MarkO

M

Marko

4e de couverture :

Pour Gina, regagner le Panama avec sa sล“ur est une question de vie ou de mort. Le mot est faible quand on a sa tรชte mise ร  prix par le cartel. En dรฉpit de ses efforts, cette jeune fugitive ne quittera pourtant pas la Colombie. Car ยซ Marko ยป en a dรฉcidรฉ autrementโ€ฆ

Kidnappรฉe avec la brutalitรฉ des narcos dans ce sous-sol sombre, elle se demande oรน est sa sล“ur mais surtout ce que ce type aux yeux verts compte lui faire ? Son ravisseur est secret, Marko est mรฉthodique, dรฉterminรฉ. Mais ce malade nโ€™est pas lร  que pour la cocaรฏneโ€ฆ

De toute รฉvidence, ce type la connaรฎt, cโ€™est un homme qui ne recule jamais. Marko ira jusqu’au bout, quitte ร  se brรปler, ou ร  jouer avec le destin auquel Gina cherche ร  รฉchapper.

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Brochรฉ dรฉdicacรฉ

Extrait

Prologue
Lui

Plantรฉ dans les escalators bardรฉs dโ€™inox qui font la fiertรฉ des riverains et des politiques locaux, jโ€™observe la verdure des collines andines sโ€™effaรงant sous un ciel bas. 385 mรจtres dโ€™escaliers mรฉcaniques desservent une ville tout en dรฉnivelรฉ, et mโ€™offrent une vue dominant lโ€™agglomรฉration encaissรฉe. Cโ€™est une nette avancรฉe pour lโ€™urbanisme, une dรฉmonstration de force aprรจs les annรฉes de guerres civiles, mais surtout un attrape-touriste qui me laisse tout le temps de contempler la ยซ Comuna 13 ยป sous un autre angle. Difficile de croire quโ€™autrefois ce quartier รฉtait le plus dangereux du monde, mais il ne faut jamais se fier aux apparencesโ€ฆ Un voile argentรฉ enveloppe les nombreuses maisons faites de bric et de broc entassรฉes sur les hauteurs, ici, les modestes constructions cรดtoient lโ€™art de rue dans une volontรฉ manifeste de sโ€™ouvrir sur le monde. Les stigmates laissรฉs par Pablo Escobar se marient aux graffitis dรฉnonรงant la violence omniprรฉsente. Ces fresques peintes ร  la bombe fleurissent pour le plaisir des yeux mais surtout pour que lโ€™on nโ€™oublie jamais les dรฉgรขts des Narcos, des sicarios[1], des milices et des frappes de lโ€™armรฉe.

Je lโ€™admets, la rรฉsilience des gens du coin force lโ€™admiration, mais ils ignorent que malgrรฉ la moiteur des 28ยฐC rรฉgnant dans le secteur, la Colombie dรฉverse encore de la neige sur L.A. ou dans le sud de lโ€™Espagne. Des tonnes de poudre, aussi blanche que pure, via le Panama, jusque dans les soirรฉes huppรฉes californiennes ou au beau milieu de la ยซ vida coca ยป au cล“ur de Barcelone. Le trafic de drogue est officiellement affaibli, cโ€™est ce quโ€™on veut faire croire ร  la population, pourtant la cocaรฏne sโ€™infiltre toujours partout, ร  faible bruit mais prรชte ร  reprendre de plus belle, comme des braises dโ€™un incendie quโ€™un rien suffit ร  raviver.

Un ล“il sur la montre, bien que largement dans les temps, je presse le pas et dรฉvale les marches en me faufilant entre les passants bruyants, les grand-mรจres bavardes et les รฉtudiants qui se laissent porter vers le centre-ville grouillant de bon matin. Sous ma capuche, je me fonds dans la masse des habitants enthousiastes qui apprรฉcient sans doute une paix bien mรฉritรฉe. Aprรจs avoir connu les guรฉrillas, les charniers, lโ€™opรฉration Oriรณn[2] oรน de nombreux civils ont รฉtรฉ tuรฉs sans la moindre distinction, ยซ La trece ยป est devenue un secteur plus accueillant, presque charmant. Mรชme si, quoi quโ€™on en dise ou quoi quโ€™on fasseโ€ฆ Medellin est, et restera, le berceau de la coke. Je suis bien placรฉ pour le savoir.

Les mains dans les poches, la tรชte basse โ€“ histoire dโ€™รฉviter les regards, jโ€™arpente les trottoirs le long des devantures blanches et rouges. Je ne suis quโ€™une ombre fendant les ruelles dรฉfigurรฉes par les cรขbles, un anonyme qui erre dans le vacarme dโ€™une citรฉ cherchant ร  reprendre le dessus, un fantรดme disparu des radars. Vu de lโ€™extรฉrieur, je suis juste un type qui รฉvite soigneusement les patrouilles ainsi que les gardes devant les bรขtiments publics.

Entre deux stations de mรฉtro, je prends soin dโ€™esquiver les attroupements, jโ€™ai pour habitude de mโ€™รฉloigner du moindre mec en costard et je me mรฉfie toujours des 4×4 rutilants โ€“ au moins autant que des flics. Les pรฉtarades des motos et des scooters sont dรฉvorรฉes par le passage du train aรฉrien surplombant le bรฉton craquelรฉ dโ€™une zone en chantier. ร€ croire que plus je mโ€™enfonce dans la Calle Nueva, plus les travaux se multiplient. ร€ lโ€™angle de la 45, sous des palmiers ornant un immeuble encore dรฉfigurรฉ, un ยซ ambulante[3] ยป mโ€™appรขte avec sa cuisine de rue ร  lโ€™odeur irrรฉsistible. Son bagout de bonimenteur qui tient ร  payer ses factures et nourrir sa famille ne me laisse pas indiffรฉrent. Sensible ร  sa bouffe et ses arguments, je reste toutefois avare de mots et dโ€™interactions sociales en lui rรฉglant finalement une arepa[4] garnie de poulet avant de renouer avec la ponctualitรฉ. Cachรฉ derriรจre un masque poli mais peu loquace, je poursuis mon chemin vers ce bรขtiment de briques entourรฉ de barricades, dโ€™engins de chantier et de marteau-piqueurs qui sรฉvissent devant le sas des urgences.

Lโ€™hรดpital Gรฉnรฉral de Medellin se dresse devant moi, et derriรจre les bรขches vertes protรฉgeant de la poussiรจre les visiteurs qui dรฉambulent sur le parvis, un gamin assis par terre se lรจve aussitรดt quโ€™il mโ€™aperรงoit. Ce petit gars ร  peine รขgรฉ dโ€™une dizaine dโ€™annรฉes trottine dans ma direction en sโ€™assurant que personne ne prรชte attention ร  ma venue. Le mรดme se gratte la tรชte et mโ€™emboite alors le pas pour me faire la conversation dans un naturel tout ร  fait relatif.

โ€” Vous รชtes pile ร  lโ€™heure.

โ€” Toujours. Comment รงa se prรฉsente ?

โ€” La voie est libre. Il fume de lโ€™autre cรดtรฉ.

โ€” Tu as bien travaillรฉ, petit.

โ€” Cโ€™รฉtait facile pour moi. Je suis un professionnel, vous savez ?

Son regard marron et vif cherche le mien, mais je ne mโ€™attarde pas sur son visage espiรจgle. Il a la fiertรฉ de ceux qui bombent le torse malgrรฉ le frigo vide, alors je lui tends lโ€™encas encore chaud achetรฉ spรฉcialement pour mon petit indicโ€™ et me dirige vers la porte de service oรน un employรฉ semble dรฉcharger du matรฉriel depuis son camion. Cโ€™est lร  que mon complice haut comme trois pommes tire sur mon sweat noir.

โ€” Hey, je veux de la monnaie, pas de quoi manger !

Pourtant, il croque dans son casse-croute ร  pleines dents si bien quโ€™il tache son maillot de foot vert et blanc du Deportivo Cali, et avant de mโ€™engouffrer dans le dos du manutentionnaire, jโ€™extirpe de la poche de mon jean quelques billets quโ€™il nโ€™a pas volรฉ. Une liasse capable dโ€™รฉcarquiller ses yeux comme sโ€™il se trouvait devant un trรฉsor, dโ€™ailleurs je ne suis pas sรปr quโ€™il รฉcoute mes conseils.

โ€” Lโ€™un nโ€™empรชche pas lโ€™autre. Mange correctement et dรฉpense-les utilement.

โ€” Tout รงa ! Waouh ! รงa fait un paquet de pesos, patron !

La bouche pleine, il mโ€™assure quโ€™il peut recommencer encore et encore si je le paie aussi bien ร  chaque fois. Sa remarque me tire un lรฉger sourire et elle mโ€™arrache mรชme une once de sympathie, ร  tel point que je me surprends ร  frotter sa tignasse avec tendresse.

โ€” Ne mโ€™appelle pas patron.

โ€” Cโ€™est quoi votre nom alors ?

โ€” Pas de nom, pas de sanction. Pas de trace, pas dโ€™enquรชte. Je suis un fantรดme.

โ€” Moi รงa me va, du moment quโ€™il y a de lโ€™argent ร  prendre. Cโ€™est quoi la suite ?

โ€” Il nโ€™y a pas de suite. Avant de vouloir travailler pour moi, fais-moi le plaisir de retourner ร  lโ€™รฉcole.

โ€” Lโ€™รฉcole รงa sert ร  rien ici. Dans la rue, on nโ€™a pas besoin de tout รงa.

โ€” Ouvre des livres, ils te sortiront de la rue. Tu peux me croire.

Les sourcils froncรฉs, pas vraiment ravi ร  lโ€™idรฉe de potasser, ce gosse des quartiers secoue la tรชte et compte ses billets alors que le temps file.

โ€” Va-tโ€™en loin dโ€™ici, petit. On ne doit plus te voir dans les parages.

Sa mission lucrative est terminรฉe, il mastique lentement une derniรจre bouchรฉe et mโ€™abandonne en rangeant soigneusement son butin dans son pantalon de jogging. Je ne sais pas grand-chose de lui, il ne connait rien de moi, et cโ€™est trรจs bien ainsi. Reste ร  mโ€™engouffrer dans la rรฉserve sans me faire remarquer, puis remonter le corridor menant aux ascenseurs du personnel pour me hisser au 4e. Dans les couloirs blancs des soins intensifs, il rรจgne une chaleur รฉtouffante et un calme qui me facilite la tรขche.

Lโ€™enfilade de portes turquoise laisse la place aux box vitrรฉs et je me poste devant le premier. Celui qui me rappelle lโ€™homme que je suis, celui qui me ramรจne ร  mes fautes. Cโ€™est รฉtrange que le responsable et la victime se trouvent si proches, simplement sรฉparรฉs par une cloison transparente. Sous les nรฉons, le verre reflรจte le bas de mon visage, une bouche pincรฉe devant ce lit armรฉ dโ€™une tonne dโ€™appareils branchรฉs ร  une beautรฉ froide, immobile. Une rousse aux yeux clos et sous respirateur, dont la poitrine ondule ร  la seule force du miracle de la science. Je mโ€™apprรชte ร  ouvrir pour pรฉnรฉtrer ร  lโ€™abri des regards, au chevet de cette femme ร  lโ€™avenir incertain, mais une voix sรจche me stoppe immรฉdiatement.

โ€” Ta prรฉsence nโ€™est pas la bienvenue.

Je me rรฉtracte pour dรฉvisager ce mรฉdecin qui arbore une fine moustache, ajuste sa blouse et feint de ne pas me connaitre. Avec ses tempes lรฉgรจrement grises, son visage sec et la peau mate, mon ami scrute le couloir pour sโ€™assurer que personne ne nous voit. Puis il se racle la gorge et grimace furtivement.

โ€” On ne devrait mรชme pas se croiser. Tu en as conscience ?

โ€” Je sais, Tristan. Je sais.

Ma voix est plus rauque que je ne lโ€™aurais souhaitรฉ, et elle ne sโ€™รฉclaircit pas lorsque mes yeux se posent sur la patiente inconsciente que je dรฉsigne du menton.

โ€” Tu crois quโ€™il y a des chances pour quโ€™elle se rรฉveille un jour ?

Sa figure se pare alors dโ€™un voile pessimiste et, toujours mรฉfiant, il sโ€™approche de moi pour me rรฉpondre dโ€™un murmure.

โ€” Non, cโ€™est statistiquement de moins en moins possible. Carmen ne parlera plus.

โ€” Je vois.

Je fixe ce corps inerte, effleure la vitre que je tapote du bout des doigts et mon complice brise le silence dans cette รฉtuve encore dรฉserte.

โ€” Tu ne dois pas trainer. Son frรจre est descendu fumer une cigarette dans la cour du hall principal, il ne va pas tarder ร  remonter.

โ€” Je suis au courant. Jโ€™ai mes sourcesโ€ฆ

โ€” Avec ou sans sourceโ€ฆ Sโ€™il te croise, il va te sauter ร  la gorge. Et je ne veux pas de nouvel esclandre ici. Dรฉjร  que je risque ma placeโ€ฆ

Jโ€™espรจre quโ€™il saisit toute la reconnaissance que je lui tรฉmoigne dans mon hochement de tรชte, toujours est-il quโ€™il entrouvre sa blouse et en extirpe en catimini un dossier rouge qui doit impรฉrativement rester sous le manteau.

โ€” Tiens, il y a tous les documents qui manquaient. Les prรฉlรจvements, un listing, des rapports, des conclusions rรฉdigรฉes ร  la main. Si on apprend que je lโ€™ai volรฉ, je peux faire une croix sur ma carriรจre.

Ma gorge est soudainement sรจche, je passe ma langue sur mes lรจvres et ouvre dรฉlicatement la pochette cartonnรฉe, mais Tristan mโ€™interrompt en posant sa main sur la mienne.

โ€” Ne perds pas de temps ร  le lire ici. Mais sache que tu avais raison.

โ€” Tu veux dire queโ€ฆ ?

Aprรจs un ultime regard dans le couloir, il opine du chef et se met ร  chuchoter.

โ€” Gina figure lร -dedans. Cโ€™est รฉcrit noir sur blanc.

Un sentiment รฉtouffรฉ de colรจre et de dรฉception me prive dโ€™air un instant. Mon pouls bat lโ€™hymne sombre dโ€™une dรฉcision qui mโ€™enfonce dans des actes dont on ne se vante pas. Je sens alors mon sternum se nouer et mes poings se serrer, comme si la luciditรฉ pouvait me crisper de la tรชte aux pieds. Le nom de Gina dans ce dossier rouge, cโ€™est une vรฉritรฉ qui ne laisse plus la moindre place ร  la tempรฉrance. Jโ€™enserre la chemise cartonnรฉe entre mes mains et recule dโ€™un pas en lorgnant les ascenseurs, sauf que Tristan saisit ma manche.

โ€” Tu peux encore faire machine arriรจre. Tu nโ€™es pas obligรฉ.

โ€” Je ne recule jamais. Tu le sais.


[1] Tueur ร  gages.

[2] Lโ€™opรฉration Oriรณn est un รฉpisode du Conflicto armado interno (Conflit armรฉ interne) colombien qui oppose les guรฉrillas dโ€™extrรชme gauche aux groupes paramilitaires et ร  la force publique (armรฉe et polices). Le 16 octobre 2002, les forces militaires et policiรจres frappent Medellin et la Comuna 13, laissant derriรจre cette reprise en main fรฉroce un vรฉritable champ de bataille, des arrestations arbitraires et un nombre indรฉfini de disparitions.

[3] Marchand ambulant, stand de cuisine de rue.

[4] Plat le plus vendu en Colombie, notamment dans la rue. Galette de farine de maรฏs, faรงonnรฉe ร  la main et frite. Peut-รชtre accompagnรฉe dโ€™ล“ufs, de chorizo, de boudin noir ou dโ€™une brochette de viande.


CHAPITRE1
Gina

Au fond dโ€™un Uber qui dรฉlaisse lโ€™avenue propre et calme sโ€™รฉtirant ร  perte de vue, je laisse mon regard courir ร  lโ€™horizon, vers la chaine montagneuse qui semble se dรฉtacher des artรจres de Bogotรก pour veiller sur la capitale aux nombreux buildings lรฉchant les nuages. Il y a peu de trafic ce matin, quelques vรฉlos et joggeurs se donnent du mal alors que mon chauffeur sโ€™insรจre rapidement dans la zone rรฉsidentielle du quartier Teusaquillo. Depuis ma vitre, les maisons propres bordรฉes de haies et de gazon bien tondu succรจdent peu ร  peu aux rues plus typiques et animรฉes. Quelques mariachis habillรฉs en blanc jouent de la trompette alors que nous sommes immobilisรฉs ร  un feu rouge. Comme un vieux rรฉflexe, je mโ€™assure depuis la lunette arriรจre que personne ne nous suit avant de me munir du petit miroir au fond de mon sac ร  main. Sous mes lunettes de soleil, je recoiffe ma frange rousse, ajuste mes mรจches flamboyantes et scrute ร  nouveau les environs en redoutant dโ€™รชtre prise en filature. Au mรชme moment, mon tรฉlรฉphone se manifeste et dรจs que mes yeux se posent sur le numรฉro dโ€™Ivanex Moshe cherchant ร  me contacter, je laisse lโ€™appel filer sans prendre la peine de rรฉpondre, ni mรชme sans parvenir ร  faire taire mon apprรฉhension.

Ce maudit feu tricolore passe enfin au vert, on dรฉlaisse les cuivres et les chants traditionnels, pour sโ€™enfoncer peu ร  peu vers Santa Fe et ses trottoirs plus frรฉquentรฉs, plus sales, plusโ€ฆ populaires. Ici et lร , des groupes de femmes patientent au pied des immeubles, guettant les clients pour leur offrir des passes ร  un tarif dรฉfiant toute concurrence. Dans ce quartier oรน la prostitution au grand jour est tolรฉrรฉe tout comme lโ€™ensemble des activitรฉs illรฉgales qui sโ€™y rapportent, il y a des pointeurs qui plantent la tente sans รชtre inquiรฉtรฉs par la police, celle-ci se contentant de faire partie du dรฉcor. Un dรฉcor dโ€™ailleurs composรฉ de faรงades insalubres, de tags monumentaux et de poubelles qui dรฉbordent. Au milieu des concerts de klaxons, de la radio locale crachรฉe ร  tue-tรชte et des aboiements de chiens errants, il nโ€™est pas rare de trouver des รขmes รฉgarรฉes allongรฉes ร  mรชme le sol ou mรชme des poussettes abandonnรฉes avec un bรฉbรฉ ร  lโ€™intรฉrieur. Au-delร  des apparences, jโ€™imagine que chacun ici fait simplement de son mieux, un peu comme moi.

Mon trajet au cล“ur du Barrios Unidos se termine non loin de ce square trop malfamรฉ pour que des enfants puissent y jouer. Dans cette rue, toutes les maisons sont bardรฉes de grilles aux fenรชtres, y compris celle oรน je suis censรฉe rรฉsider. Mon vรฉhicule ralentit ร  proximitรฉ du marchรฉ en plein air, lโ€™homme au volant semble hรฉsiter puis mโ€™adresse un regard inquiet depuis le rรฉtroviseur.

โ€” Madame, vous รชtes sure dโ€™รชtre ร  la bonne adresse ?  

Coincรฉe entre ce Lavomatic dรฉcrรฉpi et cette cafรฉtaria ร  lโ€™odeur de vieille friture, se trouve mon dernier logement ยซ officiel ยป, ma planque. Une boite aux lettres blanche et une porte jaune, derriรจre laquelle je nโ€™ai pas passรฉ une seule nuit depuis des semaines. Je me penche vers mon chauffeur en lui demandant de mโ€™attendre sans couper le moteur. Jโ€™imagine quโ€™en acceptant ma course au pied dโ€™un hรดtel bon chic bon genre, il ne se doutait pas devoir me conduire jusque dans les basfonds de la capitale.

โ€” Je ne serai pas longue.

โ€” Vous allez vraiment sortir dans cette tenue ?

Un sourcil arquรฉ, jโ€™examine mon tailleur crรจme et je me dis que dรฉfinitivement, je fais tache dans le paysage, mais je refuse de me vรชtir comme un sac, mรชme si cโ€™est pour me rendre dans un coupe-gorge. Surtout pas aujourdโ€™hui, car cette fois, je le sens bien : si mes calculs sont bons, ce matin devrait รชtre le dernier dans la peau dโ€™une fugitive.

Dernier coup dโ€™ล“il sur les trottoirs environnants, jโ€™ouvre la portiรจre et reste toutefois mรฉfiante en faisant claquer mes talons vers la boite aux lettres. Lโ€™impression dโ€™รชtre suivie me colle ร  la peau, je ne peux pas mโ€™empรชcher de scruter le parc ainsi que les gens qui dรฉambulent dans le marchรฉ. Pourtant, cโ€™est avec un pincement au cล“ur tintรฉ dโ€™optimisme que je me saisis des clรฉs dans mon sac et ouvre sans tarder. Hรฉlas, mon regard se perd dans le vide absolu. Rien. Aucun courrier.

โ€” ยกMierda!

La dรฉception est immense, lโ€™attente insupportable. Et de rage, je claque le battant mรฉtallique en cognant dedans. Reste ร  recommencer, comme hier et comme demain, depuis des jours et des jours, je guette une enveloppe providentielle. Je me dis que ce nโ€™est quโ€™un stupide retard, dans 24 heures jโ€™aurais sans doute plus de chance, cette lettre va fatalement arriver. De retour vers la voiture, je mโ€™engouffre ร  lโ€™arriรจre encore contrariรฉe.

โ€” Ramenez-moi ร  lโ€™hรดtel, sโ€™il vous plait.   

*

Derriรจre les portes automatiques du hall raffinรฉ et climatisรฉ, jโ€™admets me sentir davantage en sรฉcuritรฉ, mรชme si les prestations du Wyndham Plaza ne sont en rien un gage de tranquillitรฉ en ce qui me concerne. Parce que je ne suis ร  lโ€™abri nulle part, cโ€™est ma rรฉalitรฉ. Remontant la rรฉception tout en noir et blanc, je regagne ma chambre sans parvenir ร  mโ€™รดter de lโ€™idรฉe que ce courrier aurait dรป arriver, que cette journรฉe devait รชtre la derniรจre et quโ€™il va me falloir encore tenir bon, mรชme si je suis fatiguรฉe de me terrer.

Au sixiรจme รฉtage, aprรจs un ultime regard par-dessus mon รฉpaule, jโ€™entre dans ma chambre encore plongรฉe dans le noir. Le son rassurant de la serrure dans mon dos me tire un soupir de soulagement, je sais pertinemment que chaque sortie comporte sa part de risque. Sitรดt ma carte magnรฉtique enclenchรฉe, un halo feutrรฉ me guide jusquโ€™aux interrupteurs et jโ€™active alors les stores qui laissent entrer toute la lumiรจre dans la suite. Le soleil envahit la moquette finement rayรฉe, puis la parure de lit depuis lequel ma sล“ur pousse un grognement dรฉsapprobateur.

โ€” Gina ! Cโ€™est pas sympa de me rรฉveiller comme รงa !

โ€” Debout, la marmotte.

โ€” Cโ€™est abusรฉ, je suis crevรฉe !

Ses cheveux bruns en pรฉtard rรฉpondent ร  son air renfrognรฉ, ses yeux aussi noirs que les miens me lancent des รฉclairs et elle replonge de plus belle sous la couette en se dรฉdouanant.

โ€” Jโ€™ai passรฉ la nuit sur internet. Laisse-moi dormirโ€ฆ

โ€” Tu ne trouveras rien en lien avec Papa sur internet. Tu le sais ?

Pour appuyer ma rรฉflexion, je tire sรจchement sur les draps afin de laisser ses jambes ร  lโ€™air et lโ€™obliger ร  quitter le matelas. Exaspรฉrรฉe, elle sโ€™accoude, sโ€™empare dโ€™une cigarette et me toise avec un brin de fiertรฉ.

โ€” La derniรจre fois, jโ€™ai trouvรฉ sa bague sur eBay, je te signale.

โ€” Et on sait comment รงa sโ€™est terminรฉโ€ฆ

En manque dโ€™arguments, Kara grimace et me singe de son visage plus rond que le mien, puis elle sโ€™รฉtire mollement alors que jโ€™enjambe ses affaires qui jonchent le sol pour me rendre dans la salle de bain. Cโ€™est lร  quโ€™elle frotte sa joue marquรฉe par la trace de lโ€™oreiller, tire sur sa blonde et me retient avec ses questions faussement innocentes.  

โ€” Tu as dรฉjร  terminรฉ ton rendez-vous, ce matin ?

Je crois que je prรฉfรจre lโ€™entendre rรขler plutรดt que de devoir lui mentir comme รงa. Il nโ€™y a pas de rendez-vous, il nโ€™y en a plus depuis un bon moment, si bien que je me contente dโ€™un bruit de gorge afin de rester la plus รฉvasive possible. Comme pour mieux fuir, je me faufile dans la piรจce attenante, mais elle poursuit dans mon dos.

โ€” Tu as une sale gueule, Gina.

โ€” Merci, รงa fait plaisir. Tant quโ€™on se balance des gentillessesโ€ฆ laisse-moi te dire que tu as pris du cul.

โ€” Peut-รชtreโ€ฆ Mais au moins je nโ€™ai pas que la peau sur les os. Et puis, je ne sais pas si tu as vu la couleur de tes cernesโ€ฆ Ton standing en prend un coup.

โ€” Je sors avec des lunettes de soleil. Mon standing sโ€™en remettra.

โ€” Oui mais tu es blanche comme un cachet dโ€™aspirine.

โ€” Tu trouves ? Tu exagรจresโ€ฆ

โ€” Regarde-toi dans une glace !

Postรฉe devant lโ€™รฉlรฉgant lavabo aux lignes รฉpurรฉes, je ne peux que me contempler dans le miroir en esquissant un minuscule dรฉbut de sourire suite ร  sa remarque. Elle nโ€™a pas tortโ€ฆ Dans la lumiรจre LED implacable, la fatigue se lit sous mes yeux sombres et dรฉpitรฉs. Avec mes joues creuses, il est clair que je ne brille pas dโ€™une รฉnergie dรฉbordante, mรชme mes lรจvres sont toutes pรขles. Pas facile de trouver le sommeil quand on a sa tรชte mise ร  prix. Je chasse tout de suite cette idรฉe pour ne pas me laisser envahir par lโ€™anxiรฉtรฉ et je mโ€™examine sous tous les angles avant de lโ€™interpeler.

โ€” Je vais remรฉdier ร  รงa. Tu as raison.

โ€” Tant quโ€™on y estโ€ฆ cette couleur de cheveux ne te va pas du tout. Cโ€™est dรฉgueulasse !

โ€” Cโ€™est la valse des compliments, dis-donc.

โ€” ร€ ton service, jโ€™y peux rien, tu es brune, tu es brune. Et puis fallait pas me rรฉveiller en fanfare.

Jโ€™admets que ce roux nโ€™est pas la teinte la plus heureuse, je quitte le miroir pour me ruer dans le dressing, changer de perruque, optant pour un blond suffisamment foncรฉ avant de me rabattre sur une bonne dose de maquillage et forcer un peu le trait.

Sans attendre, jโ€™รดte ma veste de tailleur et mon haut afin dโ€™enfiler une chemise champagne et me glisser dans un pantalon ร  pinces noir. Des fois quโ€™on mโ€™aurait repรฉrรฉe, changer de look plusieurs fois par jour est devenu un rรฉflexe, une prรฉcaution, une nรฉcessitรฉ. Alors que je perรงois les pas de Kara qui semble enfin se dรฉcider ร  quitter le lit, je contemple une derniรจre fois mon reflet et fronce des sourcils ร  cause de mes manches retroussรฉes. Les traces de piqures et les bleus aux creux des coudes sont du plus mauvais effet, jโ€™ai du mal ร  lโ€™assumer et je couvre mes bras pour les soustraire ร  ma vue.

Lโ€™odeur du tabac envahit peu ร  peu lโ€™espace, mโ€™irritant la gorge, je rรฉprime une quinte de toux, mais ne peux rien faire contre le frisson qui me parcourt lโ€™รฉchine. Jโ€™enguirlande ma sล“ur et lui demande dโ€™ouvrir la fenรชtre, alors que son silence enfumรฉ mโ€™intrigue tout ร  coup. Je repasse dans le salon pour savoir ce quโ€™elle fabrique et la dรฉcouvre installรฉe ร  table devant une ligne de coke quโ€™elle faรงonne mรฉticuleusement ร  lโ€™aide dโ€™une carte de crรฉdit.

โ€” Range-moi รงa, Kara !

โ€” ร‡a mโ€™aide ร  me rรฉveiller. On a rien mangรฉ depuis hier.

Sรจchement, je lui รดte sa MasterCard, lui confisque sa poudre et la foudroie du regard. Quitte ร  passer pour une rabat-joie.

โ€” Pas de bon matin, encore moins ร  jeun ! On nโ€™est pas des junkies !

โ€” Dit-elle en suรงotant son doigt tout blancโ€ฆ

โ€” Je prends soin de toi, cโ€™est tout. Et ce nโ€™est pas la peine de lever les yeux au ciel.

La cocaรฏne sur mes gencives engourdit peu ร  peu ma bouche pendant que Kara ricane amรจrement. Elle plaque ses cheveux lรฉgรจrement hirsutes en arriรจre et mโ€™adresse ce regard noir que je connais sur le bout des doigts.

โ€” Vraiment ? Tu tโ€™occupes de moi ?

โ€” Comment tu peux en douter ?

โ€” Voyons voirโ€ฆ Je meurs de faim, on passe notre vie dโ€™hรดtel en hรดtel sous un faux nom. Je suis cloitrรฉe ici sans connaitre les tenants et les aboutissants, sans mรชme savoir si un jour tout รงa prendra fin, ni mรชme sans รชtre informรฉe du pourquoi du comment !

โ€” Tu sais trรจs bien quโ€™on nous cherche. Et si on nous trouve, on est foutues. Tu comprends รงa ?

Les รฉpaules basses, elle accuse le coup. Bien sรปr quโ€™elle saisit la gravitรฉ de la situation. Mais elle nโ€™a pas le mรชme mental que moi, je le rรฉalise pleinement ร  travers sa plainte presque candide.

โ€” Moi, je crรจve la dalle. Jโ€™ai les crocs et je regrette tellement notre vie dโ€™avantโ€ฆ

Avec une lassitude contagieuse, elle dรฉlaisse la table pour se trainer mollement vers le lit et sโ€™affaler, pliant sous le poids dโ€™une cavale qui aurait dรป cesser ce matin โ€“ si jโ€™avais reรงu ce maudit courrier. Plaidant coupable en silence, je dรฉlaisse le sachet de poudre pour la rejoindre doucement au bord du matelas et soupirer en cherchant ร  renouer avec la chose la plus prรฉcieuse ร  mes yeux : le lien qui nous unit.

โ€” Moi aussi je regrette, petite sล“urโ€ฆ

Elle fixe le plafond, les bras en croix, avec cet air dโ€™adolescente blasรฉe de son sort. Ma frangine emplit sa poitrine dโ€™air et rompt finalement le silence.

โ€” Tu sais ce qui me manque le plus ?

โ€” Les soirรฉes ? Le champagne ?

โ€” Ouais, toute cette thune ! Me faire servir aussiโ€ฆ Puis le Dom Pรฉrignon, tu as raisonโ€ฆ Et les mecs qui vont avec le champagne.

โ€” Le contraire mโ€™aurait รฉtonnรฉeโ€ฆ

โ€” Et ton chรขteau, ร  Carthagรจne bien sรปr ! ร‡a avait une autre allure quโ€™une chambre dโ€™hรดtel merdique.

Je souris ร  la lueur de ces heures insouciantes, mais tiens toutefois ร  nuancer son propos.

โ€” Je nous ai quand mis pris une suite. Et puis cโ€™รฉtait une simple villa, pas un chรขteau.

โ€” Quand on a 10 chambres ร  Bocagrande qui donne sur la mer, des ยซ gens ยป pour nous servir et des dรฉpendances, jโ€™appelle รงa un chรขteau.

Dans le silence qui suit, jโ€™รฉtouffe mes heures de gloire alors que son ventre gargouille, elle sโ€™en excuse et je tapote sur sa cuisse avant de me relever.

โ€” Je vais te chercher ร  manger.

โ€” Oh ! Des empanadas[1] sโ€™il te plait ! Au chorizo ! Mais bien gras, les plus gras que tu puisses trouver !

โ€” Ce nโ€™est pas super รฉquilibrรฉ, pense ร  tes fesses.  

โ€” Si tu savais ร  quel point je mโ€™en fous ! Y a que mon estomac qui compte en ce moment.

โ€” Je vais voir oรน je peux te dรฉnicher รงa.

โ€” Et des salpicons[2] ! Je tuerais pour manger de lโ€™ananas frais.

โ€” De lโ€™ananas, cโ€™est notรฉ.

Jโ€™ai enfin droit ร  un sourire durant un court instant qui me rappelle que je suis de 6 ans son ainรฉe, et que je ferais tout pour elle. Cโ€™est simplement mon rรดle de la protรฉger.

โ€” En attendant, tu nโ€™ouvres pas la porte. Tu ne parles ร  personne, tu ne te tapes pas le premier mec venu et tu ne te mets pas de la poudre plein le nez. Compris ?

โ€” Jโ€™ai quand mรชme le droit de me dรฉgourdir les jambes et de respirer lโ€™air extรฉrieur ? Ou tu comptes mโ€™attacher sur le lit ?

Mon esprit ne peut sโ€™empรชcher de calculer rapidement la probabilitรฉ quโ€™elle puisse sโ€™attirer des ennuis ici. Dans un quartier dโ€™affaires sรฉcurisรฉ, au pied dโ€™un hรดtel bien frรฉquentรฉ.  

โ€” Pas plus loin que le pรขtรฉ de maisons.

โ€” Jโ€™imagine que ce nโ€™est pas si malโ€ฆ Merci de mโ€™accorder autant de libertรฉ, votre grandeur !

โ€” On ne peut pas prendre de risque. Je dois aller chercher un peu dโ€™argent. Pas de bรชtise.

Je mโ€™empare de ma carte magnรฉtique, de mon sac ร  main et mโ€™apprรชte ร  me ruer sur le premier ambulante disponible lorsque Kara me retient sur une derniรจre question.

โ€” Et toi ? Cโ€™est quoi ce qui te manque le plus, Gina ? โ€” La libertรฉ.


[1] Galette de farine de maรฏs un peu comme les arepas et farcie de pomme de terre et de viande, notamment ร  Bogotรก.

[2] Salade de fruits frais.


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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indรฉpendant toulousain, rรชveur compulsif et accro au cafรฉ. J'รฉcris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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Candy
4 annรฉes il y a

Marko Marko…. Dรฉjร  la couverture .
Que dire sur cette histoire sans trop en dire . Dรฉjร , toujours cette plume mature et poรฉtique ! Cette facultรฉ ร  nous entraรฎner dans des intrigues bien ficelรฉes, des indices dispersรฉs intelligemment ๏ธโ€โ™€๏ธ. Lorsque les rรฉvรฉlations se font, petit ร  petit, on se dit mais bien sรปr ! Comment ai-je pu passer ร  cรดtรฉ, c’รฉtait tellement logique et pourtant… Cette histoire m’a retournรฉe et grillรฉ les neuronnes et j’adoooore รงa !
Ce hรฉros est d’un รฉnigmatique. Qui est-il exactement ? Que veut-il ? difficile de savoir si nous pouvons nous fier ร  lui . A t’il rรฉellement le choix de ses actes ?
Et elle, victime ou bourreau ? Femme forte, manipulatrice ou est-ce une facade ? Une hรฉroรฏne que l’on va tantรดt aimer, tantรดt dรฉtester, pour ne pouvoir statuer qu’ร  la fin.
Bref une magnifique histoire pleine d’interrogations qui m’a engloutie et transportรฉe jusqu’aux derniรจres lignes ! Merci merci Matthieu Biasotto !
Un univers de crime et de drogue oรน seule la loi du plus fort ร  sa place. Une ambiance plutรดt sombre oรน manipulation, danger et suspens sont au rendez-vous. Sans oublier l’amour, un amour bouleversant, puissant
โค๏ธ โค๏ธ โค๏ธ que d’รฉmotions… Mais ร  quel prix ? Il y a tellement ร  dire sur la subtilitรฉ des personnages mais bon chuuuuut je ne veux pas spoiler non plus .
Bref un coup de cล“ur pour ma part ! Voilร  voilร  alors foncez je recommande !!
Bonne lecture .

N'hรฉsite pas ร  m'aider dรจs maintenant ร  construire le monde de demain : me soutenir โค๏ธ

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