SERGHEY

S

Serghey

 

4e de couverture :

Maman solo dépassée par le décès de sa sœur, Tihana doit retrouver le chemin des soins à domicile,  en tant qu’infirmière au chevet d’un patient très particulier.

Aussi élégant que difficile à cerner, Serghey est célèbre mais surtout odieux avec toutes les soignantes ayant croisé sa route. Tihana ne sait rien de lui, à part qu’il est insupportable et qu’il cache quelque chose… Comme les circonstances de ses blessures, entre autres…

Au cœur de la Croatie, il se pourrait que la sincérité d’une mère divorcée rencontre un prodige au passé trouble. Deux mondes, deux caractères qui gravitent autour de la reconstruction et une symphonie saupoudrée de doutes, de passion mais aussi d’une sublime attraction.

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Broché dédicacé

Extrait

Prologue

Serghey

D’aussi loin que remonte le fil de ma mémoire, je crois que je n’ai jamais vraiment eu à ouvrir une seule porte par moi-même. Qu’elles soient lourdes, à galandage, blindées ou simplement sur ma route, il y a toujours eu quelqu’un pour s’en occuper volontiers à ma place. Sans doute l’apanage des gens bien nés…

La première personne à m’avoir ouvert chaque fois que c’était nécessaire n’est autre que ma gouvernante à qui je dois la douce nostalgie d’une enfance dorée, mais trop courte. Puis mes professeurs particuliers s’en sont chargés durant de longues années. Se sont ensuivis, les voituriers et les aimables grooms des palaces que j’ai eu la chance de fréquenter.

J’ai beau réfléchir, de Monte-Carlo à New York, en passant par Dubaï, il y a toujours eu du personnel compétent et dévoué aux quatre coins du globe pour m’épargner cet effort, qu’il s’agisse de ma loge, d’une limousine, d’un studio d’enregistrement ou de l’entrée réservée aux artistes. Et même au fond d’une épave fumante encastrée contre un arbre, je n’ai pas eu l’occasion d’ouvrir la portière de mes propres mains. J’étais pourtant pris au piège d’une carcasse en bouillie, truffée de verre brisé et de mon propre sang. Au bout du compte, ce sont les pompiers qui ont découpé la carrosserie pour m’extirper du véhicule avant que je ne perde connaissance.

Il faut croire que la vie apprécie l’ironie, parce qu’un an après cet accident, je me retrouve planté sur les dalles de marbre du grand salon, devant l’élégante porte de mon bureau, si diminué physiquement que je suis incapable de mettre la clé dans cette satanée serrure. Ce n’est pourtant pas sorcier, c’est si banal que personne n’y prête attention, alors qu’il s’agit pour moi d’une épreuve soulignant l’ampleur de ma déchéance. 365 jours de résilience et tout ça pour quoi ? Pour tomber si bas qu’il me faut être assisté.

— Monsieur ? Vous avez besoin d’aide ?

Comme si la frustration provoquée par un simple geste du quotidien devenu hors de portée ne suffisait pas, il faut que la voix timide d’une aide-soignante craintive s’invite dans cet échec. Sa question est toute simple, presque innocente, mais elle me renvoie en pleine face mon statut d’infirme.

Figée comme une plante d’intérieur à côté de mon piano à queue, cette Croate aussi maigre que bienveillante souligne surtout ma perte de contrôle. Elle a le regard clair et fuyant, une empathie presque humiliante chevillée au corps. Je n’en peux plus d’entendre son timbre si particulier qui transpire la pitié devant un virtuose fauché d’un coup au sommet de son art et à qui il ne reste que l’allure d’un trentenaire en smoking pour sauver les apparences.

Au fond… Si ce n’était pas si dégradant, la situation en serait presque risible, alors je m’accroche à mon flegme et laisse ma part sombre la remettre à sa place en tentant de nouveau ma chance pour ouvrir mon bureau.

— Je ne vous ai rien demandé. Cessez de me regarder. Tournez-vous.

Sous les hauts plafonds et les moulures, ses yeux s’abaissent pour fixer le cuir de mes chaussures signées Magnanni tandis que mon souffle agacé se perd dans le vaste espace. Dans un murmure, elle s’excuse, mais je sens monter en moi quelque chose que je ne maitrise pas. Une espèce de fureur nourrie par l’impuissance ainsi que par la douleur persistante de mon opération des métacarpes brisés. L’infirmière insiste, elle tient bon et j’imagine que son attitude part d’un bon sentiment.

— Laissez-moi vous donner un coup de main…

Exaspéré d’être vu en position de faiblesse, je passe sous silence le mal qui ronge mon épaule en miettes et me montre franchement moins magnanime.

— Je vous ai dit de vous tourner !

Avec la statuette de bronze trônant sur la laque noire de mon instrument pour seul témoin, elle s’exécute en tenant ses doigts frêles et pâles pendant que je serre les dents puis récidive en présentant la clé devant le verrou. En pure perte.

— Vous allez y arriver, Monsieur. J’en suis certaine.

— Gardez vos encouragements pour d’autres patients.

J’ai beau soutenir mon geste à l’aide de ma main libre, le pansement tremble, un élancement aigu m’entrave et je lutte pour parvenir à mes fins avec la ferveur d’une supportrice dont la gentillesse me crispe au plus haut point.

— Prenez votre temps… Chaque progrès, si petit soit-il, est…

— Mais taisez-vous, à la fin !

Ce n’est qu’une clé, qu’une simple serrure, qu’une fichue porte que je n’arrive pas à ouvrir, mais c’est plus fort que moi, une immense impression de solitude m’envahit. Et c’est la lucidité qui prend les commandes lorsque je baisse les bras devant ce nouvel échec.

— Rentrez chez vous. Vous ne servez à rien.

D’abord médusé, son visage juvénile mais usé par des nuits de garde à répétition laisse échapper une once de contrariété. Dans le clair-obscur d’une fin d’après-midi perçant à travers les volets, elle n’a pas l’air de saisir que je viens de la remercier.

— Monsieur, votre convalescence est un combat quotidien, j’en ai conscience… mais…

La voilà qui caresse mon piano en essayant de me soutenir avec son air mielleux, trop c’est trop. Surtout lorsque ses phalanges se posent sur le bois noble de mon Bösendorfer de concert. J’ai l’impression qu’avec sa bonté dégoulinante, elle souille la carrière sur laquelle je tire un trait.

— Ne touchez pas à ce piano ! Sortez vos doigts de là !

J’aboie si sèchement qu’elle en sursaute et renverse par mégarde cette figurine de hibou moulé dans le bronze.

Un bruit sec.
Un impact à la surface.
Une trace de plus dans ma descente aux enfers.

Si je sors de mes gonds… Ce n’est pas pour la marque laissée sur un instrument assemblé à la main dans de l’épicéa autrichien, ni pour sa maladresse venant d’entacher un outil de travail à plus de 50 000 €, non… c’est surtout parce qu’elle vient de me voir drapé d’une faiblesse qui me tue et qu’elle s’évertue à tartiner son optimisme sur ma fierté. Là, au cœur de Split, dans ce salon d’où l’on peut entendre le ressac d’une station balnéaire croate très prisée, je ne suis qu’un invalide. C’est la triste réalité, crue, froide, implacable. Je suis hors service, et aucune âme charitable ne pourra changer cet état de fait.

— Vous êtes renvoyée.

— Pardon ?

— Non seulement vous êtes inutile, mais en plus vous êtes sourde. Mon majordome va vous raccompagner.

À ma demande, Igor ouvre en grand la double porte et nous rejoint sous le lustre à pampilles, toujours imperturbable, dans son fidèle costume à son image : discret, mais efficace. D’un signe de la main, il invite cette aide-soignante ayant fauté par excès de bonté à le suivre vers la sortie. Mais celle-ci fronce les sourcils, fixe une dernière fois mon bureau et se défend d’une voix chevrotante.

— J’aurais vraiment pu vous aider, Monsieur.

— Je n’ai besoin de personne. Vous pouvez disposer.

Bien que je me fiche éperdument de ce qu’elle peut penser, je crois que mon signe de la main qui hurle « du balai » contrarie la réincarnation de Mère Thérésa.

— On m’avait pourtant prévenue, mais laissez-moi vous dire que vous êtes odieux. Parfaitement odieux !

Elle a beau avoir raison, son cri du cœur ne m’atteint pas, ses larmes menaçant de sortir au grand jour, non plus. Je redresse la fameuse statuette et range la clé de mon échec dans la poche intérieure de ma veste. Il me reste à resserrer douloureusement ma cravate et mettre un terme à ses soins à domicile pour de bon.

— Ne restez pas plantée là avec votre envie de pleurer. Vos honoraires seront réglés avant ce soir.

D’abord incrédule, elle me dévisage de ses billes embuées, sa gorge se serre à l’annonce du verdict et elle cherche à me décrypter en ouvrant de nouveau la bouche.

— Qu’y a-t-il de si important derrière cette porte ? Pourquoi vous traitez les gens comme ça ?

Son regard me sonde, j’imagine que ses questions sont légitimes et qu’après des heures à supporter mon caractère, elle mériterait des éclaircissements, mais il faut croire que le pianiste que j’étais se télescope avec le patient infect que je suis devenu.

— Igor, faites-la sortir d’ici. Je ne veux plus la voir.


CHAPITRE 1
Serghey

J’ignorais jusqu’à son nom, peu importe, le sort de la soignante est scellé. Ses larmes n’y changeront rien. Sous sa fine moustache grisâtre, mon majordome lui a intimé de presser le pas vers la sortie, et je me suis retrouvé face à moi-même, dans la pénombre, devant ce piano dont la seule vue me fait souffrir bien plus que n’importe quel drain ou point de suture.

Extirpant à présent de ma poche un mouchoir de soie afin d’ôter les empreintes inacceptables sur la laque, je déplore durant quelques minutes l’accroc indélébile provoqué par la statuette renversée alors qu’Igor revient vers moi afin de me tenir informé.

— J’ai fait le nécessaire, Monsieur. Et voici votre courrier.

Avec déférence, il dépose sur le piano une enveloppe rouge qui me soulève le cœur ainsi qu’une carte postale qui ne m’intrigue pas assez pour que je daigne m’en approcher. Les mains derrière le dos, cet homme d’une soixantaine d’années me fixe avec cet air que je ne connais que trop bien. Je sais que lorsqu’il reste figé de la sorte, quelque chose ne tourne pas rond.

— Qu’y a-t-il, Igor ?

Mon majordome se racle la gorge et ajuste sa veste avant de trouver le courage de m’affronter les yeux dans les yeux.

— Si je peux me permettre, Monsieur, votre comportement est discutable.

Il n’a pas l’habitude de mâcher ses mots, et j’apprécie sa franchise en tout temps. Fort du lien qu’il entretenait avec mon père, Igor est bien le seul à avoir le droit de me recadrer de la sorte. Et à la lueur des nombreuses années qu’il a passé à mon service, je musèle ma fierté, puis me contente alors d’un signe de la tête avant de me justifier.

— Vous savez que je ne supporte pas les infirmières.

— Peut-être, mais il y a l’art et la manière.

— Avez-vous réglé ses honoraires ?

— Oui. Mais l’argent n’est sans doute pas la bonne manière, Monsieur.

Mon inspiration plaide coupable et c’est un coup de couteau dans la clavicule qui m’empêche de pleinement emplir mes poumons.

— Ce n’est pas contre elle. Je suis seulement…

— En colère, Monsieur ?

La vérité, c’est que je ne trouve pas le bon terme. Il n’y a aucun mot qui représente assez bien la frustration que j’éprouve, une espèce de consternation mêlée à une sorte de honte dissonante dans le cœur. Non, il n’y a rien qui s’approche de cette amertume saupoudrée d’un étonnant sentiment de soulagement. Un apaisement lié à ma mise à l’écart du devant de la scène. C’est d’ailleurs quelque chose que personne ne pourrait comprendre. Même moi, je ne parviens pas à m’expliquer ce que je ressens quand mes yeux se posent sur le clavier tout en noir et blanc.

— Je me sens… perdu… Seulement perdu, Igor.

Reculant d’un pas vers la desserte dédiée aux spiritueux que l’on propose aux rares convives venant ici, Igor effleure la bouteille de cristal contenant un des meilleurs whiskys de la planète avant de m’observer avec une once de compassion devant le piano.

— Peut-être que votre art vous manque, Monsieur…

Sur ce constat indéniable, il s’éclipse sans rien ajouter. Toujours les mains dans le dos, ses cheveux poivre et sel sagement plaqués en arrière, Igor referme le salon derrière lui pour m’abandonner à cette épouvantable solitude.

Comme effrayé par ce vide soudain, je replace la figurine de bronze, contemple ce hibou qui m’est cher et redresse le pupitre noir dédié aux partitions. Les reflets monochromes sur le meuble renvoient l’image d’un costume taillé sur mesure et porté par un pantin dont il ne reste que les vestiges d’un certain raffinement. Dans la laque sombre, je vois un individu censé avoir le bras en écharpe, portant tellement de cicatrices sous sa chemise de grand couturier qu’il ressemble à un vieux jouet maintes fois rafistolé, en vain.

Dans la peau d’un étranger ou d’une mélodie parodiée, loin de l’homme que j’ai pu être, je contemple avec nostalgie le clavier, les marteaux ainsi que les pédales. Ma pomme d’Adam roule péniblement lorsque je repousse du pied la banquette sur laquelle j’ai passé toute ma vie à jouer. Je sais que je ne m’installerai plus jamais face au pupitre, que je ne produirai plus la moindre mélodie, et pour ne pas mourir à petit feu de ce rejet, je me rabats sur la clé de mon bureau pour tenter une dernière fois de dépasser mes limites.

— Serghey ?

Une nouvelle voix me stoppe en plein élan. Figé devant cette serrure récalcitrante, je lève les yeux au ciel en pestant tout haut.

— J’aimerais qu’on arrête de rentrer chez moi comme dans un moulin !

— Comme dans un moulin ?

Je n’ai pas besoin de me retourner pour reconnaitre cette tessiture familière et le son particulier produit par la démarche de mon seul ami.

— Tu plaisantes, j’espère ? Tu vis dans un bunker !

— Qu’est-ce que tu veux, Zivko ?

Son ricanement approche dans mon dos et je renonce définitivement à ouvrir mon bureau quand il rétorque aussitôt.

— Mais je te retourne la question, mon cher ! À quoi tu joues, Serghey ? Je viens de croiser la petite infirmière en pleurs…

Les mains dans les poches et la tête basse, j’accroche enfin son regard gris clair, une étincelle intacte depuis l’adolescence, et je m’attache à son visage. Il ne faut pas se fier à ses traits durs, il y a bien longtemps que j’ai appris à lire derrière son nez imposant, sa mâchoire massive et sa grimace de mécontentement qui me pousse à me justifier.

— Que veux-tu que je te dise ? Elle ne faisait pas l’affaire.

Rompu à mes prétextes et mes non-dits, il affiche un rictus qui chuchote « je ne suis pas dupe » avant de se servir une lampée du 12 ans d’âge écossais.

— C’est la quatrième qui part en faisant une crise de nerfs. C’était ta dernière chance de te rétablir dans les temps…

— Peut-être que je me suis fait une raison.

Un sourcil arqué caché derrière son verre porté à ses lèvres, il cesse de boire son alcool ambré. Quand il inspire du coffre de la sorte, au point de gonfler sa chemise au col ouvert et aux manches retroussées, c’est généralement pour m’offrir une tirade dont lui seul a le secret.

— Ce n’est pas le moment d’avoir un coup de mou. Regarde droit devant et tiens le cap, tu as encaissé le plus dur. Les opérations lourdes, les broches, la rééducation… On voit le bout du tunnel. Accroche-toi à cette idée.

— Le plus dur ? Passer le reste de mes jours dans cet état, condamné à être l’ombre de ce que j’étais, il me semble que c’est ça le plus dur.

Zivko a les épaules larges, suffisamment solides pour supporter mes humeurs quoi qu’il arrive, et tout en remuant doucement son bourbon, il s’approche pour tapoter mon épaule valide.

— On sait tous les deux que tu as morflé par le passé. J’étais aux premières loges…

— Alors tu sais que je refuse d’en parler.

— Okay, très bien. C’est ton choix… Après tout, tu as eu ton lot d’infirmières bien avant de devenir quelqu’un…

— Et voilà, tu en parles. C’est plus fort que toi.

L’air faussement détaché, il vide son verre en me transperçant soudainement du regard, mon ami me lance un coup de menton, comme pour mieux me placer dos au mur.

— Alors, parlons du futur. Tu as essayé de te remettre à jouer ?

Un rire décharné s’échappe du nœud que j’ai à l’estomac et je suis toujours stupéfait par l’obstination de mon partenaire, notamment sur les sujets qui fâchent.

— Tu vois l’état de ma main ? Je ne suis même pas capable d’ouvrir une porte…

— Ce n’est pas en renvoyant toutes les aides-soignantes du pays que les choses vont s’arranger. Tu en as conscience ?

— Je le sais pertinemment…

Et mon soupir désœuvré s’étire jusqu’à lui pour esquisser les contours de l’impasse dans laquelle je me trouve.

— Alors qu’est-ce que tu fabriques, Serghey ? On dirait que tu n’as pas envie d’aller mieux ?

— Et si je te disais que c’est le cas ? Et si je n’avais plus envie de jouer ?

En presque quinze ans d’amitié, je ne l’ai jamais vu éclater de rire de si bon cœur. Un rire slave mais étincelant d’incrédulité.

— Plus envie de jouer ? C’est la meilleure celle-là !

— Je suis sérieux, Zivko.

Reprenant son souffle, il lui faut une petite seconde pour comprendre que l’heure est grave.

— Ne dis pas d’âneries, tu ne peux pas abandonner. Je suis ton ami et sans te passer de pommade, laisse-moi te dire que tu es un des meilleurs interprètes du monde.

— C’était peut-être le cas à l’époque…

— Tu es né pour le piano, tu as l’oreille absolue ! Alors tu vas écouter attentivement ce que je te dis : tu vas renaitre de tes cendres !

— Si tu es mon ami comme tu le soulignes, tu peux comprendre que jouer me manquera cruellement… mais…

— Mais quoi ? Il n’y a pas besoin de « mais » !

— Mais… je ne reviendrai jamais à mon niveau. Je le sais au fond de moi, à tel point que le simple fait de toucher le clavier me révulse. On ne peut pas être et avoir été.

— Oh que si… Détrompe-toi. On peut parfaitement ! J’étais à tes côtés alors que tu apprenais les bases du solfège. Et je suis toujours là pour te mettre un coup de pied au derrière, si besoin.

Ses tentatives visant à me dérider échouent face à mon déchirement. Je suis écartelé entre le manque cruel de me perdre dans les mélodies que j’interprétais avant et cet avenir qui me condamne à être médiocre. Comme si j’étais amputé de mon talent à jamais. Dans ma tête, c’est décidé, je préfère renoncer que de ne jamais renouer avec le succès, mais Zivko s’offre un nouveau verre et n’a pas l’intention de faire une croix sur ma carrière.

— Écoute, Serghey… Je suis ton ami, mais aussi, et surtout ton agent. Et en tant qu’agent, je…

— Ne me sers pas ce couplet. Par pitié.

— Désolé mon vieux, mais c’est mon job. Et puis… Tu as pensé une seule seconde à ta sœur en prenant cette décision ?

— Ne mêle pas Jelena à nos histoires !

La paume ouverte, estimant être allé trop loin, il baisse la tête en retirant ce qu’il vient de dire et j’en profite pour lui livrer le fond de ma pensée.

— Je refuse de me montrer un jour en public dans cet état. Là, c’est plus clair ? Tu peux le comprendre ?

— Ce n’est que temporaire… Et puis, ce n’est pas pour mes beaux yeux que tu dois te remettre en selle, ni parce que le monde entier attend ton retour… mais pour ton contrat.

— Mon contrat ?

— Notre contrat, plus exactement. Tu sais, celui qui permet de prendre en charge tous tes soins avec le cabinet d’infirmières que tes mécènes ont mandaté. Le fameux contrat qui te garantit d’ailleurs des revenus plus que décents grâce à moi…

— Tu m’énerves Zivko, tu le sais ?

— Oui, je sais… Avoir toujours raison, c’est agaçant. Mais un jour tu t’y feras…

Fier de lui, il triture mon hibou en bronze et savoure une nouvelle gorgée en lorgnant mon courrier. Sa voix se pose dans un velours alcoolisé, j’entends très clairement l’apaisement dans ses silences avant qu’il ne m’annonce le menu du jour.

— Donc là, tout de suite… Je vais me démener pour te trouver une autre infirmière. On va prier pour que la structure des soignantes qui s’occupe de toi veuille bien céder à ton caprice de diva et daigne t’envoyer quelqu’un apte à te supporter.

— Doucement, je ne joue pas les « divas ».

— Si tu le dis… Mais quoi qu’il en soit, de ton côté… tu dois impérativement faire un effort. Sans ça, on n’y arrivera jamais…

Un « effort », le terme me saute à la gorge et fait écho à toute l’abnégation, tous les sacrifices concédés pour en arriver au résultat d’aujourd’hui.

— Tu te fiches de moi ? Ne me parle pas d’efforts ! Regarde mes pansements ! Regarde-moi ! J’étais au sommet !

Si ma voix s’éraille et que je suis à fleur de peau, il reste stoïque, comme s’il avait foi en mes capacités.

— Tu renoueras avec le succès. Il le faut.

— Et comment ? Un pianiste avec des broches dans les mains, c’est comme un boxeur privé de ses poings !

L’espace d’un instant, son regard vif accroche une nouvelle fois mon courrier puis Zivko s’approche de moi pour mieux me convaincre.

— Tu n’as pas le choix. Et c’est contractuel.

— Contractuel ?

— Les gens qui financent ton rétablissement attendent des résultats, des dates vont tomber tôt ou tard et ils vont s’impatienter. Surtout un particulier, quand il estimera que la comédie aura assez duré.

— Tu… Tu n’as qu’à lui expliquer. Et j’apprécie moyennement que tu parles de comédie pour évoquer ce que je traverse en ce moment.

— Moi je veux bien, mais… Eux, là-haut… Ils apprécieront moyennement que tu violes une des clauses du contrat.

Ma gorge se noue d’un coup, j’ai l’impression d’avoir un poids terrible sur les épaules, si bien que je triture le courrier et déchire en deux l’enveloppe rouge expédiée par une garce de la pire espèce répondant au nom de Vesna. Cette satanée lettre en morceaux rejoint toutes les autres de la même couleur dans la corbeille à papier tandis que ma curiosité l’emporte sur le silence.

— De quelle clause tu parles, au juste ?

— Tu devrais relire les petites lignes qui stipulent nos obligations respectives. En particulier celles qui nous engagent à ne pas nous blesser délibérément, ni à commettre un acte qui nuirait à notre réputation.

— Zivko, je n’ai rien fait qui entrainerait la rupture du contrat.

— Ce n’est pas moi qu’il faut convaincre.

— Mais tu me crois au moins ?

— Arrête… on sait tous les deux que tu es responsable de l’accident. Pas vrai ?


A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indépendant toulousain, rêveur compulsif et accro au café. J'écris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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