Le Poids des Ombres
Giulia
Je reste immobile, comme pรฉtrifiรฉe, entre deux mondes. La pluie continue de tomber lourdement, lavant la ville, tandis que Marco disparaรฎt dans la nuit, avalรฉ par les tรฉnรจbres. Lโinquiรฉtante Maserati s’รฉloigne, et son rugissement sโรฉteint peu ร peu, laissant derriรจre elle une absence criante. Tout en moi est figรฉ, suspendu, mais les pensรฉes affluent : mensonges, trahisons, ressentiments, autant de chaรฎnes qui mโempรชchent de respirer.
Autour de moi, La Zagara est un lieu abandonnรฉ. Le cafรฉ est dรฉsert, figรฉ dans le temps, comme un tableau ancien oรน chaque goutte de pluie frappant la vitre imite le chaos intรฉrieur qui mโassaille. Mes doigts se crispent autour de la tasse de cafรฉ glacรฉe, comme si s’y accrocher pouvait me ramener ร la rรฉalitรฉ. Mais la cรฉramique froide me rappelle que cette confrontation, cette scรจne, nโa rien rรฉsolu.
Je prends une profonde inspiration. Lโair est lourd, รฉtouffant, imprรฉgnรฉ dโhumiditรฉ et de l’odeur mรฉtallique qui suit les orages. Une goutte d’eau roule sur ma joue, glaciale. Ce nโest pas une larme. Je refuse. Pas pour lui. Marco et ses promesses vides ne m’arracheraient plus de larmes. Je dois le laisser derriรจre moi, lโenterrer avec le passรฉ quโil incarne.
Je me lรจve lentement, chaque mouvement me pรจse, comme si lโair lui-mรชme sโรฉtait densifiรฉ autour de moi. Mes pas rรฉsonnent sur le carrelage froid, tandis que dehors, la tempรชte continue de rugir, frappant les vitres comme le miroir de mon propre tourment. Dโun geste presque automatique, jโefface la goutte dโeau sur ma joue, comme si je pouvais effacer tout ce qui vient de se passer.
La tรฉlรฉvision murmure en fond, un bulletin mรฉtรฉo annonรงant des tempรชtes plus violentes ร venir. Il me rappelle lโurgence grandissante en moi depuis que Marco est rรฉapparu. La Zagara est devenue trop petite pour contenir mes รฉmotions. Lโair y est trop dense, irrespirable.
Je sors ma carte bancaire et la passe dans le terminal de paiement. ยซ Paiement refusรฉ.ย ยป Mon cลur se serre. Pas maintenant. Je rรฉessaie, la main tremblante. Nouvel รฉchec.
โ Dรฉsolรฉ. Un souci avec votre carte ? Ne vous en faites pas, cโest pour moi.
Le serveur me coule un regard compatissant. La honte monte, insidieuse. Je tente un sourire, mais il est vide, amer.
โ Non, vraiment, je peux…
โ รa arrive, ne vous inquiรฉtez pas. Les Esposito รฉtaient ici bien avant lโouverture de ce cafรฉ. Vous me paierez une autre fois.
Je hoche la tรชte, incapable de rรฉpondre. Le poids du moment mโรฉcrase, et la pluie, implacable, continue de frapper la ville. Une vibration dans ma poche me ramรจne brutalement ร la rรฉalitรฉ. Marisa. Je dรฉcroche sans rรฉflรฉchir.
โ Giulia !
Sa voix est prรฉcipitรฉe, haletante, empreinte d’une inquiรฉtude que je reconnais immรฉdiatement.
โ Je suis passรฉe chez toi, Ezio dit quโil ne sait pas oรน tu esโฆ
Ezio, toujours perdu dans ses jeux vidรฉo, dรฉconnectรฉ du monde rรฉel.
โ Ouiโฆ Encore plongรฉ dans sa console, comme dโhabitude. Qu’est-ce qui se passe ?
Un silence. Le vent hurle dans lโinterstice.
โ Giulia… dis-moi que ce nโest pas vrai.
Mon cลur rate un battement. Une tension sourde sโinstalle.
โ Quoi ? Quโest-ce qui serait pas vrai ?
โ Que tโรฉtais avec Marco.
Sa voix est un mรฉlange de reproche et dโinquiรฉtude.
โ La rumeur court dรฉjร , Giulia…
Je ferme les yeux, lasse. Positano, cette ville oรน chaque secret devient une rumeur avant mรชme d’avoir existรฉ.
โ Si on peut appeler รงa รชtre avec luiโฆย
Je soupire, exaspรฉrรฉe.
โ Ce n’รฉtait rien. Mรชme en dessous de rien.
Marisa ne me laisse pas terminer.
โ Giulia, cโest bien plus grave que รงa. Je suis ร la rรฉunion de la coopรฉrative. Les pรชcheurs sont furieux. Ils pensent que tโas encore des affaires avec lui.
โ Des affairesย ?
โ Certains pensent que tu vas leur faire un coup dans le dosโฆ
Ses paroles sont un coup de poignard. Une tempรชte plus terrible que celle qui frappe la ville se prรฉpare ร mโengloutir. Je raccroche, le souffle court. Fuir nโest plus une option. Pas cette fois.
Le port est balayรฉ par un vent violent quand j’y arrive, l’air saturรฉ d’รฉlectricitรฉ. La tension est presque palpable, comme une lourde couverture collante. La salle de rรฉunion est pleine ร craquer, et en franchissant la porte, je sens tous les regards se poser sur moi. Des regards durs, pleins de reproches et de suspicion. Chaque murmure dans la piรจce est une accusation silencieuse. Chaque silence, une condamnation.
Je garde la tรชte haute, le dos droit, malgrรฉ le poids invisible des jugements qui pรจsent sur mes รฉpaules. Les visages sont fermรฉs, marquรฉs par la dรฉfiance. Le respect que jโavais autrefois, hรฉritรฉ de mon pรจre, sโest effritรฉ sous les rumeurs. ร lโintรฉrieur de moi, une tempรชte fait rage, mais je serre les poings. Je ne leur montrerai pas ma faiblesse.
Giacomo, un pรชcheur aux mains calleuses, se lรจve. Sa silhouette imposante attire immรฉdiatement le silence. Ses yeux noirs sont aussi impitoyables que la mer.
โ Ces nouvelles restrictions, cโest la mort pour nous tous.
Sa voix gronde, profonde et sรฉvรจre, elle rรฉsonne comme un coup de tonnerre.
โ Et on sait tous ici que certains ont jouรฉ un rรดle lร -dedans.
Un murmure menaรงant traverse la piรจce. Tous les regards convergent vers moi. Le poids de leurs accusations me transperce, un venin qui se rรฉpand dans mes veines.
Je sens la colรจre monter, mais je la refoule. Pas maintenant. Pas ici.
โ Vous pensez vraiment que jโaurais fait รงa ?
Ma voix tremble lรฉgรจrement, mais je la garde ferme. Je les fixe, un ร un, ces visages durs, ces juges silencieux.
โ Oui, jโai vu Marco. Mais ce nโรฉtait pas ce que vous croyez ! Je me bats, tout comme vous, pour survivre. Ces lois absurdes, ces restrictions… ce nโest pas moi qui les ai imposรฉes. Nous sommes tous dans le mรชme bateau.
Un silence pesant tombe sur la salle. Certains visages vacillent, mais la mรฉfiance persiste. Pietro, un vieil ami de ma famille, se lรจve alors. Sa voix est plus douce, mais chargรฉe de poids.
โ On doit du respect aux Esposito. Sans Giovanni, on n’aurait jamais eu cette coopรฉrative.
Ses paroles sont un fragile rayon de lumiรจre dans cette obscuritรฉ, mais la tempรชte nโest pas encore calmรฉe. Un pรชcheur plus jeune, aux poings serrรฉs, se lรจve brusquement.
โ Du temps de ton pรจre, Giulia, on nโaurait mรชme pas eu cette discussion. Tu nโas pas lโรฉtoffe de Jacopo.
Cette phrase est un poignard enfoncรฉ dans mon cลur. Lโombre de mon pรจre, de ses accomplissements, pรจse sur moi. Mais je ne flรฉchis pas.
โ Vous vous trompez. Marco nโa plus aucune emprise sur moi. Ni lui. Ni vous. Ni personne.
Un silence glacial sโinstalle. Mais quelque chose sโest brisรฉ. Une fissure, infime mais bien lร .
Je quitte la salle, le cลur lourd, mais avec la certitude de tenir bon. La tempรชte, ร lโintรฉrieur comme ร lโextรฉrieur, ne m’effraie plus.
ยซย C’est toujours au cลur des tempรชtes que les plus grandes dรฉcisions se prennent.ย ยป Mon pรจre me le disait souvent, sans savoir que, bien plus tard, ce serait mon propre cลur qui en serait le thรฉรขtre. Aujourd’hui, je comprends enfin ce qu’il voulait dire.
Gianni
Le bureau familial mโoppresse plus que jamais. Rรฉpondre ร lโinvitation de ma mรจre, cโรฉtait accepter de me faire piรฉger, je le sais. Les visages des ancรชtres, emprisonnรฉs dans leurs cadres dorรฉs, me fixent avec une sรฉvรฉritรฉ qui me tord lโestomac. Ils ne sont pas de simples portraits, mais des ombres, des fantรดmes porteurs dโattentes รฉcrasantes, des chaรฎnes qui mโรฉtouffent. Mon pรจre les a toujours portรฉes sans faillir, mais moi… je suffoque.
Derriรจre son bureau imposant, Alessandro Rossi rรจgne, imperturbable. Il a bรขti cet empire familial, faรงonnรฉ par des dรฉcennies de dรฉcisions tranchรฉes. Toute alliance quโil a conclue, toute trahison orchestrรฉe, a pris racine depuis ce trรดne en chรชne massif. Jโai cru dรฉsirer mโy asseoir. Mais aujourd’hui, lโair est รฉpais, saturรฉ de non-dits. Son regard me transperce, une mise en garde silencieuse. Et je comprends que ce jour pourrait ne jamais venir.
Le coffre-fort Napolรฉon, colossal et intimidant, trรดne dans un coin. Bien plus quโun simple rรฉceptacle de richesses, il incarne notre pouvoir, celui que mon pรจre garde jalousement. Il fait tinter un trousseau de clรฉs, le son mรฉtallique rรฉsonne, solennel et hypnotique. Il tarde ร poser son regard sur moi, absorbรฉ par ce quโil sโapprรชte ร faire.
D’une voix ferme, marquรฉe par des annรฉes de responsabilitรฉs, mon pรจre rompt le silence.
โ Gianni, il est temps que tu comprennes certaines choses.
Je reste figรฉ, debout, les poings serrรฉs. Lโair devient irrespirable, chargรฉ de tout ce qui nโa jamais รฉtรฉ dit. Mon pรจre fait encore glisser les clรฉs entre ses doigts, chaque cliquetis resserre un peu plus lโรฉtau autour de moi. Puis, lentement, il me tend le trousseau. Le mรฉtal glacรฉ effleure ma peau, et un frisson me parcourt. Ces clรฉs ne sont pas juste du mรฉtal. Elles sont le fardeau du pouvoir.
Mon pรจre poursuit, calme :
โ Ces clรฉs ouvrent bien plus quโun coffre, Gianni. Elles ouvrent les portes de notre empire, et peut-รชtre quelques boรฎtes de Pandore.
Je sens le poids immense qui sโaccroche ร ces clรฉs, une angoisse sourde monte en moi, comme une lame suspendue au-dessus de ma tรชte. Jโinspire profondรฉment, mais lโair se bloque entre ma poitrine et ma gorge. Mon pรจre continue, implacable :
โ Le projet hรดtelier est crucial pour la famille. Je ne peux pas me permettre de prendre des risques.
Mon cลur rate un battement quand il se lรจve, contournant lentement son bureau. Chaque pas quโil fait me rapproche de la vรฉritรฉ que je redoute. Lorsquโil se tient enfin devant moi, il ne regarde pas les clรฉs dans ma main, mais plonge son regard dans le mien. Une tension รฉlectrique envahit lโespace entre nous.
โ Ton cousin Tommaso va rejoindre les affaires de la famille. Il va sโinstaller ร Positano pour superviser le projet hรดtelier.
Le nom de Tommaso rรฉsonne comme un coup de tonnerre. Tommaso ? Ce bon ร rien ? La colรจre monte, brรปlant tout sur son passage, jusquโร nouer ma gorge. Ce type nโa jamais rien prouvรฉ. Cโest mon projet, pourquoi est-ce lui qui va le superviser ? Dโune voix tremblante, je demande :
โ Papa… quโest-ce que รงa signifie pour moi ?
Mais derriรจre cette question, une autre hurle : pourquoi ne suis-je jamais ร la hauteur pour toi ?
Alessandro me fixe, implacable, et pour la premiรจre fois, quelque chose vacille dans son regard. De la pitiรฉ. Comme sโil savait que ses prochains mots allaient me briser.
โ Gianni… Le projet hรดtelier ร Positano est trop important. Cโest pour รงa que jโai dรฉcidรฉ de confier cette responsabilitรฉ ร Tommaso.
Il m’a lรฉguรฉ les chaรฎnes, mais a gardรฉ la couronne. Le coup est brutal. Tommaso ?! La rage se rรฉpand en moi comme un poison. Mes poings se serrent si fort que la douleur devient brรปlante. Il me donne les clรฉs, mais il mโarrache ce qui compte vraiment : la reconnaissance, la lรฉgitimitรฉ que je cherche depuis toujours.
โ Pourquoi lui ? Pourquoi pas moi ?
Ma voix se brise, et je dรฉteste cette faiblesse. Ce nโest pas quโune histoire dโaffaires. Cโest une question de dignitรฉ. Alessandro soupire, las, comme sโil avait anticipรฉ ma rรฉaction :
โ Je te connais, Gianni. Je connais tes forces, mais aussi tes faiblesses.
Il marque une pause, son regard se fait plus froid.
โ Depuis Bella, tu te laisses distraire.
Isabella. Son nom transperce mon cลur. Le souvenir de son dรฉpart sans un mot ravive une douleur que jโai essayรฉ dโenterrer. Mais elle est lร , vivante, ร me consumer.
Mon pรจre continue, implacable :
โ Depuis quโelle est partie, tu nโes plus toi-mรชme. Tu fuis, Gianni. Tu passes dโune distraction ร lโautre, incapable de te concentrer.
Je serre les clรฉs si fort que le mรฉtal mord ma paume. Je veux protester, crier, mais au fond, je sais quโil a raison. Depuis quโIsabella est partie, je ne fais que survivre, me perdant dโune ombre ร lโautre. Je n’ai pas seulement perdu mon ex, j’ai perdu celui que j’รฉtais. Mon pรจre enfonce encore le clou :
โ Pendant que tu tโรฉgarais, Tommaso sโest formรฉ. Il est prรชt pour ce projet.
Tommaso. Encore lui. Cโest une insulte. Mais les clรฉs, lourdes dans ma main, me rappellent que ce pouvoir nโest quโune illusion. Le contrรดle mโรฉchappe dรฉjร . Mon pรจre nโa pas fini, il mโachรจve :
โ Ce projet, Gianni, est trop important pour que tes รฉmotions viennent tout compromettre.
Ce nโest plus un jugement. Cโest une sentence. Et je sens la derniรจre รฉtincelle de fiertรฉ sโรฉteindre. Dโune voix froide, distante, je murmure :
โ Je comprends.
Mais cโest un mensonge. Je ne comprends rien. Pourquoi ne suis-je jamais assez bien ร ses yeux ?
Nos regards se croisent une derniรจre fois.
โ Heureux que tu lโabordes avec tant de philosophie, fils. Tu viens avec nousย ?
Dรฉsignant le mauvais temps ร travers la fenรชtre, il mโinvite ร les suivre dans les terres, ร lโabri de la tempรชte. Il faut se rendre ร lโรฉvidence, mon pรจre me connaรฎt si mal quโil ignore tout de lโouragan dรฉvastant ce quโil reste de moi ร lโintรฉrieur. Il renfile sa veste de costume, puis pousse doucement son trรดne et effleure son bureau.
โ On passe la soirรฉe lร -haut ร Ravello. Ce sera lโoccasion de voir Tommaso, mon grand. Vous pourriez confronter vos idรฉes, trouver quelques points de contactsโฆ
Des points de contactsย ? Cโest la provocation de trop. Il sโattend ร ce que je me batte ou ร ce que je mโeffondre sous le poids de ses attentes. Mais il se trompe.
โ Sans faรงon, merci. Je prรฉfรจre rester lร et tenir la barque.
โ Tu es sรปrย ?
โ Oui, jโai besoin dโรชtre seul.
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