L’Aube des Cicatrices
Giulia
Le ciel est si noir quโil semble engloutir tout, ne laissant que quelques รฉtoiles รฉparses, pรขles lueurs perdues dans lโimmensitรฉ. La lune, ร demi voilรฉe par des nuages รฉpais, projette une clartรฉ blafarde qui danse sur la surface lisse de la mer. Cโest comme si la mer elle-mรชme retenait son souffle, en attente du jour naissant. Mรชme le bruit rรฉgulier des vagues paraรฎt suspendu, et seul le bois usรฉ du Luce di Mare gรฉmit sous la tension. Mon bateau, ร lโimage de ma vie, flotte entre deux eaux, pris dans cet instant fragile oรน lโรฉquilibre peut rompre ร tout moment.
Accrochรฉe ร la barre, mes mains rudes, marquรฉes par le sel et les annรฉes, ne sont quโune extension des cicatrices qui jalonnent ce vieux rafiot. Chaque craquement me rappelle ce que la mer prend, et ce que je dois lui cรฉder en retour. Son odeur รขcre et pรฉnรฉtrante mโenveloppe, un parfum indรฉlรฉbile mรชlรฉ ร cette mรฉlancolie tenace qui ne me quitte jamais. Je me sens lourde, comme un filet trop chargรฉ, avec des muscles endoloris, pรฉtris par des heures de lutte. Tenir. Encore un peu. Contre la mer, contre ce monde qui sโeffrite. Contre moi-mรชme.
Cette nuit, la mer nโa offert que quelques kilos de poisson. Une maigre prise. Pas de quoi calmer les arriรฉrรฉs. Marisa devra encore patienter. Je fixe lโhorizon, lร oรน mer et ciel se confondent en une obscuritรฉ profonde, et mes pensรฉes se dispersent, comme des vagues qui oscillent entre espoir et rรฉsignation. La promesse faite ร mon pรจre โ maintenir cette affaire ร flot โ me pรจse comme une chaรฎne invisible, me tirant vers le fond. Je crains que ce bateau, que cette vie, ne me noient pour de bon.
ร mes cรดtรฉs, Pietro, son regard fatiguรฉ sous son bonnet usรฉ, croise le mien. On nโa pas besoin de mots. Ce dรฉsespoir silencieux, seuls ceux qui ont partagรฉ la mรชme lutte peuvent le comprendre. Il me tend une corde, ses mains rugueuses glissant dessus avec une lassitude รฉvidente. Un geste devenu purement mรฉcanique, un รฉcho de notre combat sans fin.
โ Encore une nuit pourrie, Giulia. Mais on tient le coup, hein ?
Son sourire extรฉnuรฉ et privรฉ dโune dent me rappelle ร quel point ce vieux loup des mers est loyal. Pietro gratte sa barbe grisonnante et tire sur ses bretelles, comme pour se revigorer.
โ On est toujours lร . Pas vraiย ?
Sa voix se perd dans le vent marin, tandis que mes yeux restent fixรฉs sur lโhorizon.
โ Toujoursโฆ
Les poissons se dรฉbattent encore dans le filet, leur lutte dรฉsespรฉrรฉe n’est quโun รฉcho de la nรดtre. Et je ne peux mโempรชcher de penser : que reste-t-il vraiment aprรจs chaque tempรชte ? Aprรจs nos batailles ?
โ Merci, Pietro.
Ma voix est faible, ร peine un murmure. Une reconnaissance teintรฉe de fatigue. Mon esprit dรฉrive, comme ces vagues mourantes contre la coque.
Alors quโon approche du port, les premiรจres lueurs de l’aube percent timidement lโobscuritรฉ. Un rose pรขle vient caresser lโhorizon tandis quโune mer dโhuile nous guide avec douceur jusquโau quai. Positano sโรฉveille lentement, ses maisons colorรฉes baignant dans une lumiรจre irrรฉelle, presque en contraste avec la fatigue รฉcrasante qui nous habite.
Descendre du bateau est un ultime supplice, le moindre pas est une lutte. On traรฎne les caisses de poissons sur les pavรฉs mouillรฉs, alors que la ville commence ร vibrer. Autour de nous, la ville prend vie : des voix, des rires, des salutations rรฉsonnent, et le brouhaha du marchรฉ matinal s’รฉlรจve, mรฉlange de cris de vendeurs et de cliquetis de caisses. Mais tout รงa me semble distant. Creux. Comme si je nโen faisais plus vraiment partie jusquโร ce quโune voix familiรจre brise lโaube.
โ Eh, Esposito ! Encore du poisson vendu ร prix dโor ?
Alessandro Rossi, avec son sourire narquois et son costume impeccable, se tient lร , comme la parfaite incarnation de cette nouvelle Positano que je hais. Il prospรจre lร oรน nous peinons ร survivre. Ses mots sont venimeux, et pourtant… ils contiennent une vรฉritรฉ que je refuse dโadmettre. Mes poings se serrent, la rage monte en moi, brรปlante, prรชte ร exploser.
โ Avec ton costume ร deux mille balles et ta Lamborghini, tu peux te permettre dโacheter le poisson. Mรชme le plus cher de la cรดte.
Mes mots jaillissent, acรฉrรฉs et tranchants. Alessandro sโavance, son parfum sophistiquรฉ envahissant mon espace vital. Alors que je mโattends ร une discussion houleuse, une fatigue, une douleur peut-รชtre, traverse son regard. Fugace. Presque imperceptible. Mais je lโai vue. Derriรจre sa faรงade, il cache aussi ses propres cicatrices.
โ Tout le monde finit par vendre ce quโil a de plus prรฉcieux, Esposito. Tout est une question dโopportunitรฉ. Et de prix.
Je tressaille. Un malaise diffus me traverse ร la seule idรฉe quโil puisse avoir raison. Mon estomac se tord. Ses paroles sโinsinuent en moi, empoisonnant chaque pensรฉe.
โ Peut-รชtre. Mais je ne vendrai jamais mon รขme au Diable.
Son regard change. Et pour un instant, je le vois tel quโil est vraiment. Pas lโhomme puissant, mais lโhomme blessรฉ.
โ Tout se vend, Giuliaโฆ Tu le sais, au fond.
Alessandro s’approche encore, jusquโร ce que je sente la chaleur de ses mots contre ma peau. Son regard vacille ร nouveau, trahissant une vรฉritรฉ plus profonde. Derriรจre ses sourires froids et sa posture de prรฉdateur, il y a des cicatrices bien cachรฉes, comme les miennes.
โ รa dit, il y a des choses que l’argent ne peut pas acheterโฆ
Gianni
Encore engluรฉ dans la crasse dโune nuit noyรฉe dโalcool, de musique et de rencontres faciles, je reste figรฉ devant la baie vitrรฉe de mon bureau. Lโimmense surface de verre me domine, suspendue au sommet dโun immeuble qui surplombe Naples, lโavalant dans son ombre. Le contact froid du verre contre mon front palpite presque, captant les murmures de la ville en contrebas. Une brise tiรจde sโinsinue par une fissure invisible, glissant sur ma peau dโune moiteur poisseuse. Lโรฉtรฉ napolitain est un รฉtouffement, chaque souffle dโair semble collรฉ ร mes pores, mโempรชchant de respirer pleinement. Naples hurle, siffle, vibre. Et moi, je flotte, comme un fantรดme entre le verre et le ciel, รฉtranger ร ce monde qui sโeffondre sous mes pieds.
Les bruits de la ville montent, des vagues de grondements de moteurs, des รฉclats de voix, des klaxons hystรฉriques qui sโentrechoquent comme une symphonie dรฉsaccordรฉe. Pourtant, tout reste lointain, comme si ces sons frappaient un mur invisible avant de mourir. Mon regard traverse la ville, glissant sur les immeubles, les antennes, les toits sans jamais sโy attarder. Mon esprit, lui, dรฉrive, loin de cette agitation urbaine, loin de Naples. Il retourne ร Positano.
Mon village natal, suspendu entre ciel et mer, ses maisons รฉclatantes de couleurs sโaccrochant ร la falaise comme des รขmes tenaces. Rien que dโy penser, je sens lโodeur des citronniers, le parfum du sel dans lโair, tout revient avec une force brute, une vague dโamertume douce, tranchante. Et ce projet. Ce foutu projet. Un complexe hรดtelier. Un monument de mon ambition, mais aussi une chaรฎne ร mes chevilles, me tirant vers le fond. Chaque jour, ce rรชve grandiose devient un fardeau plus lourd ร porter. Les retards, les obstacles, les doutes qui mโรฉtouffent… Le manque de courage peut-รชtre. Ou est-ce la peur de me rรฉvรฉler incapable de devenir ce que mon pรจre attend de moi ? Ce complexe, cโรฉtait censรฉ รชtre ma victoire. Maintenant, cโest une ombre qui menace de mโengloutir.
En parlant de menaceโฆ Marco. Son nom claque comme un coup de fouet dans ma tรชte suite ร lโappel dโAngelo. Je lui ai tendu la main, je lโai tirรฉ vers le haut, mais il reste irrรฉcupรฉrable. On ne fera jamais briller une pierre brute comme un diamant, pas plus quโon ne changera un serpent en un chien fidรจle. Je le sens glisser entre mes doigts, attirรฉ ailleurs, lร oรน les Esposito attendent, tapis dans lโombre. Sa trahison nโest pas encore apparente, mais je la sens. Elle est lร , dans chaque geste, chaque regard รฉvitรฉ. Les liens entre nous sont minces, fragiles, ร deux doigts de se briser sous le poids des secrets et des mensonges qui รฉchappent ร mes radars.
Un soupir mโรฉchappe, brouillant la vitre devant moi dโun lรฉger voile de condensation. Les relents de whisky, mรฉlangรฉs ร la fatigue, martรจlent mes tempes. Je ferme les yeux, espรฉrant que tout รงa sโรฉvanouisse, ne serait-ce quโun instant.
On frappe ร la porte. Lโair se charge dโun parfum familier avant mรชme que je la voie entrer. Claudia. Elle sโavance dans la piรจce comme une ombre fluide, chaque geste contrรดlรฉ, chaque pas mesurรฉ. Tout en elle est calculรฉ pour sรฉduire, pour troubler, mais aujourdโhui, son jeu glisse sur moi. Je suis trop loin, trop loin de moi, trop las pour me laisser prendre.
โ Gianniโฆ
Sa voix, douce et dangereuse, mโeffleure comme une caresse enveloppรฉe de poison. Je tourne lรฉgรจrement la tรชte, croisant son regard du coin de lโลil. Ses yeux clairs, insondables, brillent dโune lueur ambivalente. Mi-tendre, mi-dangereuse. Claudia est une promesse toxique, une tempรชte sous des sourires. Elle sโapproche, effleurant ร peine les plans avec une assurance presque irritante.
โ Jโai pris quelques libertรฉs avec les plannings. Peut-รชtre que je pourrais tโaiderโฆ autrement ?
Le sous-entendu est รฉvident, mais aujourdโhui, la tentation nโa aucune prise sur moi. Je suis trop abรฎmรฉ pour cรฉder ร ses avances.
โ Claudia, je nโai pas la tรชte ร รงa.
Lโรฉclat de surprise dans ses yeux disparaรฎt aussi vite quโil est apparu, remplacรฉ par une dรฉception maรฎtrisรฉe. Elle recule, son parfum entรชtant flottant encore dans lโair lourd de la piรจce. Ses talons claquent sur le parquet, perรงant le silence comme des coups de marteau.
Mon tรฉlรฉphone vibre, brisant le calme. Le nom de mon pรจre sโaffiche ร lโรฉcran, et je sens mon cลur se contracter. Ses appels ne sont jamais anodins. Ses mots ne me laissent jamais indemnes.
โ Oui, papa ?
Sa voix, sรจche, ne laisse aucun doute sur le ton de la conversation.
โ Devine qui jโai croisรฉ au marchรฉ ce matin.
Mon estomac se noue. Je nโai pas besoin de rรฉflรฉchir.
โ Les Esposito.
โ Les Esposito, oui. Mais ce nโest pas ce qui mโinquiรจte le plus. Les gens parlent, Gianni. Ils disent que ton projet est ร la dรฉrive. Tu comptes faire quoi ? On en est oรน exactement ?
Je baisse les yeux, incapable de soutenir plus longtemps ce poids invisible. Mon regard glisse vers la maquette du complexe sur la table, ses lignes parfaites me paraissent soudain vides, artificielles. Mais je mโaccroche, je joue le rรดle quโon attend de moi.
โ Je gรจre. Cโest sous contrรดle.
Un silence pesant suit. Mon pรจre sait. Il sent les failles.
โ Gianniโฆ arrรชte de te voiler la face. Tu ne pourras pas tout piloter depuis Naples. Tu penses vraiment que Marco et les Esposito vont se tenir ร carreau ? Ouvre les yeux, il se rapproche dโeux. Et toi, tu restes plantรฉ lร , parce que tu as peur de croiser Isabella.
La mention de Marco est douloureuse, mais celle de mon ex me transperce. La colรจre monte, mais je la ravale, la transforme en rรฉsolution.
โ Je nโai peur de personne.
โ Alors prouve-le, fiston.
โ Je vais ร Positano. Jโarrive.
Ma voix est basse, presque brisรฉe.
โ Content de lโentendre.
Une quinte de toux lโinterrompt, puis il reprend dโune voix affaiblie.
โ Il est temps de faire face. Ne me dรฉรงois pas.
Ses mots rรฉsonnent en moi, lourds, plus lourds quโavant. Je raccroche. Je nโai pas dโautre choix que de retourner ร Positano, affronter les dรฉmons qui mโy attendent. Aprรจs tout, les racines que l’on croit profondes ne sont parfois que des chaรฎnes.
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On entrevoit un malaise. Suspens !
Suspens, en effet… Les personnages sont assis sur une montagne de conflits, ce qui promet des moments de tensions trรจs intรฉressants ^^
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