchapper.
Extrait
Prologue
Lui
Plantรฉ dans les escalators bardรฉs dโinox qui font la fiertรฉ des riverains et des politiques locaux, jโobserve la verdure des collines andines sโeffaรงant sous un ciel bas. 385 mรจtres dโescaliers mรฉcaniques desservent une ville tout en dรฉnivelรฉ, et mโoffrent une vue dominant lโagglomรฉration encaissรฉe. Cโest une nette avancรฉe pour lโurbanisme, une dรฉmonstration de force aprรจs les annรฉes de guerres civiles, mais surtout un attrape-touriste qui me laisse tout le temps de contempler la ยซ Comuna 13 ยป sous un autre angle. Difficile de croire quโautrefois ce quartier รฉtait le plus dangereux du monde, mais il ne faut jamais se fier aux apparencesโฆ Un voile argentรฉ enveloppe les nombreuses maisons faites de bric et de broc entassรฉes sur les hauteurs, ici, les modestes constructions cรดtoient lโart de rue dans une volontรฉ manifeste de sโouvrir sur le monde. Les stigmates laissรฉs par Pablo Escobar se marient aux graffitis dรฉnonรงant la violence omniprรฉsente. Ces fresques peintes ร la bombe fleurissent pour le plaisir des yeux mais surtout pour que lโon nโoublie jamais les dรฉgรขts des Narcos, des sicarios[1], des milices et des frappes de lโarmรฉe.
Je lโadmets, la rรฉsilience des gens du coin force lโadmiration, mais ils ignorent que malgrรฉ la moiteur des 28ยฐC rรฉgnant dans le secteur, la Colombie dรฉverse encore de la neige sur L.A. ou dans le sud de lโEspagne. Des tonnes de poudre, aussi blanche que pure, via le Panama, jusque dans les soirรฉes huppรฉes californiennes ou au beau milieu de la ยซ vida coca ยป au cลur de Barcelone. Le trafic de drogue est officiellement affaibli, cโest ce quโon veut faire croire ร la population, pourtant la cocaรฏne sโinfiltre toujours partout, ร faible bruit mais prรชte ร reprendre de plus belle, comme des braises dโun incendie quโun rien suffit ร raviver.
Un ลil sur la montre, bien que largement dans les temps, je presse le pas et dรฉvale les marches en me faufilant entre les passants bruyants, les grand-mรจres bavardes et les รฉtudiants qui se laissent porter vers le centre-ville grouillant de bon matin. Sous ma capuche, je me fonds dans la masse des habitants enthousiastes qui apprรฉcient sans doute une paix bien mรฉritรฉe. Aprรจs avoir connu les guรฉrillas, les charniers, lโopรฉration Oriรณn[2] oรน de nombreux civils ont รฉtรฉ tuรฉs sans la moindre distinction, ยซ La trece ยป est devenue un secteur plus accueillant, presque charmant. Mรชme si, quoi quโon en dise ou quoi quโon fasseโฆ Medellin est, et restera, le berceau de la coke. Je suis bien placรฉ pour le savoir.
Les mains dans les poches, la tรชte basse โ histoire dโรฉviter les regards, jโarpente les trottoirs le long des devantures blanches et rouges. Je ne suis quโune ombre fendant les ruelles dรฉfigurรฉes par les cรขbles, un anonyme qui erre dans le vacarme dโune citรฉ cherchant ร reprendre le dessus, un fantรดme disparu des radars. Vu de lโextรฉrieur, je suis juste un type qui รฉvite soigneusement les patrouilles ainsi que les gardes devant les bรขtiments publics.
Entre deux stations de mรฉtro, je prends soin dโesquiver les attroupements, jโai pour habitude de mโรฉloigner du moindre mec en costard et je me mรฉfie toujours des 4×4 rutilants โ au moins autant que des flics. Les pรฉtarades des motos et des scooters sont dรฉvorรฉes par le passage du train aรฉrien surplombant le bรฉton craquelรฉ dโune zone en chantier. ร croire que plus je mโenfonce dans la Calle Nueva, plus les travaux se multiplient. ร lโangle de la 45, sous des palmiers ornant un immeuble encore dรฉfigurรฉ, un ยซ ambulante[3] ยป mโappรขte avec sa cuisine de rue ร lโodeur irrรฉsistible. Son bagout de bonimenteur qui tient ร payer ses factures et nourrir sa famille ne me laisse pas indiffรฉrent. Sensible ร sa bouffe et ses arguments, je reste toutefois avare de mots et dโinteractions sociales en lui rรฉglant finalement une arepa[4] garnie de poulet avant de renouer avec la ponctualitรฉ. Cachรฉ derriรจre un masque poli mais peu loquace, je poursuis mon chemin vers ce bรขtiment de briques entourรฉ de barricades, dโengins de chantier et de marteau-piqueurs qui sรฉvissent devant le sas des urgences.
Lโhรดpital Gรฉnรฉral de Medellin se dresse devant moi, et derriรจre les bรขches vertes protรฉgeant de la poussiรจre les visiteurs qui dรฉambulent sur le parvis, un gamin assis par terre se lรจve aussitรดt quโil mโaperรงoit. Ce petit gars ร peine รขgรฉ dโune dizaine dโannรฉes trottine dans ma direction en sโassurant que personne ne prรชte attention ร ma venue. Le mรดme se gratte la tรชte et mโemboite alors le pas pour me faire la conversation dans un naturel tout ร fait relatif.
โ Vous รชtes pile ร lโheure.
โ Toujours. Comment รงa se prรฉsente ?
โ La voie est libre. Il fume de lโautre cรดtรฉ.
โ Tu as bien travaillรฉ, petit.
โ Cโรฉtait facile pour moi. Je suis un professionnel, vous savez ?
Son regard marron et vif cherche le mien, mais je ne mโattarde pas sur son visage espiรจgle. Il a la fiertรฉ de ceux qui bombent le torse malgrรฉ le frigo vide, alors je lui tends lโencas encore chaud achetรฉ spรฉcialement pour mon petit indicโ et me dirige vers la porte de service oรน un employรฉ semble dรฉcharger du matรฉriel depuis son camion. Cโest lร que mon complice haut comme trois pommes tire sur mon sweat noir.
โ Hey, je veux de la monnaie, pas de quoi manger !
Pourtant, il croque dans son casse-croute ร pleines dents si bien quโil tache son maillot de foot vert et blanc du Deportivo Cali, et avant de mโengouffrer dans le dos du manutentionnaire, jโextirpe de la poche de mon jean quelques billets quโil nโa pas volรฉ. Une liasse capable dโรฉcarquiller ses yeux comme sโil se trouvait devant un trรฉsor, dโailleurs je ne suis pas sรปr quโil รฉcoute mes conseils.
โ Lโun nโempรชche pas lโautre. Mange correctement et dรฉpense-les utilement.
โ Tout รงa ! Waouh ! รงa fait un paquet de pesos, patron !
La bouche pleine, il mโassure quโil peut recommencer encore et encore si je le paie aussi bien ร chaque fois. Sa remarque me tire un lรฉger sourire et elle mโarrache mรชme une once de sympathie, ร tel point que je me surprends ร frotter sa tignasse avec tendresse.
โ Ne mโappelle pas patron.
โ Cโest quoi votre nom alors ?
โ Pas de nom, pas de sanction. Pas de trace, pas dโenquรชte. Je suis un fantรดme.
โ Moi รงa me va, du moment quโil y a de lโargent ร prendre. Cโest quoi la suite ?
โ Il nโy a pas de suite. Avant de vouloir travailler pour moi, fais-moi le plaisir de retourner ร lโรฉcole.
โ Lโรฉcole รงa sert ร rien ici. Dans la rue, on nโa pas besoin de tout รงa.
โ Ouvre des livres, ils te sortiront de la rue. Tu peux me croire.
Les sourcils froncรฉs, pas vraiment ravi ร lโidรฉe de potasser, ce gosse des quartiers secoue la tรชte et compte ses billets alors que le temps file.
โ Va-tโen loin dโici, petit. On ne doit plus te voir dans les parages.
Sa mission lucrative est terminรฉe, il mastique lentement une derniรจre bouchรฉe et mโabandonne en rangeant soigneusement son butin dans son pantalon de jogging. Je ne sais pas grand-chose de lui, il ne connait rien de moi, et cโest trรจs bien ainsi. Reste ร mโengouffrer dans la rรฉserve sans me faire remarquer, puis remonter le corridor menant aux ascenseurs du personnel pour me hisser au 4e. Dans les couloirs blancs des soins intensifs, il rรจgne une chaleur รฉtouffante et un calme qui me facilite la tรขche.
Lโenfilade de portes turquoise laisse la place aux box vitrรฉs et je me poste devant le premier. Celui qui me rappelle lโhomme que je suis, celui qui me ramรจne ร mes fautes. Cโest รฉtrange que le responsable et la victime se trouvent si proches, simplement sรฉparรฉs par une cloison transparente. Sous les nรฉons, le verre reflรจte le bas de mon visage, une bouche pincรฉe devant ce lit armรฉ dโune tonne dโappareils branchรฉs ร une beautรฉ froide, immobile. Une rousse aux yeux clos et sous respirateur, dont la poitrine ondule ร la seule force du miracle de la science. Je mโapprรชte ร ouvrir pour pรฉnรฉtrer ร lโabri des regards, au chevet de cette femme ร lโavenir incertain, mais une voix sรจche me stoppe immรฉdiatement.
โ Ta prรฉsence nโest pas la bienvenue.
Je me rรฉtracte pour dรฉvisager ce mรฉdecin qui arbore une fine moustache, ajuste sa blouse et feint de ne pas me connaitre. Avec ses tempes lรฉgรจrement grises, son visage sec et la peau mate, mon ami scrute le couloir pour sโassurer que personne ne nous voit. Puis il se racle la gorge et grimace furtivement.
โ On ne devrait mรชme pas se croiser. Tu en as conscience ?
โ Je sais, Tristan. Je sais.
Ma voix est plus rauque que je ne lโaurais souhaitรฉ, et elle ne sโรฉclaircit pas lorsque mes yeux se posent sur la patiente inconsciente que je dรฉsigne du menton.
โ Tu crois quโil y a des chances pour quโelle se rรฉveille un jour ?
Sa figure se pare alors dโun voile pessimiste et, toujours mรฉfiant, il sโapproche de moi pour me rรฉpondre dโun murmure.
โ Non, cโest statistiquement de moins en moins possible. Carmen ne parlera plus.
โ Je vois.
Je fixe ce corps inerte, effleure la vitre que je tapote du bout des doigts et mon complice brise le silence dans cette รฉtuve encore dรฉserte.
โ Tu ne dois pas trainer. Son frรจre est descendu fumer une cigarette dans la cour du hall principal, il ne va pas tarder ร remonter.
โ Je suis au courant. Jโai mes sourcesโฆ
โ Avec ou sans sourceโฆ Sโil te croise, il va te sauter ร la gorge. Et je ne veux pas de nouvel esclandre ici. Dรฉjร que je risque ma placeโฆ
Jโespรจre quโil saisit toute la reconnaissance que je lui tรฉmoigne dans mon hochement de tรชte, toujours est-il quโil entrouvre sa blouse et en extirpe en catimini un dossier rouge qui doit impรฉrativement rester sous le manteau.
โ Tiens, il y a tous les documents qui manquaient. Les prรฉlรจvements, un listing, des rapports, des conclusions rรฉdigรฉes ร la main. Si on apprend que je lโai volรฉ, je peux faire une croix sur ma carriรจre.
Ma gorge est soudainement sรจche, je passe ma langue sur mes lรจvres et ouvre dรฉlicatement la pochette cartonnรฉe, mais Tristan mโinterrompt en posant sa main sur la mienne.
โ Ne perds pas de temps ร le lire ici. Mais sache que tu avais raison.
โ Tu veux dire queโฆ ?
Aprรจs un ultime regard dans le couloir, il opine du chef et se met ร chuchoter.
โ Gina figure lร -dedans. Cโest รฉcrit noir sur blanc.
Un sentiment รฉtouffรฉ de colรจre et de dรฉception me prive dโair un instant. Mon pouls bat lโhymne sombre dโune dรฉcision qui mโenfonce dans des actes dont on ne se vante pas. Je sens alors mon sternum se nouer et mes poings se serrer, comme si la luciditรฉ pouvait me crisper de la tรชte aux pieds. Le nom de Gina dans ce dossier rouge, cโest une vรฉritรฉ qui ne laisse plus la moindre place ร la tempรฉrance. Jโenserre la chemise cartonnรฉe entre mes mains et recule dโun pas en lorgnant les ascenseurs, sauf que Tristan saisit ma manche.
โ Tu peux encore faire machine arriรจre. Tu nโes pas obligรฉ.
โ Je ne recule jamais. Tu le sais.
[1] Tueur ร gages.
[2] Lโopรฉration Oriรณn est un รฉpisode du Conflicto armado interno (Conflit armรฉ interne) colombien qui oppose les guรฉrillas dโextrรชme gauche aux groupes paramilitaires et ร la force publique (armรฉe et polices). Le 16 octobre 2002, les forces militaires et policiรจres frappent Medellin et la Comuna 13, laissant derriรจre cette reprise en main fรฉroce un vรฉritable champ de bataille, des arrestations arbitraires et un nombre indรฉfini de disparitions.
[3] Marchand ambulant, stand de cuisine de rue.
[4] Plat le plus vendu en Colombie, notamment dans la rue. Galette de farine de maรฏs, faรงonnรฉe ร la main et frite. Peut-รชtre accompagnรฉe dโลufs, de chorizo, de boudin noir ou dโune brochette de viande.
CHAPITRE1
Gina
Au fond dโun Uber qui dรฉlaisse lโavenue propre et calme sโรฉtirant ร perte de vue, je laisse mon regard courir ร lโhorizon, vers la chaine montagneuse qui semble se dรฉtacher des artรจres de Bogotรก pour veiller sur la capitale aux nombreux buildings lรฉchant les nuages. Il y a peu de trafic ce matin, quelques vรฉlos et joggeurs se donnent du mal alors que mon chauffeur sโinsรจre rapidement dans la zone rรฉsidentielle du quartier Teusaquillo. Depuis ma vitre, les maisons propres bordรฉes de haies et de gazon bien tondu succรจdent peu ร peu aux rues plus typiques et animรฉes. Quelques mariachis habillรฉs en blanc jouent de la trompette alors que nous sommes immobilisรฉs ร un feu rouge. Comme un vieux rรฉflexe, je mโassure depuis la lunette arriรจre que personne ne nous suit avant de me munir du petit miroir au fond de mon sac ร main. Sous mes lunettes de soleil, je recoiffe ma frange rousse, ajuste mes mรจches flamboyantes et scrute ร nouveau les environs en redoutant dโรชtre prise en filature. Au mรชme moment, mon tรฉlรฉphone se manifeste et dรจs que mes yeux se posent sur le numรฉro dโIvanex Moshe cherchant ร me contacter, je laisse lโappel filer sans prendre la peine de rรฉpondre, ni mรชme sans parvenir ร faire taire mon apprรฉhension.
Ce maudit feu tricolore passe enfin au vert, on dรฉlaisse les cuivres et les chants traditionnels, pour sโenfoncer peu ร peu vers Santa Fe et ses trottoirs plus frรฉquentรฉs, plus sales, plusโฆ populaires. Ici et lร , des groupes de femmes patientent au pied des immeubles, guettant les clients pour leur offrir des passes ร un tarif dรฉfiant toute concurrence. Dans ce quartier oรน la prostitution au grand jour est tolรฉrรฉe tout comme lโensemble des activitรฉs illรฉgales qui sโy rapportent, il y a des pointeurs qui plantent la tente sans รชtre inquiรฉtรฉs par la police, celle-ci se contentant de faire partie du dรฉcor. Un dรฉcor dโailleurs composรฉ de faรงades insalubres, de tags monumentaux et de poubelles qui dรฉbordent. Au milieu des concerts de klaxons, de la radio locale crachรฉe ร tue-tรชte et des aboiements de chiens errants, il nโest pas rare de trouver des รขmes รฉgarรฉes allongรฉes ร mรชme le sol ou mรชme des poussettes abandonnรฉes avec un bรฉbรฉ ร lโintรฉrieur. Au-delร des apparences, jโimagine que chacun ici fait simplement de son mieux, un peu comme moi.
Mon trajet au cลur du Barrios Unidos se termine non loin de ce square trop malfamรฉ pour que des enfants puissent y jouer. Dans cette rue, toutes les maisons sont bardรฉes de grilles aux fenรชtres, y compris celle oรน je suis censรฉe rรฉsider. Mon vรฉhicule ralentit ร proximitรฉ du marchรฉ en plein air, lโhomme au volant semble hรฉsiter puis mโadresse un regard inquiet depuis le rรฉtroviseur.
โ Madame, vous รชtes sure dโรชtre ร la bonne adresse ?
Coincรฉe entre ce Lavomatic dรฉcrรฉpi et cette cafรฉtaria ร lโodeur de vieille friture, se trouve mon dernier logement ยซ officiel ยป, ma planque. Une boite aux lettres blanche et une porte jaune, derriรจre laquelle je nโai pas passรฉ une seule nuit depuis des semaines. Je me penche vers mon chauffeur en lui demandant de mโattendre sans couper le moteur. Jโimagine quโen acceptant ma course au pied dโun hรดtel bon chic bon genre, il ne se doutait pas devoir me conduire jusque dans les basfonds de la capitale.
โ Je ne serai pas longue.
โ Vous allez vraiment sortir dans cette tenue ?
Un sourcil arquรฉ, jโexamine mon tailleur crรจme et je me dis que dรฉfinitivement, je fais tache dans le paysage, mais je refuse de me vรชtir comme un sac, mรชme si cโest pour me rendre dans un coupe-gorge. Surtout pas aujourdโhui, car cette fois, je le sens bien : si mes calculs sont bons, ce matin devrait รชtre le dernier dans la peau dโune fugitive.
Dernier coup dโลil sur les trottoirs environnants, jโouvre la portiรจre et reste toutefois mรฉfiante en faisant claquer mes talons vers la boite aux lettres. Lโimpression dโรชtre suivie me colle ร la peau, je ne peux pas mโempรชcher de scruter le parc ainsi que les gens qui dรฉambulent dans le marchรฉ. Pourtant, cโest avec un pincement au cลur tintรฉ dโoptimisme que je me saisis des clรฉs dans mon sac et ouvre sans tarder. Hรฉlas, mon regard se perd dans le vide absolu. Rien. Aucun courrier.
โ ยกMierda!
La dรฉception est immense, lโattente insupportable. Et de rage, je claque le battant mรฉtallique en cognant dedans. Reste ร recommencer, comme hier et comme demain, depuis des jours et des jours, je guette une enveloppe providentielle. Je me dis que ce nโest quโun stupide retard, dans 24 heures jโaurais sans doute plus de chance, cette lettre va fatalement arriver. De retour vers la voiture, je mโengouffre ร lโarriรจre encore contrariรฉe.
โ Ramenez-moi ร lโhรดtel, sโil vous plait.
*
Derriรจre les portes automatiques du hall raffinรฉ et climatisรฉ, jโadmets me sentir davantage en sรฉcuritรฉ, mรชme si les prestations du Wyndham Plaza ne sont en rien un gage de tranquillitรฉ en ce qui me concerne. Parce que je ne suis ร lโabri nulle part, cโest ma rรฉalitรฉ. Remontant la rรฉception tout en noir et blanc, je regagne ma chambre sans parvenir ร mโรดter de lโidรฉe que ce courrier aurait dรป arriver, que cette journรฉe devait รชtre la derniรจre et quโil va me falloir encore tenir bon, mรชme si je suis fatiguรฉe de me terrer.
Au sixiรจme รฉtage, aprรจs un ultime regard par-dessus mon รฉpaule, jโentre dans ma chambre encore plongรฉe dans le noir. Le son rassurant de la serrure dans mon dos me tire un soupir de soulagement, je sais pertinemment que chaque sortie comporte sa part de risque. Sitรดt ma carte magnรฉtique enclenchรฉe, un halo feutrรฉ me guide jusquโaux interrupteurs et jโactive alors les stores qui laissent entrer toute la lumiรจre dans la suite. Le soleil envahit la moquette finement rayรฉe, puis la parure de lit depuis lequel ma sลur pousse un grognement dรฉsapprobateur.
โ Gina ! Cโest pas sympa de me rรฉveiller comme รงa !
โ Debout, la marmotte.
โ Cโest abusรฉ, je suis crevรฉe !
Ses cheveux bruns en pรฉtard rรฉpondent ร son air renfrognรฉ, ses yeux aussi noirs que les miens me lancent des รฉclairs et elle replonge de plus belle sous la couette en se dรฉdouanant.
โ Jโai passรฉ la nuit sur internet. Laisse-moi dormirโฆ
โ Tu ne trouveras rien en lien avec Papa sur internet. Tu le sais ?
Pour appuyer ma rรฉflexion, je tire sรจchement sur les draps afin de laisser ses jambes ร lโair et lโobliger ร quitter le matelas. Exaspรฉrรฉe, elle sโaccoude, sโempare dโune cigarette et me toise avec un brin de fiertรฉ.
โ La derniรจre fois, jโai trouvรฉ sa bague sur eBay, je te signale.
โ Et on sait comment รงa sโest terminรฉโฆ
En manque dโarguments, Kara grimace et me singe de son visage plus rond que le mien, puis elle sโรฉtire mollement alors que jโenjambe ses affaires qui jonchent le sol pour me rendre dans la salle de bain. Cโest lร quโelle frotte sa joue marquรฉe par la trace de lโoreiller, tire sur sa blonde et me retient avec ses questions faussement innocentes.
โ Tu as dรฉjร terminรฉ ton rendez-vous, ce matin ?
Je crois que je prรฉfรจre lโentendre rรขler plutรดt que de devoir lui mentir comme รงa. Il nโy a pas de rendez-vous, il nโy en a plus depuis un bon moment, si bien que je me contente dโun bruit de gorge afin de rester la plus รฉvasive possible. Comme pour mieux fuir, je me faufile dans la piรจce attenante, mais elle poursuit dans mon dos.
โ Tu as une sale gueule, Gina.
โ Merci, รงa fait plaisir. Tant quโon se balance des gentillessesโฆ laisse-moi te dire que tu as pris du cul.
โ Peut-รชtreโฆ Mais au moins je nโai pas que la peau sur les os. Et puis, je ne sais pas si tu as vu la couleur de tes cernesโฆ Ton standing en prend un coup.
โ Je sors avec des lunettes de soleil. Mon standing sโen remettra.
โ Oui mais tu es blanche comme un cachet dโaspirine.
โ Tu trouves ? Tu exagรจresโฆ
โ Regarde-toi dans une glace !
Postรฉe devant lโรฉlรฉgant lavabo aux lignes รฉpurรฉes, je ne peux que me contempler dans le miroir en esquissant un minuscule dรฉbut de sourire suite ร sa remarque. Elle nโa pas tortโฆ Dans la lumiรจre LED implacable, la fatigue se lit sous mes yeux sombres et dรฉpitรฉs. Avec mes joues creuses, il est clair que je ne brille pas dโune รฉnergie dรฉbordante, mรชme mes lรจvres sont toutes pรขles. Pas facile de trouver le sommeil quand on a sa tรชte mise ร prix. Je chasse tout de suite cette idรฉe pour ne pas me laisser envahir par lโanxiรฉtรฉ et je mโexamine sous tous les angles avant de lโinterpeler.
โ Je vais remรฉdier ร รงa. Tu as raison.
โ Tant quโon y estโฆ cette couleur de cheveux ne te va pas du tout. Cโest dรฉgueulasse !
โ Cโest la valse des compliments, dis-donc.
โ ร ton service, jโy peux rien, tu es brune, tu es brune. Et puis fallait pas me rรฉveiller en fanfare.
Jโadmets que ce roux nโest pas la teinte la plus heureuse, je quitte le miroir pour me ruer dans le dressing, changer de perruque, optant pour un blond suffisamment foncรฉ avant de me rabattre sur une bonne dose de maquillage et forcer un peu le trait.
Sans attendre, jโรดte ma veste de tailleur et mon haut afin dโenfiler une chemise champagne et me glisser dans un pantalon ร pinces noir. Des fois quโon mโaurait repรฉrรฉe, changer de look plusieurs fois par jour est devenu un rรฉflexe, une prรฉcaution, une nรฉcessitรฉ. Alors que je perรงois les pas de Kara qui semble enfin se dรฉcider ร quitter le lit, je contemple une derniรจre fois mon reflet et fronce des sourcils ร cause de mes manches retroussรฉes. Les traces de piqures et les bleus aux creux des coudes sont du plus mauvais effet, jโai du mal ร lโassumer et je couvre mes bras pour les soustraire ร ma vue.
Lโodeur du tabac envahit peu ร peu lโespace, mโirritant la gorge, je rรฉprime une quinte de toux, mais ne peux rien faire contre le frisson qui me parcourt lโรฉchine. Jโenguirlande ma sลur et lui demande dโouvrir la fenรชtre, alors que son silence enfumรฉ mโintrigue tout ร coup. Je repasse dans le salon pour savoir ce quโelle fabrique et la dรฉcouvre installรฉe ร table devant une ligne de coke quโelle faรงonne mรฉticuleusement ร lโaide dโune carte de crรฉdit.
โ Range-moi รงa, Kara !
โ รa mโaide ร me rรฉveiller. On a rien mangรฉ depuis hier.
Sรจchement, je lui รดte sa MasterCard, lui confisque sa poudre et la foudroie du regard. Quitte ร passer pour une rabat-joie.
โ Pas de bon matin, encore moins ร jeun ! On nโest pas des junkies !
โ Dit-elle en suรงotant son doigt tout blancโฆ
โ Je prends soin de toi, cโest tout. Et ce nโest pas la peine de lever les yeux au ciel.
La cocaรฏne sur mes gencives engourdit peu ร peu ma bouche pendant que Kara ricane amรจrement. Elle plaque ses cheveux lรฉgรจrement hirsutes en arriรจre et mโadresse ce regard noir que je connais sur le bout des doigts.
โ Vraiment ? Tu tโoccupes de moi ?
โ Comment tu peux en douter ?
โ Voyons voirโฆ Je meurs de faim, on passe notre vie dโhรดtel en hรดtel sous un faux nom. Je suis cloitrรฉe ici sans connaitre les tenants et les aboutissants, sans mรชme savoir si un jour tout รงa prendra fin, ni mรชme sans รชtre informรฉe du pourquoi du comment !
โ Tu sais trรจs bien quโon nous cherche. Et si on nous trouve, on est foutues. Tu comprends รงa ?
Les รฉpaules basses, elle accuse le coup. Bien sรปr quโelle saisit la gravitรฉ de la situation. Mais elle nโa pas le mรชme mental que moi, je le rรฉalise pleinement ร travers sa plainte presque candide.
โ Moi, je crรจve la dalle. Jโai les crocs et je regrette tellement notre vie dโavantโฆ
Avec une lassitude contagieuse, elle dรฉlaisse la table pour se trainer mollement vers le lit et sโaffaler, pliant sous le poids dโune cavale qui aurait dรป cesser ce matin โ si jโavais reรงu ce maudit courrier. Plaidant coupable en silence, je dรฉlaisse le sachet de poudre pour la rejoindre doucement au bord du matelas et soupirer en cherchant ร renouer avec la chose la plus prรฉcieuse ร mes yeux : le lien qui nous unit.
โ Moi aussi je regrette, petite sลurโฆ
Elle fixe le plafond, les bras en croix, avec cet air dโadolescente blasรฉe de son sort. Ma frangine emplit sa poitrine dโair et rompt finalement le silence.
โ Tu sais ce qui me manque le plus ?
โ Les soirรฉes ? Le champagne ?
โ Ouais, toute cette thune ! Me faire servir aussiโฆ Puis le Dom Pรฉrignon, tu as raisonโฆ Et les mecs qui vont avec le champagne.
โ Le contraire mโaurait รฉtonnรฉeโฆ
โ Et ton chรขteau, ร Carthagรจne bien sรปr ! รa avait une autre allure quโune chambre dโhรดtel merdique.
Je souris ร la lueur de ces heures insouciantes, mais tiens toutefois ร nuancer son propos.
โ Je nous ai quand mis pris une suite. Et puis cโรฉtait une simple villa, pas un chรขteau.
โ Quand on a 10 chambres ร Bocagrande qui donne sur la mer, des ยซ gens ยป pour nous servir et des dรฉpendances, jโappelle รงa un chรขteau.
Dans le silence qui suit, jโรฉtouffe mes heures de gloire alors que son ventre gargouille, elle sโen excuse et je tapote sur sa cuisse avant de me relever.
โ Je vais te chercher ร manger.
โ Oh ! Des empanadas[1] sโil te plait ! Au chorizo ! Mais bien gras, les plus gras que tu puisses trouver !
โ Ce nโest pas super รฉquilibrรฉ, pense ร tes fesses.
โ Si tu savais ร quel point je mโen fous ! Y a que mon estomac qui compte en ce moment.
โ Je vais voir oรน je peux te dรฉnicher รงa.
โ Et des salpicons[2] ! Je tuerais pour manger de lโananas frais.
โ De lโananas, cโest notรฉ.
Jโai enfin droit ร un sourire durant un court instant qui me rappelle que je suis de 6 ans son ainรฉe, et que je ferais tout pour elle. Cโest simplement mon rรดle de la protรฉger.
โ En attendant, tu nโouvres pas la porte. Tu ne parles ร personne, tu ne te tapes pas le premier mec venu et tu ne te mets pas de la poudre plein le nez. Compris ?
โ Jโai quand mรชme le droit de me dรฉgourdir les jambes et de respirer lโair extรฉrieur ? Ou tu comptes mโattacher sur le lit ?
Mon esprit ne peut sโempรชcher de calculer rapidement la probabilitรฉ quโelle puisse sโattirer des ennuis ici. Dans un quartier dโaffaires sรฉcurisรฉ, au pied dโun hรดtel bien frรฉquentรฉ.
โ Pas plus loin que le pรขtรฉ de maisons.
โ Jโimagine que ce nโest pas si malโฆ Merci de mโaccorder autant de libertรฉ, votre grandeur !
โ On ne peut pas prendre de risque. Je dois aller chercher un peu dโargent. Pas de bรชtise.
Je mโempare de ma carte magnรฉtique, de mon sac ร main et mโapprรชte ร me ruer sur le premier ambulante disponible lorsque Kara me retient sur une derniรจre question.
โ Et toi ? Cโest quoi ce qui te manque le plus, Gina ? โ La libertรฉ.
[1] Galette de farine de maรฏs un peu comme les arepas et farcie de pomme de terre et de viande, notamment ร Bogotรก.
[2] Salade de fruits frais.



Marko Marko…. Dรฉjร la couverture .
Que dire sur cette histoire sans trop en dire . Dรฉjร , toujours cette plume mature et poรฉtique ! Cette facultรฉ ร nous entraรฎner dans des intrigues bien ficelรฉes, des indices dispersรฉs intelligemment ๏ธโโ๏ธ. Lorsque les rรฉvรฉlations se font, petit ร petit, on se dit mais bien sรปr ! Comment ai-je pu passer ร cรดtรฉ, c’รฉtait tellement logique et pourtant… Cette histoire m’a retournรฉe et grillรฉ les neuronnes et j’adoooore รงa !
Ce hรฉros est d’un รฉnigmatique. Qui est-il exactement ? Que veut-il ? difficile de savoir si nous pouvons nous fier ร lui . A t’il rรฉellement le choix de ses actes ?
Et elle, victime ou bourreau ? Femme forte, manipulatrice ou est-ce une facade ? Une hรฉroรฏne que l’on va tantรดt aimer, tantรดt dรฉtester, pour ne pouvoir statuer qu’ร la fin.
Bref une magnifique histoire pleine d’interrogations qui m’a engloutie et transportรฉe jusqu’aux derniรจres lignes ! Merci merci Matthieu Biasotto !
Un univers de crime et de drogue oรน seule la loi du plus fort ร sa place. Une ambiance plutรดt sombre oรน manipulation, danger et suspens sont au rendez-vous. Sans oublier l’amour, un amour bouleversant, puissant
โค๏ธ โค๏ธ โค๏ธ que d’รฉmotions… Mais ร quel prix ? Il y a tellement ร dire sur la subtilitรฉ des personnages mais bon chuuuuut je ne veux pas spoiler non plus .
Bref un coup de cลur pour ma part ! Voilร voilร alors foncez je recommande !!
Bonne lecture .