La Tempรชte Intรฉrieure
Gianni
Lโimage de Giulia sโรฉloignant rรฉsonne dans mon esprit comme un รฉcho douloureux. Je repense ร cette nuit de tempรชte, il y a seulement quelques heures. La mer dรฉchaรฎnรฉe avait failli lโemporter. Je la revois, ses cheveux plaquรฉs sur son visage par la pluie, son corps tremblant contre le mien, cherchant dรฉsespรฉrรฉment de la chaleur. Chaque รฉclair illuminait ses traits, et dans ses yeux, une terreur brute, palpable. Cette mรชme peur semble flotter maintenant dans lโair entre nous, alors quโelle sโรฉloigne, comme un mirage qui glisse hors de portรฉe. Lโimpuissance me frappe de plein fouet, aussi dรฉvastatrice que les vagues de cette nuit-lร . Je crains de la perdre, dโune faรงon ou dโune autre, comme si une marรฉe impitoyable venait tout emporter.
Les silhouettes des marins sur le quai deviennent floues, insignifiantes. Tout se rรฉduit ร elle et moi, ร cette distance qui grandit ร chaque pas quโelle fait. Mon regard reste fixรฉ sur elle, et chaque mouvement alourdit un peu plus ce poids sur ma poitrine, oppressant, douloureux. Je serre les poings, pris dans une lutte intรฉrieure : dois-je la laisser partir, fuir cette confrontation qui me terrifie ? Ou tenter de la retenir, prendre le risque de la perdre pour de bon ? Le souvenir de cette nuit, ร lutter ensemble contre les รฉlรฉments, pulse encore trop fort pour que je la laisse sโรฉloigner sans un mot.
Finalement, je me dรฉcide. Je la rattrape. Le vent souffle avec force, comme une main invisible me poussant ร agir, ร sortir de ma torpeur. Chaque pas que je fais est une traversรฉe hors de ma zone de confort, une lutte contre moi-mรชme, mais je ne peux plus reculer. Mes hรฉsitations sโeffacent, emportรฉes par les rafales. Quand je suis enfin assez proche, je lโappelle, ma voix essayant de se faire assurรฉe :
โ Giulia.
Elle sโarrรชte, mais ne se retourne pas. Le vent soulรจve quelques mรจches de ses cheveux, et un mรฉlange de soulagement et de peur mโenvahit. Elle est encore lร , devant moi, mais pour combien de temps ?
โ Quoi, Gianni ?
Sa voix est froide, tranchante, et semble รฉriger un mur entre nous. Je mโapproche encore, hรฉsitant, mais je garde une certaine distance, ne sachant plus quelle limite je peux franchir.
โ ร propos de tout ร l’heure… Je ne voulais pas รชtre…
Les mots sโรฉtranglent dans ma gorge. Mon cลur bat si fort quโil en devient assourdissant. Chaque phrase non dite me brรปle.
โ Un lรขche ?
Le mot claque, brutal. Je serre la mรขchoire, tentant de maintenir un semblant de contrรดle.
โ Jโaurais dit maladroit…
Elle se retourne lentement, son visage ร demi masquรฉ par la lumiรจre du crรฉpuscule, mais ses yeux, eux, sont limpides, perรงants. Ils cherchent ร travers mes hรฉsitations, tentent de lire ce que je cache.
โ Tu as pourtant รฉtรฉ lโun et lโautre.
Ses mots sont comme des lames, mais je nโessaie pas de les esquiver. Je baisse lรฉgรจrement les yeux, accablรฉ par ma propre lรขchetรฉ.
โ Je sais… Les choses sont compliquรฉes.
Elle arque un sourcil, et son rire sec me frappe de plein fouet.
โ Compliquรฉes ? On a survรฉcu ร une tempรชte, passรฉ la nuit ensemble pour ne pas mourir de froid, et cโest compliquรฉ ?
Son regard devient รฉlectrique, un reproche silencieux qui me transperce. Je frissonne, un frisson qui me ramรจne ร cette nuit oรน nous avons affrontรฉ la mer. Incapable de soutenir son jugement, je dรฉtourne le regard, fuyant vers lโhorizon.
โ Disons que je ne gรจre pas toujours bien ce genre de situations.
Elle croise les bras, son corps se raidit, et un gouffre invisible sโouvre entre nous, vaste et insurmontable.
โ รcoute, Gianni. Si tu as quelque chose ร dire, dis-le. Sinon, je vais y aller.
Le silence qui suit est oppressant. Chaque seconde semble nous รฉloigner un peu plus lโun de lโautre. Les vagues sโรฉcrasent contre le quai, comme une mรฉtaphore de mon propre chaos intรฉrieur. Je la regarde, dรฉsespรฉrรฉ de ne pas trouver les mots. Elle secoue la tรชte, un sourire triste et rรฉsignรฉ effleure ses lรจvres, comme un adieu.
โ Trรจs bien. รa veut tout dire. Tu prรฉfรจres faire comme si ce n’รฉtait rien.
Elle fait un pas pour partir, et ร cet instant, la terreur me saisit. Je ne peux pas la laisser partir comme รงa.
โ Ce n’est pas que ce n’รฉtait rien, mais peut-รชtre que cโรฉtait juste… un moment hors du temps.
Elle secoue la tรชte, un sourire amer aux lรจvres.
โ Je vois. Pour toi, cโรฉtait juste une parenthรจse. Merci de me le faire savoir.
Elle sโapprรชte ร repartir, mais mon corps agit avant que mon esprit ne le rattrape. Je lui attrape doucement le bras, une tentative dรฉsespรฉrรฉe de la retenir.
โ Attends, ce nโest pas ce que je voulais dire.
Elle se dรฉgage, son regard plongรฉ dans le mien, mais malgrรฉ la courte distance, je sens quโelle est dรฉjร loin. Une partie dโelle sโรฉloigne, glissant hors de portรฉe.
Je reste lร , le souffle coupรฉ, incapable de rรฉparer ce qui se brise sous mes yeux. Finalement, elle murmure, sa voix empreinte dโune douleur sourde :
โ Ne tโinquiรจte pas, je tโai dรฉjร oubliรฉ.
Je reste lร , immobile, regardant sa silhouette s’รฉloigner. Le poids de ses paroles s’ajoute ร celui de mes non-dits. Les marins au loin sont des ombres sans importance. Le seul son est celui de mon cลur qui bat trop vite.
Le silence retombe, lourd, รฉtouffant. Un silence qui hurle tout ce que je n’ai pas su dire.
ย
Giulia
J’ai dรฉjร vรฉcu des conversations difficiles, mais celle-ci me laisse un goรปt amer que je n’arrive pas ร chasser. Je marche le long de la plage, mes pas rรฉsonnant avec le fracas des vagues qui s’รฉcrasent contre le rivage. Le rythme de la mer semble calquer celui de mon cลur, dรฉsordonnรฉ et intense. Le ciel est lourd, chargรฉ de nuages sombres, comme un reflet de mon esprit tourmentรฉ.
Comment peut-il faire preuve d’autant de courage une nuit, puis se montrer si distant le lendemain ? Cette contradiction me dรฉchire. Merde, il m’a quand mรชme sauvรฉ la vieย ! Je ne suis pas folle, ce n’est pas le genre de truc qu’on balaie d’un revers de la main. Je me sens en colรจre, mais surtout profondรฉment dรฉรงue. Une partie de moi espรฉrait que cette nuit passรฉe ensemble signifiait quelque chose de plus, que derriรจre son masque, il y avait une ouverture. Mais ses paroles ont brisรฉ cette illusion.
Mes pieds s’enfoncent dans le sable humide, chaque pas devient plus difficile, comme si la terre elle-mรชme cherchait ร me retenir. Le froid s’insinue en moi, remplaรงant la chaleur par une froideur qui รฉrige une muraille autour de mon cลur. Je continue d’avancer, m’รฉloignant de lui, de tout ce qui pourrait encore me blesser. Mon regard se perd ร l’horizon, mes pensรฉes s’assombrissent, et ร chaque pas, je sens une partie de moi se refermer.
Puis sa voix รฉclate derriรจre moi, tranchant dans le vacarme des vagues :
โ Giulia, attends !
Encoreย ? Je mโarrรชte, mais ce nโest pas par envie. Le silence sโimpose, comme si mรชme la mer attendait ma rรฉponse. Je ferme les yeux un instant, laissant sa voix sโinfiltrer, fissurant ma dรฉtermination. Juste assez pour que le doute sโimmisce. Je me retourne lentement, inspire profondรฉment, et je le cherche du regard. Mes yeux, durs, impรฉnรฉtrables, se posent sur lui. Je mโefforce de garder cette carapace intacte.
โ Gianni, on va jouer ร รงa combien de fois ? Tu deviens lourd, lร .
Mes mots sont des lames, aiguisรฉes pour blesser. Je vois son visage se tordre sous lโimpact, et quelque part, une part de moi regrette dรฉjร cette cruautรฉ. Mais ce regret est vite enterrรฉ. Je dois me protรฉger.
โ Cโest pasโฆ Je ne voulais pas que รงa se termine comme รงaโฆ
Sa voix tremble, et malgrรฉ moi, je sens mon cลur se serrer. Ses mots, fragiles, brisent mes dรฉfenses un peu plus ร chaque syllabe. Mais je ne peux pas flancher. Pas maintenant.
โ Mais รงa se termine exactement comme รงa, Gianni.
Ma voix vacille, mais je me force ร la contenir. Lโรฉpuisement de cette bataille intรฉrieure se reflรจte dans chaque mot. Un rictus douloureux se forme sur mes lรจvres, un masque pour cacher la tempรชte en moi.
โ Et encore, je dis ยซ รงa se termineย ยป, mais rien nโa dรฉbutรฉ. Comme tu lโas si bienย dit : il aurait fallu quโil se passe quelque chose, dโabord.
Je perรงois la tristesse dans ses yeux, mais je dรฉtourne le regard avant quโelle ne mโatteigne. Je ne peux pas mโattarder sur ce que je lis en lui. Je dois rester forte, mรชme si รงa me ronge de lโintรฉrieur. Aprรจs tout, il mโa simplement ramenรฉ sur la terre ferme, filรฉ une couverture qui puait et craquรฉ une allumette dans une cabane. Plus je mโen persuade, et plus je suis cassante.
โ Je ne sais pas ce que tu cherches, maisโฆ Tโavais raison, il sโest rien passรฉ, yโa pas de quoi fouetter un chat.
Mon cลur sโemballe, chaque battement une nouvelle attaque dans cette guerre intรฉrieure. Je sens que je suis sur le point de craquer, mais je me force ร rester ferme. Je le regarde droit dans les yeux, impassible, essayant de contenir la tempรชte qui gronde en moi. Un sourire glacรฉ รฉtire mes lรจvres.
โ Retourne jouer ร ton jeu dans lequel les gens ne sont que des pions, Gianni.
Je prononce ces mots comme une incantation, espรฉrant quโils deviendront vrais. Mais je sais quโils sont vides, que ce ne sont que des mensonges que je jette au vent. Je vois lโimpact sur lui, mais je refuse de mโattarder sur sa douleur. Je dresse un mur entre nous, mais je sens quโil est fragile, prรชt ร sโeffondrer. Et รงa me terrifie.
Gianni ne dit rien. Son silence me transperce, il pรจse sur moi comme un poids insupportable. Dans ses yeux, je lis du regret, de la rรฉsignation. Et quelque chose dโautre, une peine que je refuse de reconnaรฎtre. Parce que si je lโadmets, je devrai affronter ce quโil sโest passรฉ cette nuit. Et je ne peux pas.
โ Moi, je vais reprendre le cours de ma vie, okโฏ?
Ma voix est dure, glaciale. Chaque mot tranche les derniers fils qui nous retenaient encore ensemble. Je sens la douleur, mais je ne la laisse pas transparaรฎtre. Ces mots sont mon armure, mon serment : ne plus jamais dรฉpendre de lui, ne plus jamais me laisser affaiblir. Mais en les prononรงant, je sens un vide immense grandir en moi.
Gianni hoche la tรชte, son regard rempli de respect mรชlรฉ de regret. Il comprend quโil ne pourra plus me ramener ร lui. Et pourtant, il reste lร , comme sโil espรฉrait encore.
โ Trรจs bien, Giulia. Fais ce que tโas ร faire.
Sa voix est un murmure, chargรฉ de tout ce quโil ne dit pas. Le silence retombe, lourd, รฉtouffant. Chaque seconde qui passe creuse un fossรฉ entre nous, le rendant infranchissable. On sait tous les deux que ce silence marque la fin, le point de non-retour. Je me retourne une derniรจre fois, nos regards se croisent.
โ Et la prochaine fois que tu vois quelquโun en difficultรฉ, Gianni, viens pas jouer les hรฉros pour flatter ton ego.
Je prends une grande inspiration, prรชte ร lรขcher les mots qui scelleront notre fin. Je sens la fragilitรฉ du mur que jโai dressรฉ entre nous, prรชt ร sโeffondrer ร la moindre faille. Une part de moi se demande si on peut vraiment briser quelquโun quand on est soi-mรชme en morceaux.
โ Je ne suis pas une รขme ร sauver pour apaiser ta fichue conscience ou ton foutu syndrome du sauveur. Cโest bien clairโฏ?
Je le vois encaisser ces mots comme un coup quโil nโa pas vu venir. Je me dรฉtourne avant que lโรฉmotion ne mโatteigne. Il reste lร , assommรฉ, incapable de me retenir cette fois.
โ Trรจs clair.
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Avec dans le mille… fichu syndrome ๐