Faida – Chapitre 4

F
Table des matiรจres

Ombres Sous lโ€™Orage

Giulia


Troublรฉe, je serpente ร  travers les ruelles de Positano, la lettre de Marco froissรฉe dans ma main, la colรจre enflant jusquโ€™ร  un point de non-retour. Le ciel est lourd, saturรฉ dโ€™ombres menaรงantes, et je me sens รฉcrasรฉe sous ces nuages noirs. Une brise glacรฉe me traverse, annonรงant la tempรชte. Les mots de Marco rรฉsonnent dans mon esprit, se mรชlant ร  la moiteur รฉtouffante de cette journรฉe qui sโ€™efface sous les premiรจres gouttes de pluie. Les pavรฉs, luisants dโ€™eau, ralentissent mes pas, comme si la ville elle-mรชme cherchait ร  me retenir, ร  mโ€™empรชcher dโ€™avancer vers lโ€™inรฉvitable.

Je ne suis plus la femme naรฏve dโ€™avant. Chaque pas mโ€™รฉloigne de celle qui croyait encore aux promesses. Sous lโ€™ombre des nuages, le vent mordant sur mon visage, je sens cette part de moi se dissoudre ร  jamais. La colรจre me rรฉchauffe plus que le manteau que je serre contre moi. La Zagara, autrefois refuge, est aujourdโ€™hui un champ de bataille. Cโ€™est lร  que je vais rendre mon verdict, sans pitiรฉ.

Je repense ร  cette lettre, remplie de fausses excuses et de promesses trahies. Marco prรฉtend avoir tout fait pour “nous”, pour bรขtir un futur commun, mais ses mots sont vides. La pluie ruisselle sur mon visage, pourtant je refuse de pleurer. Marco parle de maison, de projets, mais je ne vois que des ruines. Des ruines de notre amour, que mรชme cette tempรชte ne lavera pas.

Quand jโ€™arrive enfin au cafรฉ, La Zagara est presque mรฉconnaissable. Les volets sont fermรฉs, les tables rangรฉes sous des bรขches pour se protรฉger de lโ€™orage. Ce lieu, autrefois rempli de nos rรชves, nโ€™est plus quโ€™un vestige. Je jette un dernier regard ร  la terrasse dรฉserte avant de pousser la porte.

Marco est dรฉjร  lร , ร  notre table habituelle, les yeux rivรฉs sur une tasse ร  moitiรฉ pleine. La lumiรจre vacille sous les rafales de vent. Lโ€™odeur du cafรฉ flotte dans l’air, amรจre, tout comme cette rencontre. Il est lร , face ร  moi, accablรฉ. La tempรชte gronde dehors, mais la vรฉritable dรฉvastation se joue ici, entre nous.

Depuis lโ€™entrรฉe, je lโ€™observe. Il ne lรจve pas les yeux, comme sโ€™il redoutait de me faire face. Peut-รชtre quโ€™il sait que ses paroles ne changeront rien. Le contraste entre la quiรฉtude trompeuse du cafรฉ et ma rage est presque insupportable. Je mโ€™avance, mes pas rรฉsonnent faiblement sur le carrelage. Je prends place en face de lui. Mes doigts effleurent la surface humide de la table, autrefois lisse et familiรจre, dรฉsormais gonflรฉe par lโ€™humiditรฉ et le mensonge.

Le silence est lourd, oppressant. Dehors, la mer se fracasse contre les rochers, chaque vague rappelant le chaos en moi. Je pose enfin mon regard sur Marco, incapable de soutenir le mien. Ses mains tremblent autour de sa tasse. Rien ne pourra racheter ce quโ€™il a fait.

โ€” Alors, quelle est cette vรฉritรฉ si terrible que tu ne pouvais pas dire et qui nรฉcessitait que tu mโ€™รฉcrives ?

Ma voix est une dague glacรฉe, aussi acรฉrรฉe que lโ€™air lourd qui nous enserre. Il tente un sourire, faible et pathรฉtique.

โ€” Giuliaโ€ฆ merci dโ€™รชtre venue. Tโ€™esโ€ฆ tโ€™es trรจs belle.

Son compliment est creux, un geste dรฉrisoire pour adoucir lโ€™inรฉvitable. Mais je nโ€™ai plus de patience pour ces futilitรฉs.

โ€” On peut en venir au fait ? Jโ€™en ai marre des politesses.

Il soupire, tentant de rassembler ce qui lui reste de courage.

โ€” Giuliaโ€ฆ Je voulais que tu comprennes que tout รงaโ€ฆ je lโ€™ai fait pour nous. Ce terrain, cโ€™รฉtait une opportunitรฉ, pour notre avenirโ€ฆ une maisonโ€ฆ

Je le fixe, immobile. Ses mots nโ€™ont plus aucune emprise sur moi. Le tonnerre rรฉsonne ร  nouveau, amplifiant lโ€™absurditรฉ de ses propos.

โ€” Pour nous ? Tu penses vraiment que je vais te croireโ€‰? Tu espรฉrais construire un avenir en me mentantโ€‰? Et pire encoreโ€ฆ avec cette cousine des Rossiโ€‰?

Il sursaute, son visage se tend, mais je poursuis, implacable.

โ€” Ce nโ€™รฉtait mรชme pas vraiment une Rossi…

โ€” Peu importeโ€‰! Cousine par alliance ou non, cโ€™est encore pire.

โ€” Giulia, cโ€™est plus compliquรฉ que รงa. Beneโ€™ est au conseil municipal, elle nous a souvent aidรฉs pour…

โ€” Beneโ€™ ? Je lรขche un rire sec. Bien sรปr, elle a mรชme un petit surnom. Est-ce que coucher avec elle รฉtait nรฉcessaire pour cette fameuse dรฉrogationโ€‰?

Marco baisse la tรชte, frappรฉ par la duretรฉ de mes mots, mais je ne lui laisse aucune issue. Je veux qu’il ressente une petite fraction de ce que jโ€™ai subi.

โ€” Je nโ€™ai jamais eu besoin dโ€™une maison ni dโ€™un terrain. Tu as tout sacrifiรฉ pour toi, Marco. Pas pour nous. Et รงa, je ne te le pardonnerai jamais.

Je lui lance un dernier regard. Il est nerveux, les yeux fuyants, fixรฉs sur lโ€™extรฉrieur. Une Maserati noire, phares รฉteints, est garรฉe devant le cafรฉ, presque invisible sous la pluie battante.

โ€” Tu as perdu ta langueโ€‰? Ou elle est encore coincรฉe dans la bouche de lโ€™autreโ€‰?

Mon ton est cinglant, mais il ne mโ€™รฉcoute plus. Son regard reste rivรฉ sur la voiture dehors, un dรฉtail que je ne saisis pas encore pleinement.

Le silence sโ€™รฉpaissit, le tonnerre rugit de plus en plus fort, et soudain, Marco pรขlit. Son visage se fige, ses lรจvres tremblent. Il sait que quelque chose de plus grave se profile.

โ€” J’aurais pas dรป t’รฉcrireโ€ฆ

Son aveu est un souffle presque inaudible, comme s’il comprenait trop tard lโ€™erreur fatale quโ€™il venait de commettre.

Il se lรจve brusquement, le visage empreint dโ€™une panique que je nโ€™avais jamais vue chez lui. Je lui lance un dernier regard. Il est nerveux, les yeux fuyants, fixรฉs sur lโ€™extรฉrieur. Sur cette รฉtrange voiture noire aux airs de prรฉdateur faussement tranquille.

Cโ€™est lร , dans ce silence tendu, que je comprends une vรฉritรฉ que jโ€™aurais voulu ignorerย : le pire nโ€™est pas la trahison de Marco. Le pire, cโ€™est quโ€™il y a une part de moi qui savait comment tout รงa allait se terminer. Et cette part de moi, malgrรฉ tout, espรฉrait encore. Au fond, la plus grande trahison, cโ€™est celle quโ€™on sโ€™inflige ร  soi-mรชme. Mais je suis trop fatiguรฉe pour continuer ร  me mentir.
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Que penses-tu de cette scรจne ? x

Gianni

De lโ€™autre cรดtรฉ de la rue, je suis lร , figรฉ dans ma Maserati, les mains crispรฉes sur le volant. Mes yeux sont rivรฉs sur La Zagara, oรน Marco et la fille Esposito se trouvent. Le ciel au-dessus de Positano est sur le point d’exploser. Les nuages noirs pรจsent sur la ville, et chaque รฉclair dรฉchire lโ€™horizon, projetant une lumiรจre froide sur les falaises. Lโ€™air est lourd, saturรฉ dโ€™รฉlectricitรฉ, reflรฉtant la tension qui bouillonne en moi.

Je nโ€™ai pas besoin dโ€™รชtre dans le cafรฉ pour deviner ce qui se passe. Les mots acรฉrรฉs, les reproches, les regards de ressentiment. Je les imagine derriรจre la vitre embuรฉe par la pluie battante. Mes yeux restent fixรฉs sur Giulia, droite et imperturbable malgrรฉ la tempรชte. Marco, en revanche, ne tient pas en place. Son agitation est visible, mรชme ร  travers le verre. Il se tortille sur sa chaise, nerveux, chaque mouvement trahissant son incapacitรฉ ร  contrรดler la situation.

Je me concentre sur Marco. Il mโ€™a toujours frappรฉ par sa capacitรฉ ร  manipuler les situations. Mais aujourdโ€™hui, quelque chose est diffรฉrent. Il semble acculรฉ, piรฉgรฉ dans une confrontation qui le dรฉpasse. Ses mains crispรฉes sur sa tasse, ses yeux fuyants, cherchent dรฉsespรฉrรฉment une issue. ร€ chaque fois que la pรชcheuse ouvre sa jolie bouche, il se replie un peu plus, son assurance fondant sous la pression.

Je plisse les yeux ร  travers la pluie ruisselante sur le pare-brise. Quelque chose change dans l’attitude de Marco. Son corps se fige, et cette fois, il regarde dehors. Dans ma direction. Et lร , son visage se transforme. Un รฉclair de panique traverse ses traits. Son regard sโ€™arrรชte sur ma voiture, ร  moitiรฉ dissimulรฉe dans l’ombre. Oui, la Maserati.

Il comprend. En une fraction de seconde, il rรฉalise que je suis lร , cachรฉ, mais omniprรฉsent. Son visage, dรฉjร  pรขle, devient livide. Toute l’assurance qu’il pouvait avoir se dissipe. Il sait que je l’observe, que je guette chacun de ses mouvements. Ce simple constat suffit ร  le faire vaciller, ร  faire tomber les derniรจres dรฉfenses qu’il croyait pouvoir maintenir.

Sa nervositรฉ explose. Ses gestes deviennent brusques, dรฉsordonnรฉs. Il tente de dire quelque chose ร  Giulia, mais ses mots se perdent, sans cohรฉrence. Puis, dans un dernier รฉlan dรฉsespรฉrรฉ, il se lรจve prรฉcipitamment. Ses mouvements sont maladroits, frรฉnรฉtiques. Je le regarde quitter le cafรฉ sous la pluie, ses vรชtements dรฉjร  trempรฉs, collรฉs ร  sa peau.

Il sort, et son regard balaie la rue avant de se poser ร  nouveau sur ma voiture. Cette fois, il nโ€™y a plus de doute. Il sait que je sais. Son visage blรชme se fige, le regard perdu entre la panique et une prise de conscience brutale. Marco hรฉsite. Un instant, il semble sur le point de venir vers moi. Mais la peur l’emporte. Il tourne brusquement les talons et disparaรฎt dans une ruelle, fuyant comme un rat pris au piรจge.

Je reste lร , immobile, le moteur toujours coupรฉ. Mes pensรฉes sont tournรฉes vers Giulia. Elle nโ€™a pas bougรฉ de sa place. Toujours assise ร  la mรชme table, seule. Elle semble calme en apparence, mais je sais que cette confrontation lโ€™a bouleversรฉe. Ses yeux sont fixes, rivรฉs sur la table. Elle paraรฎt solide, mais je devine le poids qui pรจse sur ses รฉpaules.

Mon tรฉlรฉphone vibre soudain sur le siรจge passager, ramenant mes pensรฉes ร  la rรฉalitรฉ. Je dรฉcroche sans quitter Giulia des yeux.

โ€” Gianni ?

La voix de ma mรจre, ferme et directe, comme dโ€™habitude.

โ€” On est rentrรฉs.

โ€” Comment sโ€™est passรฉe la sortie, maman ?

โ€” Amalfi me laisse toujours aussi indiffรฉrente. Le temps sโ€™est gรขtรฉ, alors nous avons รฉcourtรฉ.

Sa rรฉponse est tranchante, sans chaleur. Puis elle rompt mon silence.

โ€” Tu manges avec nous.

Je sens la tension monter, une pression sourde s’installer dans ma poitrine. Elle sait toujours appuyer lร  oรน รงa fait mal.

โ€” Je vais voir. Pas sรปr. Je suis sur un dossier, lร .

โ€” Ce nโ€™รฉtait pas une question.

Sa voix se fait plus dure, presque tranchante.

โ€” Ton pรจre veut te voir. Cโ€™est important.

Un frisson me parcourt. Quand mon pรจre exige une rencontre, ce nโ€™est jamais pour discuter de choses lรฉgรจres. Un mauvais pressentiment grandit en moi. Rien de bon nโ€™en sortira.

Je jette un dernier coup dโ€™ล“il vers La Zagara. Giulia est toujours lร , perdue dans ses pensรฉes, seule sous la lumiรจre tamisรฉe. Je dรฉmarre la Maserati, qui ronronne doucement, se fondant dans le grondement de lโ€™orage. Les รฉclairs illuminent briรจvement la rue, et je sais que les vรฉritรฉs รฉclatent toujours quand le ciel se dรฉchire.
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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indรฉpendant toulousain, rรชveur compulsif et accro au cafรฉ. J'รฉcris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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