Faida – Chapitre 3

F
Table des matiรจres

L’Envers du Silence

Giulia


Une bouffรฉe d’air iodรฉ m’agresse dรจs que je franchis la porte de lโ€™appartement. Le souffle lourd et chargรฉ de sel sโ€™immisce, comme si la mer elle-mรชme avait envahi les murs. L’odeur de la pรชche colle ร  tout, des coussins jusquโ€™ร  mes poumons. Mรชme mes rรชves sont engloutis par cette eau qui refuse de me lรขcher, chaque inspiration me ramenant vers des souvenirs que je lutte ร  รฉtouffer.

Je lโ€™aperรงois enfin. Ezio, affalรฉ sur le canapรฉ, son visage aussi pรขle que les jours dโ€™hiver oรน la mer se retire, laissant la cรดte nue et dรฉsolรฉe. Ses cernes profonds trahissent des nuits blanches, passรฉes devant cet รฉcran lumineux qui semble l’aspirer comme un courant irrรฉsistible. Ses doigts bougent sur la manette, mais il nโ€™est plus lร . Une part de lui a dรฉrivรฉ dans un monde oรน je ne peux plus le rejoindre.

Je retire mes bottes, les gestes lents, mes doigts encore engourdis par lโ€™humiditรฉ de la nuit en mer, de la matinรฉe au marchรฉ et de la journรฉe sur les docks. Ma colรจre monte, sourde, comme la marรฉe. Elle prend son temps, mais je la sens, implacable. Pourtant, je lโ€™interroge en contrรดlant ma voix.

โ€” Tโ€™as mangรฉ ce que jโ€™ai laissรฉโ€ฏ?

Ezio hausse ร  peine les รฉpaules, comme un vent faible sur la surface de lโ€™eau. Il murmure, sa voix avalรฉe par le bruit du jeu.

โ€” Nonโ€ฆ pas faim.

Je mโ€™avance, mes pieds glissant sur le vieux parquet comme sur le pont dโ€™un bateau en pleine tempรชte. Ce fossรฉ entre nous grandit, jour aprรจs jour, et je me sens impuissante face ร  ce courant qui lโ€™emporte. Une pression constante pรจse sous mes cรดtes, mโ€™empรชchant de respirer.

โ€” Faut que tu manges, Ezio. Tu ne peux pas continuer comme รงaโ€ฆ

Jโ€™ai droit ร  un silence aussi lourd que lโ€™air dโ€™une nuit sans vent. Il fronce les sourcils, mais ses yeux restent rivรฉs ร  lโ€™รฉcran, comme sโ€™il cherchait une rรฉponse lร  oรน il nโ€™y en a pas. Sa voix finit par tomber, froide et amรจre.

โ€” Pourquoi tu tโ€™inquiรจtes autantโ€ฏ? On sโ€™en sort, nonโ€ฏ? Laisse-moi tranquille.

Je me fige. Cโ€™est รงa quโ€™il appelle sโ€™en sortirโ€ฏ? Laisser les jours passer, perdu dans cet univers pixelisรฉ, pendant que je me tue ร  la tรขche pour maintenir notre bateau ร  flotโ€ฏ? Une vague de colรจre dรฉferle en moi.

โ€” Sโ€™en sortirโ€ฏ? Sรฉrieusementโ€ฏ? Tu crois vraiment que cโ€™est รงa, sโ€™en sortirโ€ฏ? Te laisser engloutir par ce foutu รฉcran pendant que je me bats pour nous deuxโ€ฏ?

Ma voix rรฉsonne contre les murs, comme le fracas des vagues contre les falaises. Ezio lรขche la manette, ses yeux fatiguรฉs se posent enfin sur moi, mais je ne reconnais plus leur รฉclat. Ce nโ€™est plus mon frรจre.

โ€” Et tu crois que cโ€™est facile pour moiโ€ฏ? Tu crois que je choisis รงaโ€ฏ? La rรฉalitรฉ est pourrie, alors oui, je prรฉfรจre lโ€™รฉviter.

Ses mots frappent comme une bourrasque inattendue. Il fuit. Mais cette fuite, il la vit si clairement, si ouvertement, que รงa me coupe le souffle.

โ€” Et รงa changera quoiโ€ฏ? Tu ne peux pas te cacher derriรจre des jeux toute ta vie, Ezio. La rรฉalitรฉ, cโ€™est tout ce quโ€™on a, mรชme si elle fait mal. Tu ne peux pas fuir รฉternellement.

Ma voix tremble, non de peur, mais dโ€™une terreur sourde. Celle de le perdre pour de bon, de le voir sombrer dans cet ocรฉan numรฉrique, sans pouvoir le sauver. Son regard devient dur, presque cruel.

โ€” Toi, tu as peut-รชtre acceptรฉ cette vie de merde, mais moi, je refuse. Pourquoi je devrais me battre pour une existence qui me bouffe jusquโ€™ร  la moelleโ€ฏ?

Je reste lร , immobile, tandis que ses mots sโ€™enfoncent en moi comme des lames. Il sโ€™enfonce, et je ne sais plus comment le rattraper.

โ€” Parce que tโ€™es pas seul, Ezio. Papa disait quโ€™on ne traverse jamais une tempรชte sans matelot. Tant quโ€™on rame, on ne coule pas.

Je fais un pas vers lui, mais il secoue la tรชte, fermant la porte ร  tout espoir. Ses yeux se tournent de nouveau vers lโ€™รฉcran, cherchant refuge lร  oรน je ne peux le suivre.

Le silence retombe, lourd comme une mer dโ€™huile avant la tempรชte. C’est alors que mes yeux se posent sur une enveloppe, nรฉgligemment posรฉe sur la pile de factures. Pas de timbre, juste mon prรฉnom, tracรฉ dโ€™une main que je reconnaรฎtrais entre mille. Mon cล“ur sโ€™accรฉlรจre, une vague dโ€™apprรฉhension me traverse.

โ€” Cโ€™est quoi รงaโ€ฏ?

Je sens ma gorge se nouer.

โ€” Jโ€™sais pas. Je lโ€™ai trouvรฉe dans la boรฎte.

Mes doigts tremblent en prenant lโ€™enveloppe. Lโ€™รฉcritureโ€ฆ Je la connais trop bien. Mon cล“ur bat plus fort. Jโ€™ouvre doucement la lettre.

ยซโ€ฏGiulia,

Je ne sais pas par oรน commencer, tant je suis dรฉsolรฉ. Depuis notre sรฉparation, je rรฉalise que jโ€™ai tout gรขchรฉ. Ce que jโ€™ai fait, je lโ€™ai fait pour nous, mais aujourdโ€™hui je mโ€™en mords les doigts. Il y a tant de choses que jโ€™aurais voulu te dire, mais que je nโ€™ai jamais su exprimer. Chaque jour sans toi est un supplice. Je ne cherche pas dโ€™excuse, mais jโ€™ai besoin de te parler. Une derniรจre fois. Je ne sais pas si tu liras cette lettre, mais je ne pouvais plus garder le silence.

Jโ€™ai longtemps cru que ne rien dire te protรฉgeait, mais je comprends maintenant que cโ€™est รงa qui a tout dรฉtruit. Jโ€™รฉtais trop lรขche pour affronter mes erreurs, et trop fier pour te demander de me pardonner. Le vide que je ressens depuis ton dรฉpart est insupportable, et je sais que cโ€™est de ma faute.

Jโ€™aimerais te dire que je vais mieux, que jโ€™ai trouvรฉ la paix, mais ce serait te mentir. La vรฉritรฉ, cโ€™est que je suis perdu sans toi. Je ne demande pas que tu reviennes, je ne le mรฉrite pas. Je veux juste que tu saches que tu nโ€™as jamais quittรฉ mes pensรฉes, que chaque jour sans toi est plus difficile que le prรฉcรฉdent.

Je comprends si tu refuses de me voir, mais si tu me laisses une derniรจre chance de tโ€™expliquer, je serai lร , prรชt ร  tout avouer. Je ne peux pas continuer ร  vivre dans ce mensonge, dans cette douleur.

Pardonne-moi, ou du moins essaie de comprendre pourquoi jโ€™ai agi comme je lโ€™ai fait.

Marco ยป

Je replie lentement la lettre, mes mains tremblent encore. Comme si ce simple geste pouvait refermer la plaie qu’elle vient de rouvrir mais je sais que c’est vain. La douleur est bien lร , insidieuse, s’infiltrant en moi comme le ressac lent et inexorable qui รฉrode les falaises. Chaque mot de Marco rรฉveille des souvenirs que j’avais enterrรฉs sous des couches de dรฉni. Mais tout remonte ร  la surface, imprรฉgnรฉ de regrets et de questions sans rรฉponse.

Je laisse mon regard errer sur le bracelet en corde autour de mon poignet, ce souvenir de mon pรจre, cet รฉtrange hรฉritage. Aujourd’hui, il pรจse plus lourd que jamais, comme un rappel de mes choix, de mes erreurs, et de tout ce que jโ€™ai sacrifiรฉ. Est-ce que Marco rรฉalise vraiment ce quโ€™il a faitโ€ฏ? Peut-รชtre. Peut-รชtre pas. Mais ce quโ€™il ne sait sรปrement pas, cโ€™est ร  quel point jโ€™ai changรฉ. Et ce changement, je le ressens ร  chaque battement de mon cล“ur, comme un fardeau trop grand ร  porter. Alors pourquoi est-ce si dur de tourner la pageโ€ฏ? Je serre la lettre dans ma main, cherchant des rรฉponses dans ces mots qui ne font que raviver la souffrance.

โ€” Tโ€™as une drรดle de tรชte. ร‡a vaโ€ฏ?

Sans lever les yeux de lโ€™รฉcran ยซย game overย ยป, Ezio semble se souvenir quโ€™un autre รชtre humain respire le mรชme air que lui. Je secoue la tรชte, incapable de trouver les mots.

โ€” Faut que je sorte un moment. Je reviens.

Je quitte lโ€™appartement, la lettre serrรฉe contre moi, comme un dernier espoir de comprendre ce qui mโ€™รฉchappe encore. Certains souvenirs sont comme des ancres : ils nous retiennent lร  oรน on a dรฉjร  sombrรฉ.


Lโ€™aventure est encore plus belle en version papierโ€ฆ et je serais honorรฉ de dรฉdicacer ton exemplaire !

Voir l’exemplaire dรฉdicacรฉ >>

Gianni

Depuis l’appel de mon pรจre hier, un malaise grandit en moi, comme une ombre qui s’รฉtend sur des ruines oubliรฉes. Revenir ร  Positano, c’est comme dรฉterrer des cendres que le vent avait pourtant dispersรฉes. On ne revient jamais indemne lร  oรน le passรฉ a marquรฉ sa chair.

ร€ peine la porte de mon bureau franchie, la voix de Claudia me fauche dans mes pensรฉes. Elle est lร , adossรฉe ร  lโ€™embrasure, effleurant le bois avec cette nonchalance qui lui colle ร  la peau. Dans ses bras, un bouquet de lys blancs, รฉclatants sous les nรฉons blafards. Leurs pรฉtales semblent palpiter, presque irrรฉels dans l’air lourd, diffusant une puretรฉ glacรฉe. Un parfum de mort, qui รฉtouffe. Chaque effluve remue des souvenirs que jโ€™aurais voulu enterrer. Oubliรฉs. Pour de bon.

Elle avance, tendant le bouquet comme un trophรฉe, un sourire tirรฉ, trop parfait.

โ€” Le livreur vient de passer. Elles sont splendides, je suis touchรฉe, Gianni.

Sa voix serpente, caresse lโ€™air avec cette insistance qui me ronge. Elle attend. Que je cรจde. Ses cheveux dรฉvalent son รฉpaule, sa tรชte penche dans une malice รฉtudiรฉe. Chaque sourire รฉtire un peu plus lโ€™inconfort dans mon ventre. Un nล“ud se forme, implacable. Sans un mot, je saisis presque violemment les fleurs. Nos doigts se frรดlent. Une seconde. Elle lรขche enfin les tiges, et son regard s’รฉteint, รฉbranlรฉ. Elle pensait vraiment que ces fleurs รฉtaient pour elleโ€‰? Lโ€™idรฉe me lacรจre.

Ces lys sont bien trop lourds. Pour elle.

โ€” Ce nโ€™est pas pour toi, Claudia.

Ma voix fend son sourire. Elle soupire, nโ€™insiste pas. Un silence sโ€™installe, chargรฉ. Elle le sait. Ces tiges glacรฉes dans mes mains, cette perfection trop lisse… Cโ€™est mon passรฉ qui me dรฉvore un peu plus chaque jour. Claudia ne comprendra jamais.

Je dรฉtourne le regard, la laissant lร , figรฉe. Son parfum sucrรฉ flotte encore, รฉcล“urant. Lโ€™ascenseur gronde en s’ouvrant, mรฉtallique. Le mรฉtal froid renvoie un reflet brisรฉ. Dรฉformรฉ. Comme moi. Chaque fragment de moi reflรฉtรฉ me rappelle ce que je suis devenu. Le parfum des lys plane encore, impossible ร  fuir.

Je jette le bouquet sur le siรจge passager de la Maserati. Leur blancheur tranche violemment avec le cuir noir, agressive. Mon regard sโ€™accroche ร  ce contraste. Ces lys… Ils sont pour Chiara. Pas pour nโ€™importe qui. Un soupir sโ€™รฉchappe, une douleur sourde me tord les entrailles. Un poids invisible รฉcrase ma poitrine. Ces fleurs sont tout ce quโ€™il me reste dโ€™elle.

Je tourne la clรฉ, le moteur rugit comme une bรชte blessรฉe. Naples se dissout sous lโ€™accรฉlรฉrateur. Chaque virage est une fuite, une รฉvasion impossible. Mais la route tortueuse vers Positano nโ€™efface rien. Lโ€™รฉclat azur de la Mรฉditerranรฉe ne change rien. Je dรฉvale les courbes, aussi vite que le vent, mais ร  lโ€™intรฉrieur… tout sโ€™effondre. Les vagues sโ€™รฉcrasent sur les rochers, indiffรฉrentes ร  mon chaos. Comme si rien nโ€™avait dโ€™importance.

Arrivรฉ au cimetiรจre, je mโ€™avance, le bouquet en main. Chaque pas pรจse lourd, chaque respiration sโ€™รฉtire dans la douleur. Chiaraโ€ฆ Ce vide, cette absence. Je dรฉpose les lys sur sa tombe. Mon passรฉ tout entier repose lร , entre ces pierres froides. Ma sล“ur. Ma moitiรฉ. Tout ce quโ€™il me reste, cโ€™est lโ€™absence. Elle me ronge, chaque jour un peu plus.

Le temps sโ€™effiloche, je me redresse enfin. Le soleil dรฉcline, perce ร  travers les arbres et se laisse bouffer par dโ€™รฉpais nuages. Je sais que cโ€™est lโ€™heure. Une derniรจre fois, je touche la pierre glacรฉe. Je reste lร , longtemps. Immobile. Le vent murmure dans les branches des pins ร  quel point elle me manque. Les souvenirs frappent, brutalement. Sa voix. Son rire. Son aura. Tout revient, avec la mรชme violence. Le regret me submerge, amer. Il mโ€™รฉtouffe. Trop fort.

Cโ€™est comme si le temps, ici, nโ€™avait jamais avancรฉ. Chaque seconde loin dโ€™elle est une blessure qui ne se referme pas. Si elle pouvait me parler, elle me dirait que le passรฉ ne meurt jamais, il change seulement de forme. Chiara savait. Chiara รฉtait brillante. Plus douรฉe que je ne le serai jamais. Elle savait que tout ce que je tente de fuir me suivrait, me hanterait, jusquโ€™ร  ce que je sois trop รฉpuisรฉ pour courir encore.

โ€” Dรฉcidรฉmentโ€ฆ Je ne tโ€™arriverai jamais ร  la cheville…

Ma voix se brise, portรฉe par le vent. Un murmure, trop faible pour รชtre entendu.

Je retourne ร  ma voiture, le cล“ur en miettes, mais animรฉ par une flamme dรฉvorante. La douleur, celle qui sโ€™insinue partout, devient un moteur silencieux. Elle pulse, sourde, constante. Mais elle me guide. ร‰chouer nโ€™est plus une option. Pas maintenant. Pas aprรจs tout ce que jโ€™ai traversรฉ. Ce nโ€™est plus une question de rรฉussite ou dโ€™รฉchec. Cโ€™est une promesse. Une promesse ร  Chiara. Une promesse pour prouver ร  mon pรจre que je peux y arriver, malgrรฉ ce hurlement intรฉrieur qui me supplie de fuir.

Le moteur gronde, rรฉgulier, implacable, comme un second cล“ur battant. ร€ chaque kilomรจtre, le crรฉpuscule avale la cรดte, teintant lโ€™horizon de pourpre et dโ€™or. Mais la beautรฉ du paysage nโ€™adoucit pas le brasier qui me consume. Le ciel, lui aussi, commence ร  changer. ร€ l’horizon, des nuages sombres s’amoncellent, รฉtouffant la lumiรจre du soleil couchant. La douceur de l’instant se fait plus rare, remplacรฉe par une tension palpable dans l’air. Quelque chose d’invisible mais puissant se prรฉpare.

En arrivant ร  Positano, je ralentis. Le chantier de lโ€™hรดtel se dresse dans lโ€™ombre, immense, inachevรฉ. Il aspire la lumiรจre, comme un monstre gisant dans lโ€™obscuritรฉ. Une fine pluie commence ร  tomber, lรฉgรจre au dรฉbut, presque imperceptible, mais suffisamment pour ternir lโ€™รฉclat de la mer et noircir lโ€™asphalte. Ce bรขtiment nโ€™est pas juste un projet. Cโ€™est le miroir de mes peurs. Solide dehors, mais fragile dedans. Comme moi.

Je reste lร , ร  lโ€™observer. Mes doigts crispรฉs sur le volant. Je dois tout reprendre en main. Mais pourquoi ? Pour qui ? Le vide en moi grandit, sโ€™รฉtend face ร  ce mastodonte. ร€ quoi bon prouver quelque chose si, au fond, tout me ramรจne ร  ce gouffre dโ€™absenceโ€‰? La pluie sโ€™intensifie, crรฉant des gouttes bruyantes sur le toit de la Maserati, ajoutant ร  lโ€™atmosphรจre oppressante.

Je prends une inspiration brรปlante, avalant lโ€™angoisse qui sโ€™enroule autour de ma gorge. Le chantier est dรฉsert. Machines mortes, รฉchafaudages projetant des ombres comme des spectres. Le vent, qui s’est levรฉ, porte des rafales plus fortes, faisant danser les branches dโ€™arbres en silhouettes sinistres. Je mโ€™apprรชte ร  redรฉmarrer quand une silhouette รฉmerge des tรฉnรจbres. Tommaso.

Il discute avec un type en gilet fluorescent, sรปrement le chef de chantier. Quand il mโ€™aperรงoit, il se fige. Son casque bascule dans sa main, son sourire s’รฉtire, trop large, trop faux. Un sourire qui ne monte jamais jusquโ€™ร  ses yeux.

โ€” Gianni, quelle surpriseโ€‰!

Sa voix claque dans lโ€™air, lรฉgรจre, fausse. Et mon irritation monte. Ce sourire, cette fausse lรฉgรจretรฉ. Tout en lui est calculรฉ. Mรชme son regard qui esquive le mien.

โ€” Quโ€™est-ce que tu fais lร , Tommaso ?

Il fait un geste flou en direction des รฉchafaudages.

โ€” Ton pรจre mโ€™a demandรฉ de passer. Tu le connais, il aime bien vรฉrifier que tout roule en ton absence.

Mรฉfiance. Une vague glacรฉe me submerge, mais je la ravale. Tommaso et moi, cโ€™est une guerre froide. Une compรฉtition silencieuse, tacite. Chacun attend que lโ€™autre trรฉbuche. Mais ce soir, je nโ€™ai pas lโ€™รฉnergie pour ce jeu. Je lui rends son sourire, tout aussi faux.

โ€” Merci.

Il est apaisรฉ. Je le vois dans ses yeux qui brillent dโ€™un soulagement presque palpable. Comme si la tempรชte avait frรดlรฉ sa peau sans รฉclater. Mais on le sait tous les deux : ce nโ€™est que partie remise.

Je redรฉmarre sans rien ajouter. Le ronron du moteur comble le silence entre nous. Un silence lourd. ร€ l’extรฉrieur, la pluie martรจle maintenant violemment le pare-brise. Le vent se lรจve encore plus, et je sens la Maserati se balancer lรฉgรจrement ร  chaque rafale. Combien de temps avant que tout รงa explose ?

La Villa Rossi se dessine enfin devant moi, perchรฉe sur sa colline. Ses murs blancs รฉclatent sous les derniers รฉclairs du jour, qui peinent ร  percer les nuages sombres. Un symbole de ma famille, du triomphe Rossi. Mais pour moi, cโ€™est juste une prison. Chaque pierre, chaque ombre me murmure ce que jโ€™ai perdu. Ce que je ne retrouverai jamais.

Je coupe le moteur. Le silence nโ€™est pas vraiment lร , car la pluie continue de battre, insistante. Dans ce silence de tempรชte, une note mโ€™attend sur la table de lโ€™entrรฉe. Lโ€™รฉcriture fine de ma mรจre. Ils sont partis dรฉjeuner sur la cรดte, comme si tout allait bien. Comme si la famille ne sโ€™effondrait pas. Je glisse la note dans ma poche, traverse le jardin oรน les citronniers embaument lโ€™air, mais mรชme leur parfum est noyรฉ par lโ€™humiditรฉ croissante et les bourrasques.

Salvatore, le jardinier, me salue en silence. Un hochement de tรชte suffit. Il paraรฎt que mes parents sont en mer, sur leur bateau. Je mโ€™en fous. Le vide en moi grandit. Lourd. Implacable. Je mโ€™enfonce dans le salon, lโ€™ombre mโ€™engloutit. Mais la piรจce ร  vivre nโ€™est pas vide.

Angelo est lร , fidรจle ร  son poste, une ombre vivante dans le salon. Sa prรฉsence est palpable, tendue, comme celle dโ€™un prรฉdateur en attente. Ses yeux, deux braises dissimulรฉes derriรจre des annรฉes de secrets et de silences, captent mon entrรฉe sans effort. Aucun mot n’est nรฉcessaire. Il sait. Je sais. Je suis un putain de Rossi.

Il nโ€™a jamais eu besoin de dรฉtours, et aujourdโ€™hui ne fait pas exception. Ses doigts tremblants, vieillis par lโ€™habitude, allument une cigarette. La flamme รฉclaire briรจvement son visage marquรฉ par des cicatrices invisibles, ces rides profondes creusรฉes par le temps, les trahisons et la vigilance constante. Une vie ร  observer, protรฉger, dรฉjouer les piรจges.

โ€” Notre Marco, tu sais…

La fumรฉe sโ€™รฉlรจve lentement, se mรชlant ร  l’air lourd du salon, ajoutant ร  la tension รฉtouffante. Angelo tire une longue bouffรฉe, ses yeux toujours fixรฉs sur moi.

โ€” Il parle beaucoup, ces derniers temps…

Une nouvelle bouffรฉe, plus profonde. Sa voix est lente, presque dรฉtachรฉe, mais ses mots frappent avec prรฉcision.

โ€” Elle revient toujours sur ses lรจvres… Giulia, la fille Esposito.

Le nom tombe comme une sentence. Giulia. C’est un coup en plein ventre, mon estomac se noue, ma mรขchoire se crispe. Tous mes muscles se tendent. Je retiens mon souffle, essayant de contrรดler la tempรชte. ร€ l’extรฉrieur, un coup de tonnerre รฉclate, comme un รฉcho de lโ€™ouragan qui fait rage en moi.

Angelo, impassible, ne rรฉagit pas ร  lโ€™onde de choc quโ€™il vient de dรฉclencher.

โ€” Il nโ€™arrive pas ร  tourner la page.

Sa voix rauque rรฉsonne avec la sagesse de ceux qui ont tout vu.

โ€” Dโ€™aprรจs ce que je saisโ€ฆ Ils doivent se retrouver ce soir ร  La Zagara.

Chaque mot s’enroule comme une fumรฉe รฉpaisse, รฉtouffante, une tension glaciale me traverse. Il est temps de se salir les mains. Mes doigts se crispent sur les accoudoirs, cherchant un ancrage alors que mon esprit vacille. Angelo esquisse une moue qui masque mal sa comprรฉhension de la situation.

โ€” Je comptais y allerโ€ฆ

Mon cล“ur bat fort, froid. Je lรจve une main, interrompant son discours. Il n’a pas besoin de continuer. C’est ร  moi dโ€™agir dรฉsormais.

โ€” Je mโ€™en occupe.
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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indรฉpendant toulousain, rรชveur compulsif et accro au cafรฉ. J'รฉcris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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