Uppercut

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Sous un écran géant, en ce soir de décembre, des spots balayent la nuit et ravivent la ferveur d’une marée humaine plongée dans le noir. Des anonymes déchaînés vibrent pour les ombres qui se défient au centre de la lumière crue, pas de cadeau, pas de quartier. Des rangées de cordes, sept mètres carrés de sang et de sueur, le monde entier braque son regard sur l’arène et retient son souffle. 3e reprise. Portés par la clameur de la foule, les deux corps affûtés reprennent les hostilités. Deux styles très différents s’opposent : l’un bouillonne, il subit et l’autre est impassible, il domine.

Jørgen Nielsen est encore frais, contrairement à sa proie dont la peau chocolat est sérieusement abîmée par les poings du scandinave. 2m06, une allonge phénoménale, Jørgen est une machine, il ne tremble jamais. Et ce n’est pas près de changer, même si son adversaire – Aukley Harris – est un client sérieux chez les poids lourds.

Dans les gradins, les pronostics vont bon train, Aukley est le favori bien qu’il ait mis un genou à terre durant le premier round. Cependant, rien n’est joué : ses gants touchent souvent au bon endroit, ce pur produit de Brooklyn est loin d’être un débutant. Face à lui, en dépit des attaques dans les côtes et quelques directs du droit encaissés, Jørgen, surnommé l’Ours, reste implacable, froid, sans aucune expression sur le visage. Les commentateurs sont unanimes, ce grand Viking au dos intégralement tatoué à l’effigie d’Inghen Ruaidh – la « fille rouge » – ne démérite pas face au tenant du titre. Il a sans doute un avenir tout tracé et offre aux spectateurs un affrontement des plus passionnants.

Après une série de crochets et d’esquives, le ton se durcit. Le noir se mêle au blanc, les torses luisants et à bout de souffle se plaquent et s’enserrent dans un ultime corps à corps visant à se neutraliser, le temps de respirer. L’arbitre les sépare, et le dernier acte se profile. Nielsen brise une première fois la garde de Harris. L’immense guerrier barbu le pousse dans les cordes et le contient dans l’angle. Le black balèze à l’arcade amochée riposte, mais il est acculé.

Chaque impact sur sa peau sonne comme un coup de feu. Aukley se protège sous un déluge meurtrier, tandis que Jørgen frappe encore et encore. Sans le moindre scrupule, sans une once de sentiment, il réduit la figure de l’autre en bouillie. L’Ours décoche son puissant poing gauche qui vient s’écraser contre la jugulaire de son ennemi. La trachée s’écrase. Projection de transpiration. Le regard vacille. Un nouveau contact claque sur la tempe dans une violence inouïe. Crochet du droit. Puis un autre en pleine figure. Éclat de rouge, le public retient un cri de stupeur. S’en suit un son lourd, la foudre s’abat au cœur du palais des sports. Aukley est au tapis, les yeux révulsés, sous les flashs des photographes qui le mitraillent au bord du ring. L’arbitre compte, dix secondes écoulées, c’est la fin. Une étoile est en train de sombrer dans l’oubli tandis qu’une autre vient de naître. Jørgen Nielsen est sacré champion du monde WBA.

Cette vidéo mythique, le jeune Mathias Koegün ne se lasse pas de la visionner et lorsqu’il déambule sur les trottoirs du centre-ville d’Aalborg sous un ciel bas et gris, il a le nez rivé sur YouTube via son mobile. Rasant les immeubles de briques rouges et la devanture verte de l’enseigne « Kiwi Mini Pris », ce jeune, aussi frêle que plein d’espoir, cherche en quelques clics à en apprendre plus à propos du boxeur hors normes, et c’est Wikipédia qui lui en dévoile davantage.

À en croire l’encyclopédie en ligne, la ceinture WBA est la première d’une longue série pour l’Ours. L’année suivante, Jørgen a broyé Konstantin Krishtov en un seul round. Le prodige russe, invaincu jusqu’ici, s’est étalé, la mâchoire fracturée par un géant barbu à peine essoufflé. Une fois le titre de la fédération WBC remporté haut la main, la liste des surnoms pour désigner le phénomène Nielsen s’allonge : le Grizzly, Thor, le Viking. Quelques mois plus tard, le protège-dent intact et les muscles plus secs que jamais, Jørgen brandit la ceinture WBO en envoyant à l’hôpital Alonso Muffrey avec une commotion cérébrale.

— Oh, gamin ! Regarde où tu mets les pieds !

À l’angle du boulevard Vesterbro, Mathias s’excuse auprès d’un passant à l’épaule endolorie qu’il vient de percuter, trop absorbé par sa lecture. Il ajuste la lanière de son sac de sport et replonge dans les articles qu’il trouve sur le web, tout en pressant le pas.

D’après certains blogs, c’est en étant couronné champion super-lourd en IBF, que le puncheur rencontre ses premiers détracteurs. Les avis divergent sur le comportement de l’immense sportif ; son coup de tête rageur a fait couler beaucoup d’encre lors d’un combat à Phoenix. La presse débat sur les agissements d’un lutteur qui ne recule devant rien en dépit des victoires remportées généralement avec panache. Sanctionné à Las Vegas pour avoir ignoré les injonctions de l’arbitre, le Viking adulé n’hésite pas à cogner sous la ceinture, mais ce n’est pas ce qui lui a causé le plus de tort.

Non, c’est à Cardiff que ses admirateurs découvrent la véritable nature de Jørgen Nielsen. Quand Razor Lumpas, l’autre terreur de la catégorie-reine, remet sa ceinture en jeu. Beaucoup de brutalité sur le ring, une intensité rare. Finalement, l’Ours à l’apogée de son art a dérapé. Arracher un morceau d’oreille à son adversaire, façon Mike Tyson contre Holyfield, après l’avoir massacré à terre devant un arbitre et des juges bien incapables de l’arrêter est un geste qui va suivre Nielsen pendant des années. Une victoire entachée par une attitude discutable que les médias se sont empressés de relayer.

Décrié, starifié, on l’aime ou on le déteste. Pour ses frasques, pour ses 48 victoires par K.O. Jørgen Nielsen divise, mais ses admirateurs lui portent un soutien indéfectible. Quoiqu’il arrive et quoiqu’on en dise, Jørgen Nielsen est une icône incontestable de la boxe anglaise. En revanche, s’il a marqué l’histoire, personne ne connaît les raisons qui l’ont poussé à arrêter brutalement sa carrière.

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Mathias range son mobile et déglutit, le cœur battant. Il se sent tout petit devant l’entrée de la salle d’entraînement. Si le monde s’est peu à peu détourné du grand Jørgen Nielsen, les gens du coin savent qu’il enseigne la boxe ici, dans la région de Jutland et plus particulièrement à Aalborg, la troisième ville du pays, derrière ces portes qui ne payent pas de mine. Fébrile et en même temps très heureux, l’adolescent rêve de rencontrer le monstre sacré, de suivre son premier cours et pourquoi pas, les traces de son modèle.

Arrivé dans l’antre du Viking, le gamin est à la fois surpris et déçu. On sent l’odeur de l’effort, toute l’énergie et la souffrance qui imprègnent les murs de béton brut, et d’un autre côté… l’ambiance qui règne dans la pièce vide sème le trouble chez l’ado. Un ring austère, des sacs de frappe alignés dans la lueur de vieux spots industriels. Du parquet, des cordes à sauter, des gants usés et un vieux type qui s’apprête à éteindre le gymnase.

— Bo… Bonjour. Excusez-moi ?
— On ferme, gamin !
— Je cherche Monsieur Nielsen. Je voudrais m’inscrire.

La voix un peu aiguë du gringalet se perd dans l’espace. Sans prendre la peine de se retourner, l’homme lui répond de revenir un peu plus tard. Barry n’est que le préparateur sportif, l’ancien coach de Jørgen, et visiblement, l’Ours ne peut pas le recevoir.

— Il doit partir. Repasse ce soir.

La déception est palpable, Mathias bat en retraite, bredouille. La porte du bureau de l’autre côté du ring s’ouvre et, sur le seuil, une montagne de muscles se dessine sous le regard curieux de l’apprenti boxeur. Émerveillé, le gosse reste planté devant la sortie, en apercevant la silhouette de l’impressionnant Viking. Si Jørgen a raccroché et que sa barbe a bien poussé, sa musculature est à la hauteur de sa réputation. Les cheveux longs et roux attachés en chignon, l’Ours enfile une veste avant de quitter sa tanière.

— Monsieur Nielsen ?

Un grognement en guise de réplique, l’ex-champion semble emprunter des escaliers menant à une mezzanine. Le grand Nielsen habite juste au-dessus de sa salle, il doit probablement vivre « boxe », manger « boxe », dormir « boxe ». Mathias n’en revient pas, il a des étoiles plein les yeux. Depuis l’étage, le Viking interroge le jeune visiteur.

— Qu’est-ce que tu veux, petit ?
— C’est… ça serait pour m’inscrire.

Celui qu’on surnommait autrefois Thor regagne le rez-de-chaussée, longe le ring, et lance les clés de la boutique à son ami Barry. Après un coup d’œil sceptique sur le candidat frêle et pas vraiment taillé pour la fureur des poings, Jørgen lui répond de revenir pour un cours d’essai dans la soirée.

— Merci M’sieur. Et pour le dossier ?
— On verra ce soir. Je suis pressé.
— Euh… Encore une petite chose…
— Quoi ? Je suis en retard !

Mathias bégaye de trouille devant la brute épaisse, mais parvient tout de même à trouver le courage de demander un selfie avec la « star ». 30 cm d’écart, 60 kg de différence, le champion à la retraite n’est pas d’humeur, mais se prête à l’exercice. Pas facile de cadrer la photo, c’est dans la boite. Sans rien ajouter de plus, Jørgen quitte la salle pour prendre sa voiture. Même dans son gros 4×4, sa carcasse est imposante, pourtant il ne semble plus aussi sûr de lui. Il y a bien longtemps qu’il n’a pas eu un rendez-vous si important. Lorsqu’il rejoint le parking du restaurant Duus Vinkjælder, un fan le reconnaît et lui réclame un autographe devant l’établissement réputé. Le scandinave lorgne sa montre et signe sans broncher. Après tout, les admirateurs sont de moins en moins nombreux, et bientôt, viendra le jour où plus personne ne lui demandera la moindre image ou la moindre dédicace.

L’air frais s’engouffre en même temps que le Grizzly dans la taverne. La lumière tamisée des bougies sublime les voûtes de vieilles pierres ornées d’armes blanches et de boucliers en bois. Dans cette ambiance d’une autre époque, on propose les meilleures bières danoises et des plats aussi copieux que savoureux à des Vikings de toutes sortes. Accueilli par une ravissante serveuse qui ne ménage pas sa peine pour se montrer avenante, Jørgen est conduit à la table qui lui est réservée juste à côté de vieux fûts en chêne. La petite brune tirée à quatre épingles le trouve tout à fait à son goût et regrette probablement de croiser le séduisant barbare en service. Un joli sourire aux lèvres, la jeune femme lui désigne sa place, et tout champion qu’il est, Jørgen Nielsen n’en mène pas large en posant les yeux sur son hôte.

— Papa… jamais à l’heure, ça ne change pas.
— J’ai été retenu.
— J’ai cru que tu ne viendrais pas…
— Je suis là, c’est le principal, non ?

Assis bien droit, un demi de bière déjà bien entamé dans la main, Tobias Nielsen déplore le manque de ponctualité de son père. Après deux ans sans s’être adressé un seul mot suite à une querelle familiale, être à l’heure lui semble être une politesse élémentaire. De sa grosse voix, le Viking dompte son malaise et se ressaisit immédiatement pour engager le dialogue.

— T’as l’air en forme. Sympa le costume.

Silence de son fils. Le géant prend position sur sa petite chaise de bois.

— Pourquoi tu regardes ta montre toutes les 30 secondes ?
— Pour rien, ce n’est pas grave. Tu veux une mousse ?

Pas le temps de s’attarder sur la question, Tobias interpelle la séduisante brune pour passer commande, de la Thagaard de préférence. Un blanc immense s’installe, si Jørgen est doué pour distribuer des coups, il ne brille pas par son sens de la conversation. Alors, son fils cherche à briser la glace.

— Et ta salle ? Ça marche ? Tu as beaucoup d’élèves ?
— On est là pour quoi exactement, Tobias ?

La bière est servie, le géant se précipite sur sa pinte. Il aurait préféré quelque chose de plus fort, mais il en descend la moitié d’un coup avant que son fils ne se lance.

— Détends-toi, je t’ai fait venir pour une bonne nouvelle. Enfin, je crois.
— Une bonne nouvelle ?

Le nez dans sa chope, le Viking absorbe une nouvelle gorgée en réalisant que son gamin lui ressemble de plus en plus, la carrure en moins. Tobias lance un regard inquiet vers l’entrée du restaurant, puis il se jette à l’eau.

— Je vais me marier, papa.

L’Ours reprend une lampée et opine de la tête.

— C’est bien. Quand ça ?
— Dans 15 jours. Je voudrais que tu sois là. J’ai pensé que…

Nouveau signe, les mots restent coincés avec le houblon. Le boxeur se redresse, content de l’invitation, de ce premier pas en avant. Renouer, c’est tout ce qui compte, même s’il ne parvient pas à l’exprimer clairement. De sa poigne de fer, il s’empare de la bouteille et les ressert.

— Et je la connais ?
— Vous vous êtes déjà croisés, il me semble.
— C’est qui ?
— Je ne voulais pas l’annoncer seul…

Une ombre en petite chemise et pantalon à pinces se glisse le long de la table. Un homme, fin, élancé, brun et aux yeux très noirs se poste à côté de Tobias et s’excuse pour le retard avant de l’embrasser tendrement. Puis il sourit et tend la main à Jørgen qui se fige avec son demi au bord des lèvres.

— Papa, j’ai demandé la main de Jeppe. Le meilleur kiné de toute la ville. Enfin… Le meilleur, surtout le plus charmant.

Plus de 50 combats, pas une seule défaite. Et c’est son fils qui le met le K.O.

— Tu ne dis rien, papa ? ça ne va pas ?

Plus aucune expression sur le visage. La surprise est intolérable. Les biceps sous la veste du boxeur sont prêts à craquer. Son poing se serre, il explose le verre dans sa main.

— Papa ?

Sans un mot, la paume en sang, le grand Nielsen recule bruyamment sa chaise et se déplie en fusillant les deux autres du regard. Il peut encaisser bien des coups, mais pas celui-ci. Il n’y a rien à ajouter, l’Ours préfère partir avant de devenir franchement violent.

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3/4

 

Les âmes éreintées ont quitté le ring depuis un petit moment déjà, la pièce pue l’entraînement à plein nez, et les cours du soir sont terminés. Les élèves ont bien ramassé, il faut bien que quelqu’un trinque. Dans son antre, Jørgen bande méticuleusement ses mains. Un geste mille fois répété, mais rarement avec autant de rancœur. Pas moyen de s’apaiser depuis l’annonce du restaurant. Lorsque cette rage bouillonne au fond de lui et qu’il est sur le point de tout casser, la seule réponse adaptée est de boxer. C’est sa manière de s’exprimer, c’est tout ce qu’il lui reste. Sauter à la corde à s’en brûler les mollets et les poignets, frapper dans un sac au point de l’éclater, cogner sur les boucliers de Barry pour expulser toute la colère qu’il en a en lui : le programme de la soirée est simple, il faut que ça sorte.

L’Ours martèle sans relâche, l’échine courbée, le regard assassin et le punch rebelle. Le fidèle Barry résiste derrière ses gros coussins, il est comme un père pour le Viking et le pousse à se défouler. C’est toujours mieux que de le voir se détruire.

— Voilà, ne lâche rien. Encore ! Encore Jørgen !

Sans un mot, sans faiblir, l’ancien champion assène une ruée de coups qui résonnent dans la nuit. Malgré les protections, le vieil entraîneur a bien du mal à tenir debout tant les assauts sont répétés et puissants. En réaction au bonheur de son fils, la fureur de Nielsen est impressionnante. Cet homme élevé à la dure et malmené par la vie ne sait pas gérer ses sentiments autrement qu’avec les poings. Entre deux séries de directs brutaux, le coach aux cheveux gris trouve le bon moment pour entamer la discussion.

— Qu’est-ce qu’en pense Shana ?

Thor reprend son souffle et grogne simplement que son ex-femme n’a pas à s’en mêler. Il écrase ses gants l’un contre l’autre, effleure son nez et la transpiration qui perle avant de cogner de plus belle jusqu’à épuisement. Ou plus précisément, jusqu’à ce que son coude l’empêche de poursuivre. Une blessure qu’il se traîne depuis un bail, lui rappelant ses propres limites.

— Jørgen, c’est ton môme… Réfléchis… On n’a qu’une vie.

Le guerrier à la barbe rousse renifle puis cesse le feu à cause de la vive décharge dans l’articulation. Il arrache avec ses dents l’adhésif de sa paire de Venum, qu’il balance rageusement à ses pieds. Son torse se gonfle une bonne fois pour toutes, entre regrets pudiques et obstination masculine.

— C’est tout réfléchi, Barry.

L’armoire à glace jette l’éponge, sa tendinite lancinante signe la fin de l’exutoire et la légende n’a toujours pas trouvé la paix. Dans un coin de la salle, depuis le bureau, on perçoit son téléphone qui sonne encore et encore, prenant le pas sur sa respiration bruyante. Il s’agit probablement de Tobias qui cherche à en remettre une couche ou à arrondir les angles. Les 120 kilos de muscles franchissent les cordes et quittent le ring, accompagnés des conseils d’un vieil ami qui l’a porté au sommet :

— Si tu veux mon avis, rappelle-le. Un mariage, ce n’est pas rien. On n’a qu’un père et tu n’as qu’un fils.

C’est une bête blessée qui adresse un regard noir au vieux Barry.

— Je peux pas l’accepter. Ne cherche pas à me convaincre.

Les bras en feu, le coude douloureux et le cœur sombre, le roi des poids lourds s’éloigne vers le bureau et dans son dos, les sages paroles s’élèvent au-dessus du ring.

— Jørgen, la dernière fois que tu étais dans cet état… tu as salement déconné. N’agis pas sur un coup de tête, ne fais pas tout foirer ! Jørgen ! Tu m’entends ?

Dans le modeste espace de travail du colosse à la retraite, le mobile insiste à côté de la paperasse et du dossier du petit Mathias. Ce gosse est taillé comme une danseuse, mais il en veut. La boxe est ainsi, elle forme, elle façonne, rien n’est écrit à l’avance. La boxe donne la chance à ceux qui le méritent, elle se fiche pas mal des apparences. Même si ce gringalet n’a aucune prédisposition, un jour peut-être, il décrochera un titre chez les poids plumes. Il suffit d’être aligné avec soi-même, de défendre férocement son rêve, le combat d’une vie. La montagne de muscles observe la fiche d’inscription, s’éponge le front tandis que Barry rapplique derrière lui et ne lâche pas le morceau.

— Jørgen, je refuse de te voir tout détruire en restant les bras croisés. Pas deux fois, ne compte pas sur moi ! Fais un pas vers lui, prends un peu sur toi.

Cédant à la raison, il s’empare de son téléphone avec sa poigne de fer. Un SMS de Tobias, qui ne comprend pas une telle réaction, partage sa peine, il lui indique tout de même la date de la cérémonie en espérant le voir le jour J. Le Viking ne décolère pas, repenser à ce foutu mariage avec ce kiné envoie tous les arguments de Barry au tapis.

— Hors de question que j’assiste à cette union.
— Tu sais que je te soutiendrai toujours, mais là… Merde, Jørgen ! T’as divorcé, t’as stoppé ta carrière ! T’es en train de tout perdre !
— Sors d’ici.

La figure burinée du vieux coach marque la stupeur et l’incompréhension devant un tel entêtement. Le virtuose du K.O. est habituellement obtus, plein de certitudes. Mais ce soir particulièrement, il se montre bête comme ses pieds.

— Ne joue pas au con. C’est ton fils. C’est tout ce que j’ai à dire et c’est tout ce qui compte.
— Dehors !

C’est un ogre sanguinaire qui rugit, repousse son seul ami et claque la porte pour s’isoler avant de la défoncer d’un coup de poing monumental. Dans sa cage, l’animal pris au piège de sa colère retourne littéralement le bureau. Le Grizzly saccage tout ce qui l’entoure. Au nom de sa carrière brisée, de son ex-femme laissée pour compte et de son fils gay, il libère le fauve et sème le chaos.  De l’autre côté de la porte, au milieu du vacarme, le murmure de la sagesse perce tout de même l’armure.

— Cogne aussi fort que tu peux. Hurle si tu le veux. Mais tu ne pourras pas l’empêcher. Ta place est près de ton gosse. Que tu le veuilles ou non.

 

 

4/4

Recouvrant le torse congestionné par des heures de pompes, de développés couchés et des milliers de coups haineux balancés sur le punching-ball, la chemise est prête à craquer. Le Viking se glisse à contrecœur dans un gilet bleu et sa veste assortie, taillés sur mesure pour l’occasion aux dimensions de l’ancien champion. Boutons de manchette, nœud papillon, des larmes sur les joues et du sang sur les phalanges. Foutu faire-part à la con. Dans le reflet brisé en étoile du miroir qu’il vient d’exploser, Jørgen ne parvient pas à accepter l’idée. Le mariage est pour aujourd’hui et il en a la nausée.

Sur le parvis de la Budofi Church, une foule dense d’invités progresse dans le sillage de Tobias et Jeppe. Les deux amants sont superbes, tout sourire et d’une élégance folle. Ici, comme dans beaucoup de pays nordiques, même Dieu n’a aucun problème devant deux hommes qui s’aiment. Accompagné d’un concert de cloches divines, le cortège s’engouffre dans l’édifice de pierres blanches. Dans la lumière mordorée et les fleurs, chacun est ravi d’être témoin de cette union sincère. À l’exception du boxeur, qui se trouve bien incapable de descendre les marches et de jouer la comédie. Dehors, en proie à une crise existentielle sans précédent, il étouffe dans son complet et dédaigne assister à la scène. Ça le terrifie parce qu’il se connaît et il va péter un plomb.

Assis sur un banc à proximité de la bâtisse, et même s’il est venu pour son fils, Jørgen refuse qu’on l’approche. Quelques membres de la famille, inquiets de voir le géant dans cet état, hésitent à lui parler. Et pour cause, on ne vient pas titiller un ours qui souffre. À l’intérieur, la voix du prêtre résonne sous les voûtes claires et les dorures. Tandis qu’il officie au micro, une silhouette fluette perchée sur des talons regagne l’air libre et foule le pavé d’une démarche contrariée.

— Jørgen, tu ne viens pas ? On t’attend !
— Shana, laisse-moi.
— J’y crois pas, tu pleures ?
— Fous-moi la paix.

Blonde, très mince au décolleté ridé par une vie plutôt nocturne et mouvementée, l’ex-femme du champion reste la seule à ne pas le craindre, et aujourd’hui particulièrement, elle se poste en tant que mère et compte bien ramener les 120 kg de muscles à la raison.

— Tu vas me faire le plaisir de respirer un grand coup, de quitter ce banc et d’entrer dans l’église. Pour ton fils.
— Je peux pas. Tu m’en demandes trop.

Se heurtant à l’obstination du Viking, elle s’allume une cigarette et cherche à lui ouvrir les yeux.

—On a sacrifié notre vie pour la boxe. On a d’ailleurs toujours tout sacrifié pour toi.
— Shana…
— Tes ceintures et tes titres nous ont coûté notre mariage.

Les dents serrées, à la recherche de sa dignité, il se redresse, se lève et plonge les mains dans ses poches et rétorque.

— C’est faux. Tu le sais très bien. Je vais partir, c’est mieux.
— Partir ? Tu n’as jamais essuyé une seule défaite, et aujourd’hui, tu te dégonfles ?

Touché dans sa virilité Jørgen passe ses doigts dans la barbe et fait craquer sa nuque d’un mouvement de la tête. Il n’a jamais eu peur de personne ni de rien. Ou presque.

— Je suis venu, OK ? Je refuse d’y assister, c’est tout.
— C’est important. Laisse ta fierté aux vestiaires, juste une fois.

Quand il est dans un tel état, elle est la seule personne sur terre à pouvoir lui toucher l’épaule sans y risquer son intégrité physique.

— Comporte-toi en homme, c’est tout ce que je te demande.

Shana expire une dernière bouffée et abandonne le grand costaud à son cas de conscience au milieu des volutes blanches. Lui qui a tout gagné, vaincu les plus redoutables adversaires, il ne lui reste qu’un seul combat à remporter : entrer dans cette église et faire face.

Lorsque la montagne de plus de deux mètres se dresse entre les rangées délicatement décorées qui mènent à l’autel, tout le monde retient son souffle. Devant le prêtre, les futurs mariés se figent tandis que le pas lourd de Jørgen fend la nef et les travées. Il a si souvent traversé la foule dans son peignoir, si souvent affronté les regards des spectateurs jusqu’aux abords du ring, cependant… cette fois, c’est très différent. Sous ses allures de barbare en costume trois-pièces, il remonte l’allée principale jusqu’au chœur et croise l’œil inquisiteur de son ex.

Tobias Nielsen, intrigué en voyant enfin son père, affiche un demi-sourire. Puis il se pétrifie lorsqu’il comprend que papa ne va pas prendre place sagement à la première rangée. Non, Jørgen avance vers son fils et le kiné. Devant l’assemblée médusée, l’ancien boxeur écarte son garçon en s’excusant platement. Ensuite, le visage grave, il saisit fermement Jeppe par les épaules.

— J’voulais pas m’en mêler. J’voulais même pas rentrer.
—Jørgen ?
— Écoute-moi, je ne vais pas le dire deux fois…
— Ce… Ce n’est pas le moment…
— Il paraît que je dois me comporter en homme, alors regarde-moi bien…

Des chuchotements s’élèvent entre les colonnes immaculées de l’église, le malaise plane. On redoute que le caractère volcanique de Jørgen n’engendre une rixe devant le Tout Puissant. Le kiné très réputé se décompose, il semble si menu entre les pattes de l’ours.

— J’ai arrêté la boxe pour toi. J’ai divorcé pour toi. Qu’est-ce que tu me fais, putain ?
— On devrait… C’est… c’est terriblement gênant.
— Tu t’es occupé de ma blessure au coude pendant des mois et tu as pris mon cœur. L’homme de ta vie, c’est moi.

– UPPERCUT –

 

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Merci d’avoir pris le temps de me lire jusqu’au bout. J’espère que le texte a réussi à te séduire et que cette lecture te donne l’envie d’en découvrir davantage. Tu peux télécharger gratuitement une petite nouvelle surprenante à lire sur Liseuse (Kindle, Kobo ou autres modèles) ou sur mobile, tablette et PC.  Tu peux aussi découvrir carrément mon intégrale numérique (13 livres).

 

A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indépendant toulousain, rêveur compulsif et accro au café. J'écris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

18 commentaires

  • Cher auteur…quel titre bien trouvé… personnellement je m’attendais à tout,sauf à cela…quel retournement de situation inattendu.
    Bravo à vous.

    Petite parenthèse,je vous présente mes excuses pour mon message (je pensais à un bug de mon téléphone, d’où mon message sur Messenger ), j’ignorais le temps de validation pour que le message’passe’ en commentaire.

    • Hello Celine ! Merci pour ton commentaire 😉 Pour la validation, en effet, ça évite d’avoir des robots, je préfère les valider à la main 🙂 Tu n’as pas à t’excuser. D’ailleurs j’ai oublié de t’envoyer Nut, tu peux le télécharger en cliquant sur le lien présent en bas de Uppertcut (au dessus des commentaires) ou me faire signe sur messenger, je te ferai passer la version liseuse.

  • j’ai vraiment adoré ton histoire. En la commençant je ne m’attendais vraiment pas à ça … très belle surprise j’espère qu’il y aura une suite =)
    continu comme ça tu es un artiste avec beaucoup de talent que ce soit en écriture ou pour la peinture =)

    bises

    • Merci beaucoup Gaëlle, je suis ravi ! Je ne pense pas faire une suite, “Uppercut” perdrait de son punch. Mais je reviens vite avec un roman complet 😉 Quant à la peinture, il faut que je me dégage du temps, je n’y ai pas touché depuis décembre. A très vite

  • Bravo pour seulement avoir réussi à me faire apprécier et rentrer dans cette histoire (faut juste savoir que j’ai horreur de la boxe). Il y a du brut, du direct et du sensible, ça touche je pense un plus grand nombre de personnes. J’ai aimé la manière d’aborder des sujets tabous et toujours avec une fin assez surprenante. En fait je ne m’attendais pas du tout à une histoire pareille donc merci pour la surprise !!! J’ai commencé depuis peu à lire cet auteur mais j’aime déjà beaucoup de ces livres. Donc n’hésitez plus vous pouvez vous lancer dans ces incroyables histoires où le lecteur est complètement imprégné. C’est une belle découverte livresque.

  • Cher matthieu,
    Comme d’habitude,une lecture avec du rythme et de l”émotion…Une histoire qui touche le coeur…Et quel final!
    Je te suis depuis quelques romans avec toujours autant de curiosité,pas une histoire semblable à l’autre,bravo!(EWA m’a permis de te découvrir…)Au plaisir de te lire à nouveau!

  • Extra cette nouvelle !! Je m’attendais à plusieurs choses à la fin mais certainement pas à celle ci ! j’ai été bluffée !! Et le titre correspond vraiment bien !!
    Hâte de lire ton prochain roman ! Bonne continuation !

  • Je comprends pourquoi Rebecca Greenberg est fan de toi . J’ai vraiment reçu un uppercut en pleine figure, en plein cœur même ! J’ai adoré ! Et j’ai trop envi de retrouver Valentin, je vais télécharger la suite de ses aventures tout de suite, merci Matthieu.

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A propos de l’Auteur

Matthieu Biasotto

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