Serghey

ย
4e de couverture :
Maman solo dรฉpassรฉe par le dรฉcรจs de sa sลur, Tihana doit retrouver le chemin des soins ร domicile, ย en tant quโinfirmiรจre au chevet dโun patient trรจs particulier.
Aussi รฉlรฉgant que difficile ร cerner, Serghey est cรฉlรจbre mais surtout odieux avec toutes les soignantes ayant croisรฉ sa route. Tihana ne sait rien de lui, ร part quโil est insupportable et quโil cache quelque choseโฆ Comme les circonstances de ses blessures, entre autresโฆ
Au cลur de la Croatie, il se pourrait que la sincรฉritรฉ dโune mรจre divorcรฉe rencontre un prodige au passรฉ trouble. Deux mondes, deux caractรจres qui gravitent autour de la reconstruction et une symphonie saupoudrรฉe de doutes, de passion mais aussi dโune sublime attraction.
Extrait
Prologue
Serghey
Dโaussi loin que remonte le fil de ma mรฉmoire, je crois que je nโai jamais vraiment eu ร ouvrir une seule porte par moi-mรชme. Quโelles soient lourdes, ร galandage, blindรฉes ou simplement sur ma route, il y a toujours eu quelquโun pour sโen occuper volontiers ร ma place. Sans doute lโapanage des gens bien nรฉsโฆ
La premiรจre personne ร mโavoir ouvert chaque fois que cโรฉtait nรฉcessaire nโest autre que ma gouvernante ร qui je dois la douce nostalgie dโune enfance dorรฉe, mais trop courte. Puis mes professeurs particuliers sโen sont chargรฉs durant de longues annรฉes. Se sont ensuivis, les voituriers et les aimables grooms des palaces que jโai eu la chance de frรฉquenter.
Jโai beau rรฉflรฉchir, de Monte-Carlo ร New York, en passant par Dubaรฏ, il y a toujours eu du personnel compรฉtent et dรฉvouรฉ aux quatre coins du globe pour mโรฉpargner cet effort, quโil sโagisse de ma loge, dโune limousine, dโun studio dโenregistrement ou de lโentrรฉe rรฉservรฉe aux artistes. Et mรชme au fond dโune รฉpave fumante encastrรฉe contre un arbre, je nโai pas eu lโoccasion dโouvrir la portiรจre de mes propres mains. Jโรฉtais pourtant pris au piรจge dโune carcasse en bouillie, truffรฉe de verre brisรฉ et de mon propre sang. Au bout du compte, ce sont les pompiers qui ont dรฉcoupรฉ la carrosserie pour mโextirper du vรฉhicule avant que je ne perde connaissance.
Il faut croire que la vie apprรฉcie lโironie, parce quโun an aprรจs cet accident, je me retrouve plantรฉ sur les dalles de marbre du grand salon, devant lโรฉlรฉgante porte de mon bureau, si diminuรฉ physiquement que je suis incapable de mettre la clรฉ dans cette satanรฉe serrure. Ce nโest pourtant pas sorcier, cโest si banal que personne nโy prรชte attention, alors quโil sโagit pour moi dโune รฉpreuve soulignant lโampleur de ma dรฉchรฉance. 365 jours de rรฉsilience et tout รงa pour quoi ? Pour tomber si bas quโil me faut รชtre assistรฉ.
โ Monsieur ? Vous avez besoin dโaide ?
Comme si la frustration provoquรฉe par un simple geste du quotidien devenu hors de portรฉe ne suffisait pas, il faut que la voix timide dโune aide-soignante craintive sโinvite dans cet รฉchec. Sa question est toute simple, presque innocente, mais elle me renvoie en pleine face mon statut dโinfirme.
Figรฉe comme une plante dโintรฉrieur ร cรดtรฉ de mon piano ร queue, cette Croate aussi maigre que bienveillante souligne surtout ma perte de contrรดle. Elle a le regard clair et fuyant, une empathie presque humiliante chevillรฉe au corps. Je nโen peux plus dโentendre son timbre si particulier qui transpire la pitiรฉ devant un virtuose fauchรฉ dโun coup au sommet de son art et ร qui il ne reste que lโallure dโun trentenaire en smoking pour sauver les apparences.
Au fondโฆ Si ce nโรฉtait pas si dรฉgradant, la situation en serait presque risible, alors je mโaccroche ร mon flegme et laisse ma part sombre la remettre ร sa place en tentant de nouveau ma chance pour ouvrir mon bureau.
โ Je ne vous ai rien demandรฉ. Cessez de me regarder. Tournez-vous.
Sous les hauts plafonds et les moulures, ses yeux sโabaissent pour fixer le cuir de mes chaussures signรฉes Magnanni tandis que mon souffle agacรฉ se perd dans le vaste espace. Dans un murmure, elle sโexcuse, mais je sens monter en moi quelque chose que je ne maitrise pas. Une espรจce de fureur nourrie par lโimpuissance ainsi que par la douleur persistante de mon opรฉration des mรฉtacarpes brisรฉs. Lโinfirmiรจre insiste, elle tient bon et jโimagine que son attitude part dโun bon sentiment.
โ Laissez-moi vous donner un coup de mainโฆ
Exaspรฉrรฉ dโรชtre vu en position de faiblesse, je passe sous silence le mal qui ronge mon รฉpaule en miettes et me montre franchement moins magnanime.
โ Je vous ai dit de vous tourner !
Avec la statuette de bronze trรดnant sur la laque noire de mon instrument pour seul tรฉmoin, elle sโexรฉcute en tenant ses doigts frรชles et pรขles pendant que je serre les dents puis rรฉcidive en prรฉsentant la clรฉ devant le verrou. En pure perte.
โ Vous allez y arriver, Monsieur. Jโen suis certaine.
โ Gardez vos encouragements pour dโautres patients.
Jโai beau soutenir mon geste ร lโaide de ma main libre, le pansement tremble, un รฉlancement aigu mโentrave et je lutte pour parvenir ร mes fins avec la ferveur dโune supportrice dont la gentillesse me crispe au plus haut point.
โ Prenez votre tempsโฆ Chaque progrรจs, si petit soit-il, estโฆ
โ Mais taisez-vous, ร la fin !
Ce nโest quโune clรฉ, quโune simple serrure, quโune fichue porte que je nโarrive pas ร ouvrir, mais cโest plus fort que moi, une immense impression de solitude mโenvahit. Et cโest la luciditรฉ qui prend les commandes lorsque je baisse les bras devant ce nouvel รฉchec.
โ Rentrez chez vous. Vous ne servez ร rien.
Dโabord mรฉdusรฉ, son visage juvรฉnile mais usรฉ par des nuits de garde ร rรฉpรฉtition laisse รฉchapper une once de contrariรฉtรฉ. Dans le clair-obscur dโune fin dโaprรจs-midi perรงant ร travers les volets, elle nโa pas lโair de saisir que je viens de la remercier.
โ Monsieur, votre convalescence est un combat quotidien, jโen ai conscienceโฆ maisโฆ
La voilร qui caresse mon piano en essayant de me soutenir avec son air mielleux, trop cโest trop. Surtout lorsque ses phalanges se posent sur le bois noble de mon Bรถsendorfer de concert. Jโai lโimpression quโavec sa bontรฉ dรฉgoulinante, elle souille la carriรจre sur laquelle je tire un trait.
โ Ne touchez pas ร ce piano ! Sortez vos doigts de lร !
Jโaboie si sรจchement quโelle en sursaute et renverse par mรฉgarde cette figurine de hibou moulรฉ dans le bronze.
Un bruit sec.
Un impact ร la surface.
Une trace de plus dans ma descente aux enfers.
Si je sors de mes gondsโฆ Ce nโest pas pour la marque laissรฉe sur un instrument assemblรฉ ร la main dans de lโรฉpicรฉa autrichien, ni pour sa maladresse venant dโentacher un outil de travail ร plus de 50 000 โฌ, nonโฆ cโest surtout parce quโelle vient de me voir drapรฉ dโune faiblesse qui me tue et quโelle sโรฉvertue ร tartiner son optimisme sur ma fiertรฉ. Lร , au cลur de Split, dans ce salon dโoรน lโon peut entendre le ressac dโune station balnรฉaire croate trรจs prisรฉe, je ne suis quโun invalide. Cโest la triste rรฉalitรฉ, crue, froide, implacable. Je suis hors service, et aucune รขme charitable ne pourra changer cet รฉtat de fait.
โ Vous รชtes renvoyรฉe.
โ Pardon ?
โ Non seulement vous รชtes inutile, mais en plus vous รชtes sourde. Mon majordome va vous raccompagner.
ร ma demande, Igor ouvre en grand la double porte et nous rejoint sous le lustre ร pampilles, toujours imperturbable, dans son fidรจle costume ร son image : discret, mais efficace. Dโun signe de la main, il invite cette aide-soignante ayant fautรฉ par excรจs de bontรฉ ร le suivre vers la sortie. Mais celle-ci fronce les sourcils, fixe une derniรจre fois mon bureau et se dรฉfend dโune voix chevrotante.
โ Jโaurais vraiment pu vous aider, Monsieur.
โ Je nโai besoin de personne. Vous pouvez disposer.
Bien que je me fiche รฉperdument de ce quโelle peut penser, je crois que mon signe de la main qui hurle ยซ du balai ยป contrarie la rรฉincarnation de Mรจre Thรฉrรฉsa.
โ On mโavait pourtant prรฉvenue, mais laissez-moi vous dire que vous รชtes odieux. Parfaitement odieux !
Elle a beau avoir raison, son cri du cลur ne mโatteint pas, ses larmes menaรงant de sortir au grand jour, non plus. Je redresse la fameuse statuette et range la clรฉ de mon รฉchec dans la poche intรฉrieure de ma veste. Il me reste ร resserrer douloureusement ma cravate et mettre un terme ร ses soins ร domicile pour de bon.
โ Ne restez pas plantรฉe lร avec votre envie de pleurer. Vos honoraires seront rรฉglรฉs avant ce soir.
Dโabord incrรฉdule, elle me dรฉvisage de ses billes embuรฉes, sa gorge se serre ร lโannonce du verdict et elle cherche ร me dรฉcrypter en ouvrant de nouveau la bouche.
โ Quโy a-t-il de si important derriรจre cette porte ? Pourquoi vous traitez les gens comme รงa ?
Son regard me sonde, jโimagine que ses questions sont lรฉgitimes et quโaprรจs des heures ร supporter mon caractรจre, elle mรฉriterait des รฉclaircissements, mais il faut croire que le pianiste que jโรฉtais se tรฉlescope avec le patient infect que je suis devenu.
โ Igor, faites-la sortir dโici. Je ne veux plus la voir.
CHAPITRE 1
Serghey
Jโignorais jusquโร son nom, peu importe, le sort de la soignante est scellรฉ. Ses larmes nโy changeront rien. Sous sa fine moustache grisรขtre, mon majordome lui a intimรฉ de presser le pas vers la sortie, et je me suis retrouvรฉ face ร moi-mรชme, dans la pรฉnombre, devant ce piano dont la seule vue me fait souffrir bien plus que nโimporte quel drain ou point de suture.
Extirpant ร prรฉsent de ma poche un mouchoir de soie afin dโรดter les empreintes inacceptables sur la laque, je dรฉplore durant quelques minutes lโaccroc indรฉlรฉbile provoquรฉ par la statuette renversรฉe alors quโIgor revient vers moi afin de me tenir informรฉ.
โ Jโai fait le nรฉcessaire, Monsieur. Et voici votre courrier.
Avec dรฉfรฉrence, il dรฉpose sur le piano une enveloppe rouge qui me soulรจve le cลur ainsi quโune carte postale qui ne mโintrigue pas assez pour que je daigne mโen approcher. Les mains derriรจre le dos, cet homme dโune soixantaine dโannรฉes me fixe avec cet air que je ne connais que trop bien. Je sais que lorsquโil reste figรฉ de la sorte, quelque chose ne tourne pas rond.
โ Quโy a-t-il, Igor ?
Mon majordome se racle la gorge et ajuste sa veste avant de trouver le courage de mโaffronter les yeux dans les yeux.
โ Si je peux me permettre, Monsieur, votre comportement est discutable.
Il nโa pas lโhabitude de mรขcher ses mots, et jโapprรฉcie sa franchise en tout temps. Fort du lien quโil entretenait avec mon pรจre, Igor est bien le seul ร avoir le droit de me recadrer de la sorte. Et ร la lueur des nombreuses annรฉes quโil a passรฉ ร mon service, je musรจle ma fiertรฉ, puis me contente alors dโun signe de la tรชte avant de me justifier.
โ Vous savez que je ne supporte pas les infirmiรจres.
โ Peut-รชtre, mais il y a lโart et la maniรจre.
โ Avez-vous rรฉglรฉ ses honoraires ?
โ Oui. Mais lโargent nโest sans doute pas la bonne maniรจre, Monsieur.
Mon inspiration plaide coupable et cโest un coup de couteau dans la clavicule qui mโempรชche de pleinement emplir mes poumons.
โ Ce nโest pas contre elle. Je suis seulementโฆ
โ En colรจre, Monsieur ?
La vรฉritรฉ, cโest que je ne trouve pas le bon terme. Il nโy a aucun mot qui reprรฉsente assez bien la frustration que jโรฉprouve, une espรจce de consternation mรชlรฉe ร une sorte de honte dissonante dans le cลur. Non, il nโy a rien qui sโapproche de cette amertume saupoudrรฉe dโun รฉtonnant sentiment de soulagement. Un apaisement liรฉ ร ma mise ร lโรฉcart du devant de la scรจne. Cโest dโailleurs quelque chose que personne ne pourrait comprendre. Mรชme moi, je ne parviens pas ร mโexpliquer ce que je ressens quand mes yeux se posent sur le clavier tout en noir et blanc.
โ Je me sensโฆ perduโฆ Seulement perdu, Igor.
Reculant dโun pas vers la desserte dรฉdiรฉe aux spiritueux que lโon propose aux rares convives venant ici, Igor effleure la bouteille de cristal contenant un des meilleurs whiskys de la planรจte avant de mโobserver avec une once de compassion devant le piano.
โ Peut-รชtre que votre art vous manque, Monsieurโฆ
Sur ce constat indรฉniable, il sโรฉclipse sans rien ajouter. Toujours les mains dans le dos, ses cheveux poivre et sel sagement plaquรฉs en arriรจre, Igor referme le salon derriรจre lui pour mโabandonner ร cette รฉpouvantable solitude.
Comme effrayรฉ par ce vide soudain, je replace la figurine de bronze, contemple ce hibou qui mโest cher et redresse le pupitre noir dรฉdiรฉ aux partitions. Les reflets monochromes sur le meuble renvoient lโimage dโun costume taillรฉ sur mesure et portรฉ par un pantin dont il ne reste que les vestiges dโun certain raffinement. Dans la laque sombre, je vois un individu censรฉ avoir le bras en รฉcharpe, portant tellement de cicatrices sous sa chemise de grand couturier quโil ressemble ร un vieux jouet maintes fois rafistolรฉ, en vain.
Dans la peau dโun รฉtranger ou dโune mรฉlodie parodiรฉe, loin de lโhomme que jโai pu รชtre, je contemple avec nostalgie le clavier, les marteaux ainsi que les pรฉdales. Ma pomme dโAdam roule pรฉniblement lorsque je repousse du pied la banquette sur laquelle jโai passรฉ toute ma vie ร jouer. Je sais que je ne mโinstallerai plus jamais face au pupitre, que je ne produirai plus la moindre mรฉlodie, et pour ne pas mourir ร petit feu de ce rejet, je me rabats sur la clรฉ de mon bureau pour tenter une derniรจre fois de dรฉpasser mes limites.
โ Serghey ?
Une nouvelle voix me stoppe en plein รฉlan. Figรฉ devant cette serrure rรฉcalcitrante, je lรจve les yeux au ciel en pestant tout haut.
โ Jโaimerais quโon arrรชte de rentrer chez moi comme dans un moulin !
โ Comme dans un moulin ?
Je nโai pas besoin de me retourner pour reconnaitre cette tessiture familiรจre et le son particulier produit par la dรฉmarche de mon seul ami.
โ Tu plaisantes, jโespรจre ? Tu vis dans un bunker !
โ Quโest-ce que tu veux, Zivko ?
Son ricanement approche dans mon dos et je renonce dรฉfinitivement ร ouvrir mon bureau quand il rรฉtorque aussitรดt.
โ Mais je te retourne la question, mon cher ! ร quoi tu joues, Serghey ? Je viens de croiser la petite infirmiรจre en pleursโฆ
Les mains dans les poches et la tรชte basse, jโaccroche enfin son regard gris clair, une รฉtincelle intacte depuis lโadolescence, et je mโattache ร son visage. Il ne faut pas se fier ร ses traits durs, il y a bien longtemps que jโai appris ร lire derriรจre son nez imposant, sa mรขchoire massive et sa grimace de mรฉcontentement qui me pousse ร me justifier.
โ Que veux-tu que je te dise ? Elle ne faisait pas lโaffaire.
Rompu ร mes prรฉtextes et mes non-dits, il affiche un rictus qui chuchote ยซ je ne suis pas dupe ยป avant de se servir une lampรฉe du 12 ans dโรขge รฉcossais.
โ Cโest la quatriรจme qui part en faisant une crise de nerfs. Cโรฉtait ta derniรจre chance de te rรฉtablir dans les tempsโฆ
โ Peut-รชtre que je me suis fait une raison.
Un sourcil arquรฉ cachรฉ derriรจre son verre portรฉ ร ses lรจvres, il cesse de boire son alcool ambrรฉ. Quand il inspire du coffre de la sorte, au point de gonfler sa chemise au col ouvert et aux manches retroussรฉes, cโest gรฉnรฉralement pour mโoffrir une tirade dont lui seul a le secret.
โ Ce nโest pas le moment dโavoir un coup de mou. Regarde droit devant et tiens le cap, tu as encaissรฉ le plus dur. Les opรฉrations lourdes, les broches, la rรฉรฉducationโฆ On voit le bout du tunnel. Accroche-toi ร cette idรฉe.
โ Le plus dur ? Passer le reste de mes jours dans cet รฉtat, condamnรฉ ร รชtre lโombre de ce que jโรฉtais, il me semble que cโest รงa le plus dur.
Zivko a les รฉpaules larges, suffisamment solides pour supporter mes humeurs quoi quโil arrive, et tout en remuant doucement son bourbon, il sโapproche pour tapoter mon รฉpaule valide.
โ On sait tous les deux que tu as morflรฉ par le passรฉ. Jโรฉtais aux premiรจres logesโฆ
โ Alors tu sais que je refuse dโen parler.
โ Okay, trรจs bien. Cโest ton choixโฆ Aprรจs tout, tu as eu ton lot dโinfirmiรจres bien avant de devenir quelquโunโฆ
โ Et voilร , tu en parles. Cโest plus fort que toi.
Lโair faussement dรฉtachรฉ, il vide son verre en me transperรงant soudainement du regard, mon ami me lance un coup de menton, comme pour mieux me placer dos au mur.
โ Alors, parlons du futur. Tu as essayรฉ de te remettre ร jouer ?
Un rire dรฉcharnรฉ sโรฉchappe du nลud que jโai ร lโestomac et je suis toujours stupรฉfait par lโobstination de mon partenaire, notamment sur les sujets qui fรขchent.
โ Tu vois lโรฉtat de ma main ? Je ne suis mรชme pas capable dโouvrir une porteโฆ
โ Ce nโest pas en renvoyant toutes les aides-soignantes du pays que les choses vont sโarranger. Tu en as conscience ?
โ Je le sais pertinemmentโฆ
Et mon soupir dรฉsลuvrรฉ sโรฉtire jusquโร lui pour esquisser les contours de lโimpasse dans laquelle je me trouve.
โ Alors quโest-ce que tu fabriques, Serghey ? On dirait que tu nโas pas envie dโaller mieux ?
โ Et si je te disais que cโest le cas ? Et si je nโavais plus envie de jouer ?
En presque quinze ans dโamitiรฉ, je ne lโai jamais vu รฉclater de rire de si bon cลur. Un rire slave mais รฉtincelant dโincrรฉdulitรฉ.
โ Plus envie de jouer ? Cโest la meilleure celle-lร !
โ Je suis sรฉrieux, Zivko.
Reprenant son souffle, il lui faut une petite seconde pour comprendre que lโheure est grave.
โ Ne dis pas dโรขneries, tu ne peux pas abandonner. Je suis ton ami et sans te passer de pommade, laisse-moi te dire que tu es un des meilleurs interprรจtes du monde.
โ Cโรฉtait peut-รชtre le cas ร lโรฉpoqueโฆ
โ Tu es nรฉ pour le piano, tu as lโoreille absolue ! Alors tu vas รฉcouter attentivement ce que je te dis : tu vas renaitre de tes cendres !
โ Si tu es mon ami comme tu le soulignes, tu peux comprendre que jouer me manquera cruellementโฆ maisโฆ
โ Mais quoi ? Il nโy a pas besoin de ยซ mais ยป !
โ Maisโฆ je ne reviendrai jamais ร mon niveau. Je le sais au fond de moi, ร tel point que le simple fait de toucher le clavier me rรฉvulse. On ne peut pas รชtre et avoir รฉtรฉ.
โ Oh que siโฆ Dรฉtrompe-toi. On peut parfaitement ! Jโรฉtais ร tes cรดtรฉs alors que tu apprenais les bases du solfรจge. Et je suis toujours lร pour te mettre un coup de pied au derriรจre, si besoin.
Ses tentatives visant ร me dรฉrider รฉchouent face ร mon dรฉchirement. Je suis รฉcartelรฉ entre le manque cruel de me perdre dans les mรฉlodies que jโinterprรฉtais avant et cet avenir qui me condamne ร รชtre mรฉdiocre. Comme si jโรฉtais amputรฉ de mon talent ร jamais. Dans ma tรชte, cโest dรฉcidรฉ, je prรฉfรจre renoncer que de ne jamais renouer avec le succรจs, mais Zivko sโoffre un nouveau verre et nโa pas lโintention de faire une croix sur ma carriรจre.
โ รcoute, Sergheyโฆ Je suis ton ami, mais aussi, et surtout ton agent. Et en tant quโagent, jeโฆ
โ Ne me sers pas ce couplet. Par pitiรฉ.
โ Dรฉsolรฉ mon vieux, mais cโest mon job. Et puisโฆ Tu as pensรฉ une seule seconde ร ta sลur en prenant cette dรฉcision ?
โ Ne mรชle pas Jelena ร nos histoires !
La paume ouverte, estimant รชtre allรฉ trop loin, il baisse la tรชte en retirant ce quโil vient de dire et jโen profite pour lui livrer le fond de ma pensรฉe.
โ Je refuse de me montrer un jour en public dans cet รฉtat. Lร , cโest plus clair ? Tu peux le comprendre ?
โ Ce nโest que temporaireโฆ Et puis, ce nโest pas pour mes beaux yeux que tu dois te remettre en selle, ni parce que le monde entier attend ton retourโฆ mais pour ton contrat.
โ Mon contrat ?
โ Notre contrat, plus exactement. Tu sais, celui qui permet de prendre en charge tous tes soins avec le cabinet dโinfirmiรจres que tes mรฉcรจnes ont mandatรฉ. Le fameux contrat qui te garantit dโailleurs des revenus plus que dรฉcents grรขce ร moiโฆ
โ Tu mโรฉnerves Zivko, tu le sais ?
โ Oui, je saisโฆ Avoir toujours raison, cโest agaรงant. Mais un jour tu tโy ferasโฆ
Fier de lui, il triture mon hibou en bronze et savoure une nouvelle gorgรฉe en lorgnant mon courrier. Sa voix se pose dans un velours alcoolisรฉ, jโentends trรจs clairement lโapaisement dans ses silences avant quโil ne mโannonce le menu du jour.
โ Donc lร , tout de suiteโฆ Je vais me dรฉmener pour te trouver une autre infirmiรจre. On va prier pour que la structure des soignantes qui sโoccupe de toi veuille bien cรฉder ร ton caprice de diva et daigne tโenvoyer quelquโun apte ร te supporter.
โ Doucement, je ne joue pas les ยซ divas ยป.
โ Si tu le disโฆ Mais quoi quโil en soit, de ton cรดtรฉโฆ tu dois impรฉrativement faire un effort. Sans รงa, on nโy arrivera jamaisโฆ
Un ยซ effort ยป, le terme me saute ร la gorge et fait รฉcho ร toute lโabnรฉgation, tous les sacrifices concรฉdรฉs pour en arriver au rรฉsultat dโaujourdโhui.
โ Tu te fiches de moi ? Ne me parle pas dโefforts ! Regarde mes pansements ! Regarde-moi ! Jโรฉtais au sommet !
Si ma voix sโรฉraille et que je suis ร fleur de peau, il reste stoรฏque, comme sโil avait foi en mes capacitรฉs.
โ Tu renoueras avec le succรจs. Il le faut.
โ Et comment ? Un pianiste avec des broches dans les mains, cโest comme un boxeur privรฉ de ses poings !
Lโespace dโun instant, son regard vif accroche une nouvelle fois mon courrier puis Zivko sโapproche de moi pour mieux me convaincre.
โ Tu nโas pas le choix. Et cโest contractuel.
โ Contractuel ?
โ Les gens qui financent ton rรฉtablissement attendent des rรฉsultats, des dates vont tomber tรดt ou tard et ils vont sโimpatienter. Surtout un particulier, quand il estimera que la comรฉdie aura assez durรฉ.
โ Tuโฆ Tu nโas quโร lui expliquer. Et jโapprรฉcie moyennement que tu parles de comรฉdie pour รฉvoquer ce que je traverse en ce moment.
โ Moi je veux bien, maisโฆ Eux, lร -hautโฆ Ils apprรฉcieront moyennement que tu violes une des clauses du contrat.
Ma gorge se noue dโun coup, jโai lโimpression dโavoir un poids terrible sur les รฉpaules, si bien que je triture le courrier et dรฉchire en deux lโenveloppe rouge expรฉdiรฉe par une garce de la pire espรจce rรฉpondant au nom de Vesna. Cette satanรฉe lettre en morceaux rejoint toutes les autres de la mรชme couleur dans la corbeille ร papier tandis que ma curiositรฉ lโemporte sur le silence.
โ De quelle clause tu parles, au juste ?
โ Tu devrais relire les petites lignes qui stipulent nos obligations respectives. En particulier celles qui nous engagent ร ne pas nous blesser dรฉlibรฉrรฉment, ni ร commettre un acte qui nuirait ร notre rรฉputation.
โ Zivko, je nโai rien fait qui entrainerait la rupture du contrat.
โ Ce nโest pas moi quโil faut convaincre.
โ Mais tu me crois au moins ?
โ Arrรชteโฆ on sait tous les deux que tu es responsable de lโaccident. Pas vrai ?



On m’avait offert se livre pour Noรซl,je n’avais pas pris le temps de le lire avec tout les autres livres reรงu. Finalement je l’ai lue en une journรฉe entre deux gardes et j’ai vraiment adorรฉ
C’est une trรจs belle dรฉcouverte premier roman que je lis de cet auteur et j’en suis tombรฉe amoureuse ร la fois de l’histoire et de l’auteur par son sens de l’รฉcriture et d’avoir pu me transmettre plusieurs รฉmotions et des sensations fortes. Peu d’auteur jusqu’ร prรฉsent on pu me faire ressortir ce que j’ai ressentis par ce livre. Un trรจs grand merci ร vous Matthieu Biassotto.
Serghey est le premier roman de Matthieu Biasotto Auteur que je lis, et je nโai pas รฉtรฉ dรฉรงue par cette dรฉcouverte. Je lโavoue, sโil mโa intriguรฉe, cโest en partie ร cause de la magnifique couverture, mais surtout parce que (soyons francsโฆ) cโest un homme qui lโa รฉcrit. Jโรฉtais trรจs curieuse de plonger dans une romance (ร suspense, certes) concoctรฉe par UN auteur. Il faut le dire, cโest une catรฉgorie littรฉraire oรน les femmes sont lรฉgion, et on y retrouve trรจs peu dโhommes. Et lร oรน certaines pรจchent par un excรจs de vulgaritรฉ, de scรจnes dignes dโun film X (ร mon goรปt, jโentends ^^), Matthieu nous livre une romance tout en douceur, poรฉtique, touchante et profonde. Lโune des vรฉritables rรฉussites pour moi qui (il y a deux ans) nโaimais pas les rรฉcits ร la premiรจre personne, cโest la plume de lโauteur : maรฎtrisรฉe, juste, sans redondance ou usage abusif du ยซ je ยป, il sait jongler entre les deux points de vue ร la perfection en offrant ร Serghey et Tihana une vรฉritable ยซ voix ยป et une vรฉritable ยซ place ยป (ce que, ร mon sens, peu dโauteurs savent rรฉellement faire).
La romance parlons-en : je ne vais pas รชtre hyper originale en disant que jโai adorรฉ ! Tout simplement parce quโelle prend son temps pour sโinstaller, quโelle nโa rien de simple ou dโรฉvident. ร plusieurs reprises je me suis inquiรฉtรฉe quant ร lโissue, car OUI Matthieu a jouรฉ avec mes nerfs (cโest moche de faire รงaโฆ^^) ! Comme une partition de musique, lโhistoire dโamour se dรฉroule, dโabord avec des fausses notes, puis crescendo, ponctuรฉe de quelques ยซ croches ยป, jusquโร ce quโelle sโemporte sur un tempo andante avant un final auquel je ne mโattendais pas.
Ce qui mโa beaucoup touchรฉe รฉgalement, cโest que bien souvent en romance on est sur une partition ร deux, un ยซ temps binaire ยป, dans laquelle seuls les deux protagonistes trouvent leur place. Mais ici Matthieu, en vรฉritable chef dโorchestre, nous offre une symphonie au ยซ temps ternaire ยป grรขce ร la prรฉsence de la petite Iris. Une enfant qui, ร lโaide de son micro ร paillettes et dโune chouette bleue, rรฉussit ร percer la carapace dโun pianiste รฉcorchรฉ par la vie.
Et puis, Matthieu ร lโorigine est auteur de thriller, et cโest donc avec une facilitรฉ qui coule comme le plus beau des accords, quโil inclut dans cette histoire une enquรชte, liรฉe au personnage de Tihana. Jโai รฉtรฉ surprise de lโissue !
Cโest compliquรฉ de parler de cette histoire sans vous spoiler, alors je me tais et je vous laisse avec une citation : ยซ La mรฉlancolie chevillรฉe au corps, je dompte ma douleur, musรจle mes jeunes annรฉes, et jette mon dรฉvolu sur des accords cristallins pour repeindre ses tรฉnรจbres en espรฉrant quโun jour, je parvienne ร vivre avec ce poids au fond de moi. ยป
Un immense merci pour tes mots qui me vont droit au โค๏ธ
Gros coup de cลur pour Serghey de Matthieu Biasotto
Une douce mรฉlodie qui nous happe de plein fouet โค๏ธ
Serghey est juste รฉpoustouflant tant l’รฉmotion dรฉgagรฉe par les mots de l’auteur nous prend aux tripes. L’histoire est captivante. Serghey et Tihanna ont tout les deux de grosses fรชlures mais ils sont tellement tellement touchants . Et que dire de la petite fรฉe qui met tant de paillettes dans nos yeux .
Je recommande Serghey ร 200%!! Un grand merci ร toi Matthieu pour m’avoir fait voyager.
Et puis cette couverture on en parle ?!
Merci beaucoup ! Maintenant, j’ai hรขte d’รฉcrire le prochain โค๏ธ
Bonjour, pour รชtre honnรชte avec vous j’ignore pour qu’elle raison j’รฉcris ceci.
Je suis tombรฉ par hasard sur cette histoire qui m’a attirรฉ l’attention, j’ai lu votre histoire sans m’arrรชter… jusqu’au bout chaque formule, chaque, phrase, chaque mot utiliser m’ont obligรฉ ร continuer la lecture. Cette histoire est magnifiquement รฉcrite, rรฉaliste avec un zeste de doute et de peur qui rappelle constamment la vie rรฉelle. J’ai adorรฉ cette histoire, je suis une jeune lectrice, mais lorsque une histoire me passionne autant je ne peux m’arrรชter.
Je suis blessรฉe et immobilisรฉe depuis quelques temps maintenant et ce qui m’a poussรฉ vers la lecture (qui m’attire depuis longtemps, mais j’ai jamais pris le temps, lร je l’ai). Voilร une partie de la raison pour laquelle cette histoire ma autant touchรฉ je n’ai pas de Tihana en vue mais cette espoir et envie qui peux renaรฎtre dans les sentiments de quelqu’un, me donne envie d’y croire. Alors merci pour magnifique histoire, cette petite รฉvasion du quotidien de la routine. Merci pour ces fictifs et rรฉel a la fois. Bonne continuation, une lectrice en attente de nouvelles histoires si bien รฉcrites.
Mariem
Un immense merci pour tes mots. Pour avoir pris le temps de me lire et de m’รฉcrire. Je te souhaite le meilleur, ร commencer par un bon rรฉtablissement.