Håkøn • Matthieu

Håkøn

H

Hakon

 

4e de couverture :

On a tous nos petits défauts. Hakon en a un paquet, dont deux qui sortent du lot : il baratine du matin au soir, dans sa vie perso comme au boulot. Et, allez savoir pourquoi… il souffre d’une inexplicable phobie des suppos.

Ce suédois hétéro jusqu’au bout des ongles est prêt à tout pour assumer un père tout à fait spécial et se sortir de la galère. Au point de sauter sur l’emploi de ses rêves, comme publicitaire dans une agence en vogue et un peu singulière : une entreprise ayant la réputation de ne recruter que du personnel gay. Qu’à cela ne tienne, Hakon est prêt à tout, quitte à se glisser dans la peau d’un homo.

L’imposture n’est pas une sinécure, surtout lorsque Suldrun, la fille du patron déboule pour tout compliquer. Cette tornade aux cheveux roses et au caractère bien trempé trouve ce grand blond aux yeux clairs carrément suspect…

Combien de temps Hakon pourra-t-il duper son monde ? Suldrün ira-t-elle au bout de son intuition ? Jusqu’où est-il prêt à aller pour la santé de son père ? Et surtout… pourquoi y a-t-il une licorne sur la couverture de ce livre ?

Ebook ( mobi – epub)
Broché dédicacé

Extrait

Prologue
HÅKØN

S’il y a bien trois choses que je déteste dans la vie, ce sont les fils à papa, les gens qui posent trop de questions et les suppositoires. Pourquoi je pense à ça, déjà ? Peut-être parce que je viens de m’enfermer dans la minuscule salle de bains en catimini, d’ouvrir le robinet de la douche afin de couvrir le bruit de ma respiration anxieuse et que je tire à présent les rideaux donnant sur la place Stureplan d’un geste sec, à l’aube d’un exercice sordide et très personnel. Si on résume la situation, me voilà au cœur de Stockholm, à 8h30 du matin, baissant mon pantalon devant cette boite cartonnée qui me nargue depuis le lavabo : l’emballage d’une poire à lavement.

Lançant un regard désespéré dans le miroir, je cherche à comprendre comment j’en suis arrivé à devoir me rincer le colon aux confins d’un appartement qui n’est même pas le mien. Il faut voir la scène pour bien comprendre à quel point j’ai l’air de toucher le fond : un blond d’1m90 doté d’une mâchoire carrée et d’un regard slave, habitué à rouler des mécaniques dans le rôle du beau mâle. Un étalon heureux d’être un homme à gonzesses, mais avec le froc sur les chevilles, les fesses serrées et le visage circonspect devant le mode d’emploi d’un accessoire destiné à être fourré dans le derrière. Et c’est précisément devant ce spectacle affligeant que mon top trois des horreurs revient au galop dans mon esprit pour prendre tout son sens. Avec, sur la première marche du podium, une inexplicable hantise des suppos.

Tout petit déjà, même victime d’une fièvre de cheval, j’implorais mes parents dans mon pyjama afin d’éviter le pire. Je jouissais déjà d’un sens inné du théâtre afin de me soustraire au diktat d’un médicament étrangement conçu pour ne pas passer par la bouche. Je crois que j’aurais préféré le faire fondre sous la langue ou l’avaler avec un grand verre d’eau plutôt que de mettre la « petite fusée » sur orbite vers un trou noir qui me terrifiait.

Je ne sais pas comment la logique s’articule chez les autres quant à ce sujet, mais pour moi, cette petite porte, répondant au doux nom d’anus, ne fonctionne qu’à sens unique. C’est comme s’il y avait un vigile baraqué et à l’affut, posté devant ma forteresse imprenable, payé pour guetter la moindre entrée. Personne ne passe ici mon vieux, c’est une terre sacrée. Mais aujourd’hui, hélas, sur les conseils d’une gastro-entérologue aussi réputée que mignonne ainsi que quelques articles trouvés sur Google, ce combat pour l’intégrité de mon fion doit prendre définitivement fin avant ma consultation. Je souffle un grand coup, j’inspire en profondeur et je sursaute de surprise tant on frappe fort à la porte. Arrêt sur image, le cœur figé et le derche à l’air, je me cramponne au meuble en cessant de respirer, contraint de devoir rendre des comptes à une grosse voix de camionneuse.

— Pas 30 ans sous la douche ! Håkøn, t’abuses !

De l’autre côté de cette porte qui tremble sous les assauts répétés, se trouve ce que les gens normaux appellent ma « copine », Diana. Mais elle n’a rien d’une princesse de Galles, d’ailleurs si je devais en faire un portrait, je dirais que c’est un petit bout de femme avec les gènes de Vin Diesel, une tresse et du mascara. Il y a même des jours où je me demande si elle n’a pas plus de testostérone que moi. C’est bien simple, avec sa carrure de Mike Tyson, je ne serais pas surpris qu’entre les jambes de cette championne de MMA[1], une paire de couilles pousse durant la nuit.

— Håkøn ? Pourquoi tu t’enfermes ? Tu te tripotes la nouille ou quoi ?

D’un mouvement réflexe, acculé et presque pris la main dans le sac, je jette un coup d’œil sur mon cannelloni qui n’a jamais été si éloigné de la moindre envie qu’à ce moment précis. Nouveau coup d’épaule qui fait trembler tout l’appartement, Diana et la patience, ça fait trois. Et dire qu’elle était si gentille au début, si naïve également. Un vrai bonheur pour un manipulateur comme moi. Au début, elle était très loin du sosie de Fast and Furious malmenant à présent mon projet de lavement, je crois que depuis qu’elle remporte des tonnes de titres dans l’octogone, elle a pris la confiance avec moi et 10 kilos de muscles au passage. 

— Réponds-moi ou je défonce cette porte !

— Je peux avoir un peu d’intimité ? C’est possible ?

— Je vais être à la bourre ! Tu crains, putain ! J’ai entraînement !

— Laisse-moi respirer 5 minutes ! Tu peux pas te savonner après avoir sué ?

— Et toi, pourquoi tu me prends la place ce matin ? Tu devais pas faire l’ouverture de la salle de sport et te doucher à ton retour ?

La candeur de sa question en dit long sur mes bobards. Je crois qu’elle et moi avons fait le tour de la situation et que la fin de notre « relation » n’est qu’une question de jours. Le compte à rebours est lancé, tout va me péter à la figure incessamment sous peu. Elle me pense coach pour une franchise de fitness, c’est grâce (ou à cause de) ce petit arrangement avec la vérité qu’on s’est rencontrés. Il est vrai que j’ai passé pas mal de temps à perfectionner ce corps pour faire tourner des têtes, on ne devient pas un aimant à femmes sans effort (oui, je m’aime bien)… j’ai juste un peu enjolivé la réalité des faits, et voilà le résultat.

Autoproclamé professionnel de la remise en forme lors d’une inspiration divine, j’ai improvisé dès qu’elle s’est mise à boxer ailleurs, aux côtés du grand Jørgen Nielsen[2]. Traduction littérale : en usant de mon physique, j’ai ouvertement pipeauté dès qu’elle a quitté la salle de fitness où j’aimais me pavaner, devinant chez elle la possibilité de m’incruster sous son toit et de jouir d’un cadre de vie stable en lui racontant une belle petite histoire. C’est bête, je sais. D’autant plus que son préparateur sportif – et accessoirement son père spirituel  – est une ancienne terreur des rings qui pourrait me déglinguer en moins de temps qu’il ne faut pour le dire si je venais à manquer de respect à sa reine des protège-dents.

Quoi qu’il en soit, ma future-ex aussi féminine qu’un roumain unijambiste faisant la manche dans le métro m’imagine gagner un bon salaire, à des années-lumière d’une situation précaire, alors que je patauge en réalité dans les déjections d’un élevage de poussins pour une usine de banlieue. Ça ne vend pas vraiment du rêve, et si je veux être tout à fait franc, je dois même utiliser l’imparfait, des pincettes et des guillemets : « je pataugeais » dans la bouse de volailles, mon contrat n’ayant pas été reconduit. Et de la fiente à un sacré merdier, il n’y a qu’un pas.

— Håkøn ! Qu’est-ce que tu fous, sérieux ? Ouvre, bordel ! 

En guise de réponse, mon alarme du téléphone se met à meugler depuis la poche du jean qui gît à mes pieds.

— C’était quoi ce bruit ?

— Rien du tout ! Il n’y a aucun bruit !

— Qui t’appelle ?

— Personne ! Je peux me préparer tranquille ?

— Si tu textotes encore avec cette pute, je te pète les dents ! Tu m’entends ?

Ce n’est pas une métaphore, encore moins des menaces en l’air. Diana a vraiment une droite de bûcheron capable de coucher n’importe qui, c’est son gagne-pain. Et pour ne rien arranger, elle est persuadée que je passe ma vie à la tromper, alors que c’est archi-faux. Ce n’est arrivé que deux ou trois fois.

— Je ne parle qu’avec toi, tu le sais bien !

— Tu me caches quelque chose !

— Pas du tout. Je suis incapable de te mentir…

— Y a intérêt parce que sinon t’es dans la merde !

J’en ai bien l’impression… Impossible de ne pas faire le lien entre son injonction et la poire qui m’attend sagement, je me débats dans un champ lexical un peu scato, pris au piège d’un énième pipeau alors qu’elle me demande de la laisser entrer en s’excitant sur la poignée. Les fesses à l’air, fébrile et nerveux, je me penche pour faire taire mon mobile et réalise que le temps file, j’ai moins d’une heure pour me faire à l’idée, et utiliser… ce… ce truc. C’est court, très court, surtout si elle ne me lâche pas la grappe.

— Je veux MA salle de bains ! Tout de suite !

— Arrête de me mettre la pression ! Peut-être que si tu me fichais la paix, j’irais plus vite !

Je perçois un soupir. Elle abdique en murmurant que je suis pire qu’une gonzesse. Ce qui prête à sourire quand on pense que cette remarque vient de quelqu’un à qui il ne manque que la barbe pour aller casser du gladiateur en proférant des cris victorieux d’hooligans sous cocaïne. Son pas lourd s’éloigne, il ne reste que le silence et la trotteuse qui me pousse inexorablement vers le grand nettoyage. On se recentre… Lavabo. Poire. Rectum. Et autres joyeusetés.

Je déglutis, m’arme de courage en me répétant que ce n’est pas la petite bête qui va manger la grosse et je lorgne avec appréhension ce foutu emballage. Oscillant entre détermination et résignation, je m’en tire les cheveux, soufflant d’exaspération, j’hésite à déballer l’accessoire, pris d’incrédulité à la perspective de devoir me karcheriser le fion dans un laps de temps record. Du cran, mon vieux !

D’un geste malhabile, je déchire le carton, zieute à regret cette petite pompe en silicone et m’empare du mode d’emploi, même si j’imagine qu’il ne faut pas avoir fait polytechnique pour s’en servir. « Gardez cette notice, vous pourriez avoir besoin de la relire ». Le doute m’assaille, mais plus concentré que jamais, je saute l’introduction et mon regard accroche le paragraphe suivant :

« Pour plus d’informations et de conseils, adressez-vous à votre pharmacien ou à notre service client au N° vert dédié. »

Et là, tout de suite, je me demande s’il existe une seule personne au monde patientant au téléphone pour contacter le SAV des rectums récurés. Lâchant un rire stressé en songeant à cette idée, je découvre le reste des instructions et mon regard accroche un point clé qui a le mérite de me dérider :

« La POIRE À LAVEMENT est un produit dédié à l’hygiène des parties intimes, elle existe en 5 formats : 90 ML – 150 ML – 225 ML – 350 ML – 480 ML. »

Ah oui, quand même ! 480 ML, ce n’est plus une poire, c’est carrément une glacière ! J’ai tout juste le temps de chasser de mon esprit l’image d’amateurs friands du modèle XL, et je rentre dans le vif du sujet. Mais là, je déchante.

« Mises en garde »

Oh ! Putain ! Trois mots affolants, mes pupilles se dilatent, ce qui n’est d’aucune utilité, vu la partie de mon anatomie que je suis censé mobiliser. Alors que ma conscience refuse tout net d’intégrer le fait que je me documente sur la meilleure manière de me purger l’arrière-train à 50 minutes de mon rendez-vous avec ma spécialiste, je me redresse et me motive devant le miroir avant de reprendre ma lecture de plus belle. Ça ne peut pas être si périlleux, vas-y champion !

« Attention !!! Ne pas l’utiliser de manière excessive. »

Sympa d’avertir ! Des fois que ça serait addictif et que je deviendrais complètement accro au point d’opter pour le format glacière. Tandis que mon esprit part manifestement en vrille, un texto de mon meilleur ami Stellan me rappelle à l’ordre sur le champ. D’après son SMS, il est déjà en route pour me rejoindre, et si je veux y être à temps, je dois vraiment me sortir les doigts. Ben oui, sinon il n’y a plus de place pour la poire, CQFD…  Je commence inconsciemment à verrouiller mes fesses et je termine ma lecture de cette maudite notice par une phrase qui m’achève.

« Ne pas utiliser de corps gras, ni d’eau de javel. »

De l’eau de javel ? À moins d’être un fan inconditionnel de Monsieur Propre, je ne vois aucune bonne raison de s’asperger le derrière à l’aide d’un berlingot de détergeant. Existe-t-il vraiment des gens qui auraient l’idée de se coller du CIF dans le SIF[3] ? Pourquoi pas de l’anticalcaire tant qu’on y est ? Immédiatement, je cesse de fredonner « Le côlon dure plus longtemps avec Calgon ! » et me conditionne afin de passer à l’action. Ouvrant le robinet du lavabo cette fois, je contrôle la température du jet, avant d’amorcer un protocole qui ne m’enchante pas vraiment. La poire est pleine, l’heure est grave.

Accoudé au lavabo, je m’incline en avant, un peu nerveux et très en retard, présentant dans une position magique le saint-graal à ma cible. Quand faut y aller, faut y aller…

Traversé par un moment d’hésitation, tel un puceau sur le point de goûter au monde d’après, je respire vite, façon petit chien en salle de travail, comme si j’attendais que la péridurale fasse effet, jusqu’à ce que Diana boxe contre la porte en mode furie pour marquer son grand retour. Sans doute à cause de la peur, victime d’un sursaut nerveux, je presse la poire d’un mouvement réflexe, et c’est le drame. Bien malgré moi, je m’arrose copieusement le cul jusqu’aux cuisses et bondis au garde-à-vous, le cœur tapant et de la flotte tiède ruisselant sur les jambes.

— Håkøn ! Si tu as vidé le cumulus, je te jure que je te casse en deux !

Panique à bord, elle va pulvériser la serrure d’un coup d’épaule et me briser les os si je ne lui rends pas cette salle de bains dans la seconde. J’ai tout juste le temps de balancer le tout à la poubelle, de me refagoter et d’ouvrir, la bouche en cœur.

— C’est bon, voilà, tu l’as ta salle de bains…

— T’as même pas les cheveux mouillés. Qu’est-ce que tu foutais ?

Regard inquisiteur, moue suspicieuse de sa part, et la trouille de servir de punching-ball de mon côté. Je sais à présent ce que ressent un chasseur devant un phacochère en colère. Diana souffle comme un bœuf, elle me détaille de la tête aux pieds, à croire qu’elle se trouve au début d’un second round qu’elle compte remporter par K.O.. Il est temps de tirer ma cartouche et ma révérence par la même occasion, avant de prendre un high-kick dans les gencives. À rester trop longtemps au même endroit, on finit toujours par se faire griller. C’est l’heure de plier boutique, toi et moi, Diana, c’est terminé.

— Il faut qu’on parle.

— Alors magne-toi, j’ai pas toute la journée !

Sa musculature de pitbull prend toute la place sur le seuil tandis qu’elle me fusille du regard depuis son jogging gris chiné. J’ai une pensée pour son entraîneur qui est à peu près taillé comme Hulk et qui ne peut pas me piffrer. Il y a de grandes chances qu’ils passent tous les deux leurs nerfs sur moi au fond d’une salle de boxe, parce que je lui aurais brisé le cœur. Avec sa finesse habituelle, elle renifle et aboie, accoudée au chambranle de la porte.

— Je t’écoute. Parle ! Qu’est-ce que t’as à me dire ?

La vérité semble être si simple à prononcer, du moins sur le papier. Il suffirait de me lancer, d’oublier le fait que de casser des gueules est son métier et que je ne pourrais jamais lever la main sur une nana, même moche, même pour me défendre. Il me faut simplement lui avouer que je n’éprouve rien pour elle, c’est pourtant pas sorcier. Je suis ici simplement pour me stabiliser, je sais qu’elle tient à moi – à sa manière –  mais je ne peux plus vivre avec une lutteuse ceinture noire de jalousie qui éructe et lâche des caisses comme un vieux bulldog français.

Et puis, ce n’est pas la seule raison, j’ai déjà une nouvelle cible dans ma ligne de mire, quelqu’un de féminin, qui n’a pas des pecs à la place des seins, une belle gastro-entérologue. Et je compte bien transformer cette consultation en opportunité à saisir, avec ou sans poire. Mais puisque je ne suis pas tout à fait un salaud, je tiens pour une fois à rompre proprement : à défaut d’avoir le rectum nickel, je peux au moins avoir les idées claires et la conscience immaculée. Vas-y mon grand, tu peux le faire ! Presque solennel, bien droit face à Diana, je fixe sa brassière orange fluo qui ondule au gré d’un souffle agacé et j’ouvre enfin la bouche.

— Ne traîne pas sous la douche, j’ai l’impression qu’il y a un souci avec le thermostat.

Adieu vérité. Je ne suis qu’un lâche, mais je m’en remettrai.

— Y a plus d’eau chaude ? Va te faire foutre, Håkøn !

C’est bien ce que j’ai l’intention de faire. Agacée, Diana entre de force dans la salle de bains et me laisse enfin en sortir. Tout en m’éloignant sans demander mon reste, j’attrape au vol mon blouson en cuir et me décrète officiellement dans un beau merdier. À plus forte raison, au moment où elle me retient une dernière fois. Les poils dressés, les fesses contractées, je me fige lorsqu’elle prononce mon prénom d’une voix étrangement douce mais teintée de doute.

— Attends un peu… Dis, Håkøn ?

Me retournant lentement vers elle, je m’attends au pire, surtout lorsque je me rends compte qu’elle fronce les sourcils. Je redoute alors son index tendu qui me désigne coupable en formant de petits cercles en direction de mon falzar.

— Oui ?

— C’est quoi cette auréole sur ton cul ?


[1] Mixed Martial Arts, ou Arts Martiaux Mixtes, sport de combat.

[2] Le personnage de ma nouvelle « Uppercut ». Un viking aussi brutal qu’intimidant.

[3] Sillon Inter Fessier, pour les initiés. Bien que techniquement le SIF soit externe et ne concerne donc pas l’anus. Soyons précis.


Hakon
Chapitre 1

Malgré le grand soleil qui inonde la place colorée et les boulevards fréquentés d’une belle lumière laiteuse, mon pantalon se transforme en bac à glaçons, même si on peut dire que j’ai eu chaud. À cause des 3°C au thermomètre et de mon jean trempé, je presse le pas vers ma voiture garée sur Birger Jarlsgatan avec l’impression d’avoir un Mister Freeze qui cherche à malmener ma raie. Aux pieds de bâtiments anciens, je me réfugie dans mon 4×4 Skoda plus tout jeune, seul vestige d’une vie à peu près équilibrée, avant que mon quotidien ne devienne qu’un tas de mensonges et d’absurdités. Un œil sur la montre, la ligne de basse funky de « Here Comes The Hotstepper » dans les hautparleurs et le chauffage réglé à fond, je quitte Östermalm, le district des bobos branchés, pour remonter le quartier d’affaires et m’empaler dans les embouteillages en direction du lac Mälaren.

Mon derche fond sagement sur le siège tandis que je fredonne pour me motiver, le temps d’un petit détour, juste avant d’entamer mon rencard déguisé en auscultation. Diana la guerrière n’est plus qu’un lointain souvenir et c’est d’une humeur au beau fixe que je récupère au vol ce pin’s à la gueule d’ange qui claque des dents sur le trottoir. Un visage fin sous un bonnet de laine, une silhouette élancée, les traits saillants et des baguettes à la place des cheveux : Stellan a tout d’un personnage de manga. Sa ressemblance avec Ryunosuke Chiba dans « Assassination Classroom » est si évidente que tout le monde l’appelle Chiba. Il se jette dans l’habitacle et quatre bises plus tard, ses lèvres reprennent des couleurs.

— J’ai failli décéder d’hypothermie !

— Désolé, une petite galère à la maison.

Avec le poignet souple et toute la délicatesse qui le caractérise, il effleure mon visage en affichant un air inquiet sur le sien.

— C’est encore le bulldozer ? Qu’est-ce qu’elle a ?

— Rien, une vague histoire de poire…

— De poire ?

— Laisse-tomber. Oublie ça !

— Tiens, j’ai ton loyer…

Frigorifié, il dégaine une liasse de billets qu’il me remet avant de placer sa main sur le cœur d’un geste un peu précieux.

— Si tu veux mon avis, tu devrais la plaquer. Rien ne t’oblige à la supporter !

— C’est bientôt terminé. Ça sent le roussi.

— Si tu veux mon avis, ça pue la mort depuis le premier jour. C’est une connasse et pis c’est tout !

Je crois que c’est le seul mec que je connaisse qui croise les jambes en voiture quand il s’énerve – et même quand tout va bien, d’ailleurs. Mais son orientation sexuelle n’a jamais été un problème à mes yeux, ce petit brun tirant sa beauté – un brin asiatique – d’une grand-mère vietnamienne est plus qu’un ami : c’est carrément mon frère. Et il pourrait jeter son dévolu sur des siamoises ou bien des chèvres que je lui consacrerais tout de même ma vie.

— T’es dur, Chiba. Grâce à elle, tu as mon appart.

— Je ne fais que te le sous-louer, nuances. Et ça ne l’autorise pas à te faire vivre un enfer.

— J’ai abusé à plusieurs reprises… Puis elle m’a pas mal aidé, faut le reconnaître.

— Ouais mais elle déteste ton père, et ça mon vieux, ça ne passe pas !

Il n’a pas tort, je bifurque vers Kungsholmen en fendant la capitale et ses nombreuses îles pour m’approcher de l’hôpital. Avec du givre sur son bonnet, les joues rougies par le froid, Stellan souffle sur ses mains, contrôle la fraicheur de son teint dans le miroir du pare-soleil et renchérit de sa petite voix fluette.

— Bon alors ? Du coup, tu comptes rebondir ? T’es outrageusement canon dans ton cuir… Ça sent le plan B, pas vrai ?

— J’ai plutôt un plan cul, dans quelques minutes.

— À l’hosto ? Ne me dis pas que…

— Si.

— Avec… ?

— Précisément.

Le bâtiment ocre du centre hospitalier Capio Saint-Göran se profile dans un écrin de verdure et je me gare à l’arrache sur un bout de trottoir tandis que « Chiba » prend mes projets en grippe. Le futal encore un peu humide, je quitte le véhicule, alors qu’il se cramponne à la portière, le minois plus que fâché et un regard qui me condamne.

— Attends, je m’inquiétais pour ton rendez-vous, moi ! Tu sais que j’ai remanié mon agenda afin de t’accompagner ? J’ai carrément annulé un shooting pour toi !

— Et je te remercie de te préoccuper de ma santé.

— Ta santé ? Tu parles ! C’est du foutage de gueule ! Du coup, ta coloscopie programmée c’est aussi du flan ?

— Pas vraiment. Je n’en sais rien. Tu dramatises tout…

— Non, mais tu aurais pu me dire la vérité ! Merde ! « Neuf », tu crains !

Neuf, c’est le petit surnom qu’il me donne de temps en temps. La faute à une phalange cruellement sectionnée. Pas de mélodrame entre nous, je vis plutôt bien le fait d’avoir presque un doigt en moins, je ne suis handicapé que pour claquer un doigt d’honneur de la main gauche. Mon majeur dressé ressemble alors à un nain qui cherche les embrouilles, ce qui n’effraie personne, mais intrigue tout le monde. Rares sont ceux qui savent comment j’ai réellement perdu un bout de doigt, même Stellan l’ignore. D’ailleurs, celui-ci ne décolère pas à propos de mon tête à tête imminent à l’hôpital. 

— Je ne vais pas planter la tente alors que tu vas t’envoyer en l’air avec ta gastro-entérologue !

Un couple de retraités s’immobilise sur le bitume, atterré par notre discussion. Mal à l’aise par les rides de la mamie qui convergent vers ma personne, j’arrondis les angles, un ton plus bas.

— Moins fort, Stellan ! Et puis ce n’est pas du tout sûr, elle n’est pas encore au courant.

— Quoi ?

— Je vais juste tenter ma chance…

Levant les yeux au ciel, il s’en arrache le bonnet en marmonnant « de mieux en mieux », ce qui ne m’empêche pas d’avancer vers le bâtiment principal. Rien ne m’arrêtera, après tout, j’étais prêt à débarquer ici avec le colon étincelant. Je consulte ma montre et tente de le rassurer tout en traversant le parvis pour pénétrer dans le hall du service dédié. Je vois bien que mon frère de cœur me maudit au milieu de l’enfilade de chaises et j’ai soudainement quelques scrupules à l’entraîner dans mes sorties de piste.

— Allez, il est 9h30, si j’en crois mon sex-appeal, ça ne devrait pas prendre trop de temps avant qu’elle ne succombe à mon charme. Souhaite-moi bonne chance !

9h36. Six minutes chrono, c’est le temps total qu’il m’a fallu avant d’être reconduit hors du bureau de la spécialiste. Dans la salle d’attente, mon petit Chiba n’a même pas eu le loisir de s’ennuyer et m’interroge à présent d’un regard inquiet. Haussant les épaules en guise de réponse, je règle ma consultation foirée auprès de la secrétaire derrière son comptoir et tente de ramasser les miettes de ma dignité avant de quitter ce fiasco pour de bon.

Lançant un dernier coup d’œil vers la porte de cette grande blonde dévouant sa vie aux viscères, un frisson me parcourt l’échine jusqu’au sphincter avant d’emprunter le couloir aux côtés d’un Stellan de plus en plus curieux.

— Si j’en crois l’heure… Soit tu es le plus mauvais coup que la terre ait jamais porté, soit ça s’est mal passé.

Mal à l’aise dans le corridor blanc, me faufilant au milieu des patients et des infirmières, je m’explique à voix basse à propos d’un échec cuisant.

— Je me suis trompé, on n’était pas sur la même longueur d’onde, elle et moi.

À quel moment ai-je cru que j’allais pouvoir séduire une femme qui me demande d’avoir impérativement le rectum décapé ? Mon pote cherche mon regard et je l’admets, il a bien le droit de me taquiner.

— Je croyais que personne ne pouvait résister à ton charme ?

— Il faut croire que ça ne l’a pas fait. Et puis elle était trop grande. Presque aussi grande que moi…

— Où est le problème ?

— La taille de ses mains, pardi ! C’est bien simple, c’est pas des doigts qu’elle a, c’est des bâtonnets de poisson pané.

— Tu exagères toujours. Et tu as pris peur en voyant ses paluches du coup ?

— Elle a enfilé son gant et fait claquer le latex en me demandant de me tourner. Si tu savais… Elle avait ce petit air satisfait…

— Mais tu croyais quoi, sérieux ?

— J’en sais rien… Je m’attendais à tout, sauf à ça. Quand j’ai vu son énorme churros en guise d’index arriver vers mon… je n’ai pas pu la laisser faire !

— Elle a dû en voir d’autre… Ce n’est qu’un toucher rectal, c’est médical.

— Non, si ça démarre par un doigt dans le cul au premier rencard, imagine ce qui peut arriver au prochain rendez-vous.

— Peut-être parce que ce n’était pas un rencard, non ?

— Ça dépend de l’intention qu’on y met derrière. Mais peu importe, tu aurais vu son sourire sadique… Je suis sûr qu’elle se régale à pourfendre ses patients du matin au soir !

— C’est son boulot, Håkøn !

— Je m’en fiche ! Et dire que j’étais à deux doigts de me faire un lavement pour elle…

— C’était ça l’histoire de la poire ? J’aurais pu te conseiller, tu sais ?

— Raye cet incident de ta mémoire. Et efface-moi tout de suite ce sourire moqueur !

— Pardon, c’est nerveux. Et alors, tu t’en es sorti comment ?

— J’ai tout arrêté, qu’est-ce que tu crois ? Et j’ai annulé la coloscopie direct par la même occasion.

— Tu n’aurais pas dû… Håkøn, tu sais que c’est un dépistage préventif, on ne plaisante pas avec ce genre de truc.

— C’est pas un « dépistage », c’est carrément une caméra dans le fion, tu comprends ? Et moi, vivant, jamais rien ne rentrera là-dedans.

L’air frais nous fouette le visage dès qu’on met un pied dehors, et alors que je pense en avoir terminé avec l’interrogatoire, Chiba récidive tandis qu’on avance vers ma caisse.

— Ce n’est qu’une toute petite caméra. Pourquoi tu en fais des tonnes ?

— Bien sûr, toi ça ne te dérange pas… La caméra peut bien rentrer, avec la perche, le micro, l’ingé son, le réalisateur et tout un plateau de tournage !

— T’es bête… N’importe quoi !

— Arrête, t’es une coquine… Tu pourrais accueillir tout Netflix là-dedans, ne dis pas le contraire !

— En fait, ça dépend de la tête de l’ingé son…

— Tu vois, tu te chauffes tout seul.

— Rappelle-moi pourquoi on est encore amis, déjà ?

Un avion déchire le ciel au loin, j’inspire cet oxygène glacial avec un petit rictus espiègle en songeant à sa question.

— Peut-être parce que tu m’as shooté pour ton book et que ma belle petite gueule t’a permis de te faire un nom comme photographe ?

Sous son bonnet, il secoue la tête, faussement dépité par ma modestie toute relative et une vérité qu’il ne peut pas nier. Pourtant, Stellan plonge les mains dans ses poches et objecte, non sans sourire.

— Je pensais surtout à tout ce que tu as fait pour moi.

— Arrête avec ça… On dirait que tu veux me sanctifier à chaque fois que tu remets le sujet sur le tapis.

— Non, je te rassure… Tu n’as rien d’un Saint !

— J’aime mieux ça.

— Tu es souvent insupportable, tu te comportes comme un crétin avec les gens et tu ne respectes rien…

— On va se calmer avec la franchise ?

Son sourire laisse échapper une fine buée ainsi que la suite de mon portrait.

— Mais les nombreuses années passées à se supporter mutuellement, ça compte. Non ?

Il a l’art de me toucher à chaque fois dans le mille, si bien que je soupire.

— C’est vrai, ça compte… Et puis, patienter dans une salle d’attente pendant qu’une femme d’un 1m90 tente de me fouiller en profondeur, ça, c’est la véritable amitié.

Gloussant dans sa veste verte un peu trop étriquée, il ne peut s’empêcher de nuancer en retrouvant une once de sérieux.

— Un véritable ami s’inquiète pour toi, Håkøn. Et si on te retrouve une grosseur à toi aussi ?

Chiba se stoppe devant mon 4×4 et appuie sa question d’une main sur mon bras. Je vois bien à son visage d’éternel adolescent qu’une pointe de peur trahit ses états d’âme. Une trouille qui ne m’atteint pas et que j’envoie valser d’une simple phrase. 

— Ce n’est pas parce que mon père a eu un petit pépin que je suis dans le même cas de figure.

— Ça, tu n’en sais rien. Il va mieux, au fait ?

Un blanc. Instant de flottement, les clignotants de ma Skoda meublent mon silence et je contourne ma caisse pour prendre le volant.

— De ce côté-là, tout va bien. Mais je dois passer le voir justement…

Et quand on parle du loup, mon téléphone se met à sonner. Un appel émis par un numéro que je ne connais que trop bien et qui me noue l’estomac. Voyant que je me décompose devant mon écran, Stellan fronce des sourcils.

— C’est la clinique ?

— Oui, une seconde… Je dois répondre.

Avec un soupçon d’appréhension, je décroche et reconnais immédiatement la voix de la cheffe du service comptable dans lequel est interné mon père. Mais pas du tout pour son côlon.

— Monsieur Sundback ?

Un tout petit « oui » s’échappe de ma gorge de plus en plus serrée. Je ne suis plus d’humeur à fanfaronner, on dirait que les ennuis me rattrapent.

— Je vous ai laissé une dizaine de messages sur votre répondeur.

— J’ai eu un souci avec mon opérateur. J’étais à l’étranger. C’est à quel sujet ?

J’ai surtout fait l’autruche et vidé ma boite vocale d’un coup, sans rien écouter, en ayant pertinemment conscience de l’objet de ses appels.

— Nous sommes à deux trimestres non réglés, monsieur.

— Oh, ça…

J’adresse un regard crispé vers Stellan qui n’en manque pas une miette, j’inspire profondément, avant d’improviser comme je sais le faire.

— Vous savez que les primes versées aux pilotes de longs courriers chez Viking Airlines sont retardées cette année ?

Mon frère roule de grands yeux écarquillés et manque s’étrangler alors que j’assure à mon interlocutrice que tout sera réglé sous peu.

— Je pensais être payé en revenant de New York. Sitôt que la direction aura négocié avec le syndicat, le versement des primes sera régularisé par la compagnie. C’est une question de jours, je vous le garantis.

— Je l’espère, Monsieur. Sans quoi nous ne pourrons plus prendre en charge votre père.

Je me gratte le cou comme si je cherchais inconsciemment à me défaire de la corde que cette phrase vient d’enrouler autour de moi.

— Ce n’est qu’un insignifiant contretemps. Considérez que le sujet est clos, l’argent n’est pas un problème. Comment va-t-il ?

— Je l’ignore, je m’occupe seulement des chiffres. Mais je vois dans son dossier qu’il cherche régulièrement à s’échapper. Il n’est pas un patient commode.

— J’en ai pleinement conscience… Vous vous en doutez.

— Puis-je compter sur vous pour faire le nécessaire et solder vos mensualités d’ici la fin de la semaine ?

— Plutôt la semaine prochaine, je m’envole pour les Maldives ce week-end, je risque d’être limite.

J’entends d’ici Chiba s’offusquer dans mon dos, je raccroche sur une formule de politesse et une pirouette avant qu’il ne me saute dessus.

— Ah, ouais ! Tu es pilote de ligne, maintenant ! Carrément !

— Je ne sais pas, j’ai vu un avion dans le ciel, j’ai improvisé. Il faut voir les choses en grand !

— En grand ? Dixit le mec qui nourrit des saumons et prétend être prof de fitness…

— Des poussins, pas des saumons. Je suis écœuré de la poiscaille.

— Des poussins ? Sérieux, tu bosses dans la volaille ?

— Chez Khüne, c’est triste mais j’ai rien trouvé de mieux…

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— À quoi bon ? De toute façon, c’est terminé, ça aussi.

— Attends, Neuf ? Tu n’as plus de boulot ? Pourquoi tu ne lui as pas demandé un délai ou un échéancier ?

— Ça va pas ou quoi ? Et pourquoi pas lui dire la vérité tant que tu y es ? J’ai simplement débité ce qu’elle avait envie d’entendre ! Les gens sont comme ça.

Désespéré par ma vision du monde, Chiba s’engouffre dans la Skoda, et j’en profite pour consulter le solde de mon compte en banque. Clairement, mes finances ne vendent pas du rêve, ce n’est même plus être dans le rouge dans mon cas : j’arrive à un stade où je peux entendre ma carte bancaire sangloter.

Avec une petite pensée pour mon conseiller financier en dépression, j’entre à mon tour dans l’habitacle et je me sens pour la première fois au pied du mur. Mon couple est assis sur une caisse de TNT, mon bobard de la salle de sport s’essouffle, le chômage me pend au nez et mon quotidien s’annonce de plus en plus en compliqué avec l’ombre de mon père planant sur mes projets. Si bien que je n’ai plus d’autre option que d’avouer la vérité à mon pote. Conscient de toucher le fond, je reste immobile une longue seconde, le regard dans le vague, la main sur le volant tandis qu’il pianote sur son mobile, l’air renfrogné. Allez, courage. Il peut tout entendre, c’est comme ton frère. Lance-toi, ça ne peut pas être aussi terrible que de se rincer le fion.

— Dis, Stellan ? Tu crois que tu pourrais me dépanner ? Je suis à sec.

— Tu te fiches de moi ? Je viens de te verser ton loyer !

— Il me faudrait bien plus qu’un loyer…

— Je suis photographe, pas banquier ! Zut, Håkøn !

— J’ai vraiment besoin de ton aide.

— Non, ce n’est pas de mon aide dont tu as besoin. Il te faut un vrai job.

Ma gorge se serre, et sa remarque m’éclabousse d’une mélancolie inexplicable.

— J’avais un vrai job…

Dans une autre vie, et j’ai tout fait foirer pour ne pas changer. Il bat des cils, une bonne dizaine de fois et croise ses jambes avec un raffinement qui m’espantera toujours autant. Puis il me fixe d’une manière étrange, alterne des regards insondables entre mon visage et son téléphone avant de se racler la gorge.

— Et tu étais doué, d’ailleurs.

— C’était… C’était il y a une éternité. Inutile de remuer le couteau dans la plaie.

Hochant du bonnet, il acquiesce en silence et enserre un peu plus son portable pour reprendre d’une voix plus claire.

— Et si j’avais un boulot pour toi ?

— Dans quoi ?

— Ton domaine de prédilection.

— Le porno ?

— Stupide individu ! Dans la publicité, Håkøn. Je te parle d’une agence de pub.

Je me redresse d’un coup sur mon siège puis délaisse le volant afin de mieux le contempler et chercher à savoir s’il se fout de moi ou s’il est sérieux. Mes questions s’embrouillent, je bredouille quelques syllabes inaudibles et Chiba éclaire mes lanternes.

— J’ai shooté en sous-traitance pour cette boîte, il n’y a pas si longtemps. Et j’ai sympathisé avec Joakim, l’assistant du boss. Ce petit jeune est dans ses petits papiers. Et si j’en crois son texto…

Il brandit fièrement son écran et illumine son minois angélique d’un sourire triomphant.

— … Ils recrutent actuellement. Ils font passer des entretiens suite à une restructuration. Une histoire étrange de scandale en interne, apparemment…

— Vraiment ?

— Si je te le dis, et c’est bien payé à ce qu’il paraît.

— Et ils recrutent des créatifs dans cette boîte ?

— Pile-poil ton profil. Je peux donner un coup de fil pour que tu passes en priorité. Mais…

Dégainant un stick de Labello, il hydrate ses lèvres et change complètement d’expression, pour adopter une posture strictement à l’opposé de ses mœurs : impénétrable.

— Mais quoi ? Dis-moi ! Accouche !

— Il faut que tu saches que cette agence a une réputation un peu particulière…

— C’est-à-dire ?

— Tu es chaud ou pas ? Car c’est assez « spécial »…

— Mais bien sûr que je suis chaud ! Tu vois ma tête ? Je ne rêve que d’une chose, c’est de retrouver un poste comme celui-ci ! Allez, envoie la sauce que je postule illico !

Hélas, c’est l’ascenseur émotionnel. J’ai cru avoir droit à un Noël avant l’heure et je déchante dans la seconde qui suit. Je n’aime pas quand Chiba se frotte les mains nerveusement, encore moins quand il baisse les yeux et prend sa petite voix en laissant son regard fuir loin de moi.

— Il est de notoriété publique qu’ils ne recrutent que des… des gens comme moi.

— Des petits bruns au style métro ?

— Des gays, Håkøn. Des homos.

— O.K., c’est mort. Impossible !

— Sûr ?

— Certain. Tu aurais dû me voir avec une poire à se laver le cul pour comprendre que je ne suis pas l’homme de la situation.

— Personne ne te demande de te laver le cul.

— Peu importe, laisse tomber.

— Pourtant, tu m’as prouvé à maintes reprises ton ouverture d’esprit.

— Je veux bien avoir l’esprit ouvert mais pas le rectum.

— C’est un poste de créatif, on ne te demande pas d’être un esclave sexuel dans une backroom.

— On oublie cette histoire. Je te dépose chez toi.

Non pas que je sois hostile à l’homosexualité, ce n’est pas du tout la question, mais je ne me vois pas baigner dedans 5 jour sur 7, du matin au soir. J’ai l’habitude de mentir comme un arracheur de dents, mais de là à endosser un rôle aux frontières de ma virilité… c’est hors de question. Stellan ne semble ni surpris, ni vexé, et murmure un « comme tu voudras » laconique avant de s’installer confortablement au fond du siège et de reprendre un ton plus haut.

— Mais tu loupes une sacrée opportunité. Je te croyais gravement dans la mouise…

Peut-être. Mais je suis déjà en train d’ériger mon plan B. Un plan n’exigeant pas de maquiller ma nature profonde, un stratagème qui nécessite de revenir chez Diana pour parer au plus urgent en m’abaissant à la pire chose qu’un futur-ex petit copain puisse faire : lui taper du fric en son absence afin que mon père ne soit pas mis dehors. Sur cette triste décision, je soupire et mets le contact.

— Je vais trouver une solution.


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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indépendant toulousain, rêveur compulsif et accro au café. J'écris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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