Sous la Surface des Mots
Gianni
La villa des Rossi est รฉtrangement silencieuse. Probablement parce que jโai rรฉussi ร enfermer tout ce qui me lie ร Giulia au fond de mon esprit, verrouillรฉ ร double tour. Mais les souvenirs de la veille sont encore lร , comme une brume dense qui envahit chaque recoin de ma tรชte. Les voix des instagrameuses rรฉsonnent ร peine dans ma mรฉmoire, leurs rires vides comme les verres abandonnรฉs sur la table basse. Des traces de leur passage subsistent, des coussins en dรฉsordre, des talons oubliรฉs, un foulard traรฎnant au bord du canapรฉ, mais tout รงa appartient dรฉjร ร un autre monde. Un monde oรน je ne suis plus que lโombre de moi-mรชme.
Je traรฎne des pieds jusqu’ร la salle de bain, jetant un ลil par la baie vitrรฉe. Le jardinier s’active sur la terrasse, ramassant les pots de fleurs renversรฉs par la tempรชte.
โโฏUne nuit agitรฉe, monsieur Gianni ?
Son ton est respectueux, mais je dรฉcรจle une pointe dโinquiรฉtude dans son regard lorsquโil se redresse, essuyant ses mains sur son pantalon. Je rรฉponds machinalement, dรฉtachรฉ.
โโฏOui, un peu…
โโฏLes jeunes femmes ont prรฉvenu les garde-cรดtes hier soir. Ils voulaient sโassurer que vous รฉtiez sain et sauf.
Il pose un regard rapide sur les dรฉgรขts mineurs de la terrasse. Mon cลur rate un battement, mais je me contente de hocher la tรชte, soulagรฉ d’รชtre entier. Rien dans mes gestes ne trahit le chaos qui gronde encore en moi.
โโฏDโailleursโฆ jโai dรป emprunter le petit hors-bord hier soir. Il est toujours amarrรฉ au bout de la grande plage. Tu pourras dire ร Angelo de le ramener ?
Le jardinier essuie ses mains une derniรจre fois sur son pantalon, hochant la tรชte avec un petit sourire.
โโฏBien sรปr, monsieur Gianni. Je mโen occupe.
Je lui lance un signe de remerciement avant de me dรฉtourner, les pensรฉes dรฉjร embrouillรฉes par les souvenirs qui affluent. Sous la douche, lโeau glacรฉe me fouette le visage, tentant en vain de rรฉveiller ce que jโai รฉtouffรฉ. Mais les images de ma sortie en mer persistent. Giulia, les vagues dรฉchaรฎnรฉes, le bateau en perdition… tout revient avec une intensitรฉ oppressante. Mais plus encore, cette rage, cette explosion que je nโai pas su contenir aprรจs lโavoir sauvรฉe. Pourquoi est-ce que je fais toujours รงaโฏ?
En sortant, jโenfile un costume fraรฎchement repassรฉ, dโun geste machinal. Une odeur de cigarette flotte dans lโair. Angelo est appuyรฉ contre la baie vitrรฉe, tirant tranquillement sur sa clope, silencieux, observateur. Il me laisse prendre mon temps.
โโฏJโai entendu parler de ta nuit.
Son ton est posรฉ. Il en sait dรฉjร une bonne partie, bien sรปr.
โโฏรa avait lโair dโavoir รฉtรฉโฆ mouvementรฉ.
Je termine de boutonner ma chemise avant de rรฉpondre, presque sur la dรฉfensive.
โโฏOn peut dire รงa.
Il tire une nouvelle bouffรฉe, puis fixe la mer au loin.
โโฏCโรฉtait la fille Esposito, non ?
Il nโattend pas vraiment de rรฉponse, il est dรฉjร au courant. Bien sรปr quโil lโest. Je me fige un instant, essayant de formuler ce qui me ronge.
โโฏOuais, jeโฆ Je nโai pas eu le choix, il fallait la sauver.
Recrachant sa fumรฉe, il fait tomber un peu de cendre et ajuste les manches de sa chemise.
โโฏTโas fait ce quโil fallait.
โโฏJโimagineโฆ
โโฏAlors pourquoi je sens quโil y a autre choseย ?
โโฏOn va dire quโaprรจsโฆ aprรจs je lโai humiliรฉe. Cโรฉtait plus fort que moi.
Angelo ne rรฉagit pas tout de suite, mais je sens quโil capte chaque mot, chaque non-dit. Il sait lire entre mes lignes, comme toujours. Finalement, il secoue lรฉgรจrement la tรชte, sans jugement apparent.
โโฏรa mโรฉtonne pas.
Je le regarde, surpris par son dรฉtachement.
โ Rien de surprenant, vraiment ?
Il laisse sa clope se consumer entre ses doigts, la fumรฉe montant lentement vers le plafond.
โโฏGianni, tu sais bien dโoรน รงa vient. Cโest presque un rรฉflexe chez toi. Tโas รฉtรฉ rabaissรฉ tellement souvent que cโest devenu une habitude.
Je dรฉtourne les yeux, une vague de malaise montant en moi. Angelo ne parle pas pour blesser, il constate, calmement.
โโฏร chaque fois que tu te sens vulnรฉrable, tu rรฉagis de la seule maniรจre que tโas appriseโฆ en rabaissant lโautre. Sois tu contrรดle, sois tu รฉcrabouilles.
Il fait une pause, cherchant ร appuyer lร oรน il faut, sans aller trop loin.
โโฏTโas grandi comme รงa, non ? On tโa appris ร faire comme รงa.
Ses mots frappent juste. Cโest exactement ce que mon pรจre fait avec moi depuis que je suis gosse. Chaque remarque, chaque critique, comme une lame qui se plante doucement mais sรปrement. Je reproduis ce schรฉma sans mรชme m’en rendre compte.
โโฏTu lโas dit toi-mรชme. Cโest plus fort que toi. Dรจs que รงa devient trop rรฉel, tu prรฉfรจres humilier en premier plutรดt que de risquer de te faire รฉcraser encore une fois.
Je serre la mรขchoire. Il a raison, bien sรปr. Mais comment briser ce cercle vicieuxโฏ?
โโฏOuaisโฆ Dรจs que je commence ร ressentir quelque chose, je me ferme. Jeโฆ je me replie.
On n’รฉchappe pas vraiment aux cicatrices du mรฉpris, on apprend juste ร vivre avec. Angelo hoche la tรชte, sans rien ajouter pour lโinstant, me laissant digรฉrer ses paroles. Puis il reprend, doucement :
โโฏIl va falloir que tu comprennes un truc, Gianni. Toutes les femmes ne sont pas comme Isabella.
Ce nom, comme toujours, me frappe en plein cลur. Isabella mโa marquรฉ ร jamais, et depuis, je vis avec la peur constante de revivre la mรชme trahison, de rouvrir les mรชmes plaies. Angelo le sait, mais il sait aussi ne pas pousser trop loin. Pas encore.
Je reste silencieux, incapable de trouver une rรฉponse. Il a raison, je le sais. Mais รงa ne rend pas les choses plus faciles ร affronter. Pas maintenant.
Angelo change de sujet avec calme, presque comme si cโรฉtait une formalitรฉ :
โโฏFinis de te prรฉparer. Je vais faire rapatrier le bateau avant que tes parents rentrent de Ravello. Je mโen occupe.
Je hoche la tรชte, toujours perdu dans mes pensรฉes. Angelo a pointรฉ exactement ce que je redoute : je rรฉpรจte les mรชmes erreurs, et je ne sais pas comment en sortir.
ย
Giulia
Je fonce vers le port, la douleur de l’attitude de Gianni brรปle encore en moi, me colle ร la peau comme un poison. Tout ce quโon mโa appris sur les Rossi se confirme : la famille, le pouvoir, lโarrogance. Mon corps est extรฉnuรฉ, marquรฉ par une nuit que je ne parviens pas ร effacer. Jโai frรดlรฉ la mort il y a quelques heures ร peine, mais je continue dโavancer, mes pensรฉes me poursuivent. Gianni. Sa voix, son regard, ses mots violents et froids rรฉsonnent encore, se mรชlant ร la fatigue oppressante. La nuit derniรจreโฆ Mon corps en garde les cicatrices. La tempรชte. La mer, immense et impitoyable, prรชte ร mโengloutir โ moi et mon bateau. Mais je suis encore lร , debout. Et je refuse de sombrer, de cรฉder ร cette douleur qui cherche ร me dรฉvorer.
Sous mes pieds, le sable est lourd, hostile, me ramenant brutalement ร cette nuit. L’air saturรฉ d’humiditรฉ est imprรฉgnรฉ d’un parfum de destruction. Tout autour de moi porte les marques du chaos : des cabanes รฉventrรฉes, des morceaux de bois รฉparpillรฉs comme les vestiges d’une bataille perdue. La tempรชte nโa pas seulement ravagรฉ la cรดte, elle a tout emportรฉ en moi, laissant un champ de ruines.
Malgrรฉ tout, je continue. Mon cลur se serre, mais une froide dรฉtermination s’enracine en moi. Je dois voir le Luce di Mare, mon bateau. Cโest mon ancre, la seule chose qui me maintient encore debout dans cette mer de fureur. Chaque pas me rapproche de la vรฉritรฉ que je redoute, mais que je ne peux รฉviter. Le vent siffle ร mes oreilles, un murmure cruel qui amplifie mes tourments.
La tempรชte a quittรฉ le ciel, mais elle hurle toujours en moi. Pas un instant, je ne parviens ร chasser un nom qui revient sans cesse : Gianni. Mes poings se serrent, mes ongles s’enfoncent dans ma chair. Gianni. Pourquoi lui ? Pourquoi maintenant ?
Le mรขt de La Sperenza, le bateau de mon grand-pรจre, apparaรฎt ร lโhorizon, silhouette familiรจre dans ce paysage dรฉvastรฉ. Mais un bruit derriรจre moi me sort brutalement de mes pensรฉes. Je me retourne, en alerte. Marisa court vers moi, essoufflรฉe, son visage dโhabitude jovial crispรฉ par lโinquiรฉtude.
โ Giulia ! On te cherchait partout. Ta mรจre est folle dโinquiรฉtude, Ezio lโa appelรฉe, il a vu que tu n’รฉtais pas rentrรฉe ce matin.
Je baisse les yeux. La culpabilitรฉ me saisit dโun coup, pesant. J’avais oubliรฉ de prรฉvenir. Oubliรฉ de revenir ร la rรฉalitรฉ. Trop occupรฉe ร me dรฉbattre avec mes fantรดmes. Je ne dis rien, je continue vers le port, espรฉrant que ce que je trouverai lร -bas soit en meilleur รฉtat que ce que je ressens ร l’intรฉrieur.
Marisa, ร bout de souffle, me suit en essayant de comprendre.
โ Les pรชcheursโฆ Ils disent que tu รฉtais avec un Rossi. Cโest vrai ?
Je garde les yeux rivรฉs sur le sol, incapable de soutenir son regard. Je ne peux pas rรฉvรฉler la vรฉritรฉ. Pas maintenant. Pas avec tout ce qui tourbillonne en moi.
โ Il sโest passรฉ quelque chose, oui.
Le silence qui suit est รฉpais, pesant. Marisa veut en savoir plus, mais je ne peux pas tout dire. Pas alors que le poids de la faida entre nos familles m’รฉcrase.
โ Giulia, pourquoi tout le monde parle de toi et de lui ?
Je ralentis, la gorge serrรฉe. Il nโy a pas de rรฉponse simple, rien que je puisse dire sans perdre une partie de moi-mรชme.
โ Il mโaโฆ aidรฉe. Je ne mโy attendais pas. Pas de la part de quelquโun comme lui.
Les mots sortent comme une confession, imprรฉgnรฉs dโune fatigue que je nโarrive plus ร masquer. Marisa attend, mais je nโen dis pas plus. Mes yeux restent fixรฉs sur l’horizon. Le port approche, chaque pas me rapproche de lui, mais mon cลur, lui, fuit en sens inverse. Ce n’est pas les dรฉbris que je crains. C’est ce qu’il a rรฉveillรฉ en moi.
Marisa soupire, frustrรฉe par mon silence, et murmure :
โ Cโest lui qui tโa sauvรฉe ?
Je hoche la tรชte, honteuse de minimiser son geste.
โ Et vous avez passรฉ la nuit ensemble ? Vous รฉtiez oรน ?
โ ร lโabri. Cโรฉtaitโฆ
Elle patiente, suspendue ร mes mots.
โ Cโรฉtait quoi ? Tu es bouleversรฉe.
โ Aprรจsโฆ Je ne sais pas. Il a tout piรฉtinรฉ.
โ Piรฉtinรฉ comment ?
โ Il mโa sortie des vagues. Puis il mโa rejetรฉe, comme si tout รงa ne comptait pas.
โ Et รงa comptait pour toi ?
Le souvenir me poignarde, sa voix rรฉsonne encore dans ma tรชte. Je chasse son regard bleu de mon esprit alors que Marisa tente d’assembler les morceaux de mon histoire.
โ Cโest un Rossi, Giulia.
Oui, c’est ce que tout le monde dit. Mais ce nโest pas ce que j’ai vu cette nuit-lร . Mรชme si la devise des pรชcheurs est ยซ Lร oรน il y a un profit, il y a un Rossi. ยป. Je soupire, essayant de comprendre ce qui m’รฉchappe. Marisa essaie de trouver une logique ร tout cela.
โ Peut-รชtre quโil a eu peur aprรจs coup. Les rumeurs, la pressionโฆ
โ Peut-รชtre. Mais comment peut-il รชtre ร la fois si protecteur et siโฆ
โ Lรขche ?
โ Cruel.
Ma voix tremble. Chaque mot ravive une blessure que je n’avais pas osรฉ toucher. Je me sens perdue, mรชme sโil nโy a eu quโune nuit. Marisa me regarde avec une compassion silencieuse, elle sait que parfois, il nโy a pas de mots pour expliquer.
โ Peut-รชtre quโil est juste perdu. Peut-รชtre quโil ne sait pas ce quโil ressent.
Je secoue la tรชte. Ses paroles rรฉsonnent, mais pourquoi devrais-je en porter le poids ?
โ Jโai dรฉjร entendu รงa avec Marco. ยซ Il ne sait pas ce qu’il veut. ยป Regarde oรน รงa mโa menรฉe. Gianni a soufflรฉ le chaud et le froid, รงa mโa ramenรฉ ร lui, ร ses mensonges.
Mes poings se serrent. Mes ongles s’enfoncent dans ma peau. Cette douleur, au moins, je la connais bien.
โ Jโai trop souffert, Marisa. Je ne peux plus croire ร cette douceur-lร . Pas aprรจs Marco.
On finit par sโhabituer ร la douleur, comme on sโhabitue ร lโobscuritรฉ. Elle devient un guide, une boussole qui ne mรจne jamais vers la lumiรจre. Marisa hoche la tรชte en silence, pose une main apaisante sur mon bras.
โ Tu sais, Giuliaโฆ je ne suis pas lร pour dรฉfendre un Rossi, maisโฆ certaines personnes sont en guerre avec elles-mรชmes. Gianni en fait peut-รชtre partie. รa ne veut pas dire que tout est faux.
Je secoue la tรชte, encore trop envahie par la confusion pour envisager quoi que ce soit de plus.
โ Peut-รชtreโฆ Mais comment je pourrais lui faire confiance alors que tout รงa est encore tellement en vrac ?
Le silence retombe. Marisa ne dit rien de plus, elle sait que cโest ร moi de trouver les rรฉponses. Puis, mon tรฉlรฉphone vibre, brisant la quiรฉtude. Je regarde l’รฉcran, le cลur battant ร tout rompre. Le nom de ma mรจre s’affiche.
โ Allรด, Maman ?
โ Giuliaย ! Cโest ton grand-pรจreโฆ Il a fait une mauvaise chuteย !
Ses mots sโabattent sur moi comme une vague, mโemportant. Mon visage se fige, mon souffle se coupe. Je regarde Marisa, les larmes aux yeux, le tรฉlรฉphone tremblant dans ma main.
โ Cโest mon grand-pรจreโฆ Il est ร lโhรดpital. Il faut que jโy ailleย !
Selon toi, quelle direction va prendre lโhistoire ? Laisse un commentaire avec tes prรฉdictions !โ๏ธ

Ppfff… mรชme moi j ai le cลur piรฉtinรฉ pour eux
Alors c’est que j’ai bien fait mon travail ๐