Insomnie

I

Je tourne, je retourne. Pensant à hier, à demain. À ce qui ne va pas. À ce qui cloche chez moi. À ma panne de gaule. Un coup de fatigue, et des excuses débiles. J’ai pas sommeil. Je rumine. Je sais qu’il ne faut pas, que c’est pas bon pour moi. Je grince des dents. Mais ça ne me gêne plus vraiment. Un picotement. Puis un craquement dans la pièce. Serait-ce la Bête ?[br][br]

Elle me traque jusque dans les draps. Elle ne me fout jamais la paix. Mon fauve apeuré et ses premiers fracas. J’en mène pas large. J’ai peur quand elle rode. J’ai peur du message. Parce que je sais ce qui arrive quand je suis dans cet état-là. Encore et encore. Au fond à gauche, au loin dans mon crâne. Ça sent la tourbe. Des relents de soufre. Puis j’y entends les cris. Les éclats de voix qui gerbent “Sors-moi de là !”. Comme des chants grégoriens qui glacent le sang. C’est la fureur de mon sale gosse créatif qui rêve d’être écouté. Reconnu et couronné. C’est l’enfant maudit de mon pays qui s’acharne à revenir. Je le reconduis à la frontière à chaque fois que je dois être quelqu’un de “bien comme il faut”. Ma gorge se serre. Je déglutis, et j’ai mal. Ça me rappelle cette sensation de gâchis. Cette impression de non-dit. Les clichés confidentiels sur ma vie, et tout ce que je m’interdis.[br][br]

Mes lèvres gercées se décollent, je suis face à rien. Face à tout. Face à moi-même. Face à mes doutes. Tout ce que je refoule et qui nourrit mon monstre. Il faut bien le reconnaître, il est boulimique et je ne suis pas radin. Il est 3h00. La bête remonte. Elle vient pour hurler. La pendule résonne dans ma poitrine. Elle me nargue. L’heure de vérité. Les secondes s’égrainent dans l’ombre. Je sens mes larmes monter. Comme des possibilités laissées à l’abandon. Des milliers de combinaisons orphelines pour l’avenir. Autant de rubans qui se déchirent pour toujours. Une perte indélébile. La fuite que je ne parviens jamais à colmater. Oui, j’ai un problème avec le temps qu’il me reste à vivre. Je vois le sablier qui s’écoule et mes espoirs s’envoler. Il faut que j’agisse. C’est là, c’est maintenant. Le monstre veut se révéler.[br][br]

J’oscille entre folie et raison. La bête martèle : “Laisse-moi parler enfoiré ! “. Ne plus être lucide. Se laisser aller. Gommer les normes et la peur du ridicule. Sortir de l’ombre et se brûler. Rester tapi et s’asphyxier. Le messager arrive au galop. J’ai le souffle court. Je serre les poings. Je dois m’y préparer. Je dois le faire. J’abandonne ce matelas qui me fait flipper. Et l’utopie de dormir jusqu’à demain. Rien à foutre, il faut que ça sorte. Ce soir, ça va saigner. Direction le clavier. C’est ce que je redoute.[br][br]

Je dévale les escaliers, je ne suis plus tout à fait moi. Plus celui qu’on croit. Je maîtrise plus rien. Je vais pas te la faire à l’envers. Je sais que tu connais ce genre de truc. Quand tu arrêtes de te mentir, quand tu redeviens enfant. Je te parle de ce moment… Lorsque tu es seul face au vent. Avec l’envie de crier au monde entier que tu existes, que tu es vivant. Avec ce sentiment qu’il y a une autre réalité avec laquelle tu veux communier. Tu es pieds nus, loin des conneries connectées, des offres de crédits, de ta carrière épousée par dépit, de l’approbation de tes mères de substitution, de tes devoirs de père et des offres illimitées qui font tapisserie dans ton quotidien millimétré. Il te reste alors l’envie comme un jouet, l’espoir à materner et ce truc que j’ai du mal à appeler la foi, qu’il me faut apprivoiser. Il te reste surtout dans la poche, le trousseau de clé pour ton destin. Le sentiment de devoir faire l’essentiel. Le geste inspiré qui s’impose. Un élan guidé par le ciel, pour peu que tu oses. Finalement, c’est ce que veut la bête. Au fond, c’est ce qu’attend la bête. Je me répète que “ça doit sortir”. Ça doit sortir. Ça doit sortir. Des mantras qui m’entourent. Des ricochets dans la nuit pour cesser de fuir. Prendre mes responsabilités, et écrire. Une clope entre les dents, le cul posé sur le canapé blanc. Ok, je vais t’écrire.[br][br]

D’habitude je trouve mes rimes ridicules. Mal assumées. Mais là, je me livre. Les miennes sonnent faux. Un couplet un peu rengaine. Un peu idiot. Comme un air de pipo qui pue le rance. Ça enjolive la pensée, j’ai l’impression que ça dilue surtout le sens. Mais ce soir je m’en fous. Si ça sort comme ça, alors… Ça sort comme ça. Ma bête veut communiquer, elle a un message à te faire passer. J’attrape mon clavier, celui que j’ai usé sur deux romans déjà. Le message arrive. Le messager l’a. J’ai pas besoin de me forcer, pas besoin de me casser la tête, pas besoin de me justifier. Ma bête se fiche de ce qu’on en pense. Il est 3h16. Tout ça ne demande qu’à sortir. Qu’à sortir pour toi. Qu’à sortir pour que tu lises ça :[br][br]

Je suis un putain d’auteur.[br][br]

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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indépendant toulousain, rêveur compulsif et accro au café. J'écris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

9 commentaires

  • Je comprends tout à fait cette insomnie
    qui persiste chaque nuit
    Il ne faut surtout pas la fuir
    Juste ecouter ce qu’elle a à dire…

      • Rien, n’est évident… je pense que sinon, on ne prendrait sûrement pas autant de plaisirs à achever une oeuvre. Malgré les prises de tête qui vont avec… C’est un tout.
        En tout cas votre plume est forte et cela se ressent.
        J’ai pu profiter de l’offre concernant votre oeuvre “Kraft”, il me tarde de le découvrir. 😉

  • Keep Cool!! 🙂 Pourquoi l’appeler “la bête”??? pourtant tu sens bien que ça vient d’ailleurs, de Là-Haut…non? Pourquoi ne pas prendre cela comme un cadeau, une lumière que l’on t’offre (même au beau milieu de la nuit)? Tu seras peut-être plus serein… C’est vrai que ça dévore la cervelle, ça brûle la poitrine de l’intérieur, j’en conviens… Mais c’est tellement grandiose, au fond… 🙂 Et puis tes rimes ne sont pas ridicules. Non, elles donnent le rythme, ton texte est magique: je l’ai lu d’une traite, comme tu l’as écrit. Souvent, ce sont les meilleurs passages, tu ne penses pas? Ceux que l’on a craché, arraché, dans une passion incontrôlée… Les meilleurs, je te dis! 😉 Mais oui, c’est sûr, tu es un AUTEUR, un vrai. Pourquoi s’écorcher vif avec ça? C’est TOI, c’est tout. 🙂 Amitiés d’une autre écorchée vive qui se travaille…

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Matthieu Biasotto

Auteur indépendant toulousain, rêveur compulsif et accro au café. J'écris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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