Solveig

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Solveig

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4e de couverture :

Voilร  4 ans que le matricule 1610 nโ€™a rien dit. Pas un mot depuis son procรจs ayant fait couler beaucoup dโ€™encre en Alaska. Celui quโ€™on surnomme ยซ la Tombe ยป a encore 24ย  mois ร  purger dans le silence. Sauf que lโ€™ombre du passรฉ le rattrape, une sombre menace qui change la donne et nรฉcessite un amรฉnagement de peine en urgence. ร€ condition que Solveig se soumette aux รฉvaluations de la psychiatre ล“uvrant au centre correctionnel.

Une formalitรฉ. Une rencontre. Une lutte.

Le docteur Slater a la rรฉputation dโ€™รชtre redoutable. Sixtine se fait un point dโ€™honneur ร  ne libรฉrer aucun prisonnier avant lโ€™heure. Sans doute une maniรจre pour elle de conjurer les jours noirs qui ont entachรฉs son dรฉbut de carriรจre.

Alors, quand elle se trouve en charge dโ€™un dรฉtenu trรจs particulier cherchant ร  taire son passรฉ, elle sโ€™engage personnellement ร  ne pas revivre les traumatismes qui la font tant souffrir.

Mais il se pourrait quโ€™au contact de lโ€™รฉnigmatique Solveig, Sixtine prenne le risque de sโ€™enfermer dans la psychรฉ dโ€™un homme dont lโ€™histoire ne laisse pas indemne. Une fois prise au piรจge, trouvera-t-elle en lui, la clรฉ qui la libรจrera de ses propres chaรฎnesย ?

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Brochรฉ dรฉdicacรฉ

Extrait

Prologue

Solveig

Aux portes de lโ€™Arctique, lorsque la belle saison sโ€™enfuit, le grand jour sโ€™รฉclipse pour ne plus jamais vraiment revenir et nous laisser dรฉmunis. ร€ croire que le soleil fait semblant de se lever afin de nous offrir un hiver long, implacable et si sombre quโ€™il immobilise nos รขmes. On dirait alors un soir sans fin, une nuit hollywoodienne, une faible clartรฉ รฉtrange entre chien et loup. Et tandis que lโ€™obscuritรฉ rรจgne en maitresse sur ce territoire ร  la fois immense et sauvage, le mercure tรฉmoigne de tempรฉratures impitoyables. Il faut avoir la peau dure et un mental en acier trempรฉ pour survivre dans ces conditions polaires. Il y a peu de place pour lโ€™humain dans les bourrasques violentes qui embrassent cet univers lunaire hรฉrissรฉ de pics neigeux et enveloppรฉ de nuages. Ici, entre torrents glacรฉs et volcans en sommeil, au cล“ur de lโ€™ร‰tat le plus vaste des ร‰tats-Unis, la nature dicte ses lois et les hommes obรฉissent.

Dans ces contrรฉes perdues, dessinรฉes par les fjords et le permafrost, on croirait mรชme distinguer par moments le pouls souterrain de la planรจte, une menace invisible qui craque jusque dans nos consciences, un battement sourd dรฉlimitant la frontiรจre avec le monde connu. Toutefois, de rares courageux bravent le blizzard et la brume pour observer les aigles royaux sur les crรชtes des glaciers, les grizzlys dans les forรชts ou encore les baleines majestueuses dans le golfe. Ce frisson dโ€™une faune ร  la puretรฉ brutale procure de belles images et de jolis documentaires que le reste des hommes regardent bien au chaud. On dit dโ€™ailleurs, ร  juste titre, que lโ€™Alaska est un joyau, un lieu dโ€™aventures et dโ€™explorations. Cโ€™est exact, mais cโ€™est sans doute faire abstraction de la part amรฉricaine lovรฉe dans le berceau des autochtones amรฉrindiens.

Je parle dโ€™un petit grain de civilisation qui prend racine dans les basses-terres de la baie de Bristol. De loin, ce bastion ressemble ร  un ilot de vie urbaine oรน sโ€™agglutine la moitiรฉ de la population locale. Vu de prรจs, sous un รฉpais manteau blanc, ce nโ€™est rien dโ€™autre quโ€™un petit noyau de la sociรฉtรฉ de consommation rรฉsistant ร  la rudesse des jours froids. Quelques blocs de bรฉton ensevelis sous la neige, un ramassis de pickups et de diners aux nรฉons tristes ainsi quโ€™un paquet de cons dont je fais partie : voilร  un bon rรฉsumรฉ de cette ville cรดtiรจre rรฉpondant au doux nom dโ€™Anchorage[1].

Le quartier est ร  lโ€™image de lโ€™agglomรฉration, ni beau, ni laid, simplement dโ€™une affligeante banalitรฉ, une sorte de rรชve amรฉricain vendu aux rayons surgelรฉs. Entre les buildings bien moins hauts quโ€™ร  New York et les pavillons somnolant sous la poudreuse, tout est affreusement ordinaire. Gris. Calme. Lent. Et sans aucune forme de vie. ร€ lโ€™exception ce matin, de deux ou trois breaks stationnรฉs devant Rapperโ€™s Jack qui trahissent les premiers conducteurs venus trouver du rรฉconfort au fond dโ€™un verre. ร€ lโ€™angle de ma rue, il y a lโ€™รฉternel fourgon blanc du petit dealeur qui fournit les riverains, parce quโ€™il nโ€™y a rien de mieux ร  faire dans le coin. ร€ plus forte raison quand le mauvais temps sโ€™annonce ร  lโ€™aide de nouveaux flocons.

Et lโ€™un dโ€™eux virevolte au-dessus de mon hangar servant de studio, tournoyant vers le lampadaire, dans un silence que seul le mois de janvier peut offrir. Il tombe dรฉlicatement vers le trottoir pour venir se poser sur de longs cheveux roses. Des mรจches pรขles qui soulignent le visage angรฉlique dโ€™une beautรฉ remarquable. Puis un autre atterrit ร  la commissure de ses lรจvres charnues, presque sur ses joues creuses. Enfin, un dernier sโ€™รฉchoue sur ses faux cils qui ne battent pas. ร‰tendue dans la neige, on croirait une crรฉature retouchรฉe pour la couverture des magazines. Son sein nu, laiteux et durci par lโ€™air mordant, accueille un nouveau point blanc tandis que son regard vitreux fixe la fenรชtre, lร -haut. En direction dโ€™un homme appuyรฉ contre le rebord, les yeux horrifiรฉs et le souffle court. Et ce type brun qui respire fort dans sa chemise cintrรฉe, ce mec paumรฉ incapable de dรฉtacher son regard de lโ€™aurรฉole rouge, en contrebas, sโ€™รฉchappant doucement de la Belle au bois dormant, cโ€™est moi.

Je me suis toujours demandรฉ quel genre dโ€™homme je serais face au pire. Dans quelle case jโ€™irais me ranger en situation dโ€™extrรชme danger ou de menace imminenteโ€‰? Quelles seraient mes rรฉactions devant un cataclysmeโ€ˆ? Est-ce que jโ€™appartiendrais aux raisonnables tรฉtanisรฉs par la lรขchetรฉ ou au contraire, serais-je en mesure dโ€™affronter lโ€™effroi, de surmonter lโ€™รฉpreuve et dโ€™assumerโ€ˆ? Je nโ€™en ai pas la moindre idรฉe alors que ma vie revรชt dโ€™un coup des faux airs dโ€™apocalypse.

Penchรฉ au-dessus du vide, le temps reprend lentement sa course, je sens alors mon cล“ur paniquรฉ cogner jusque dans mes tempes et dans mon cou ร  la vue de ce corps inerte. Pas moyen de me dรฉtacher de la victime, encore moins de rรฉaliser la gravitรฉ de la scรจne. Son bustier est arrachรฉ, ses jambes sont luxรฉes, elle nโ€™a pas criรฉ, sa chute nโ€™a fait quโ€™un bruit grave et sordide. Bor-del-de-mer-de. Elle avait 20 ans. ร€ quel moment tout est parti en vrilleโ€ˆ? Je ne sais plus oรน jโ€™en suis. Je ne sais plus ce que jโ€™aurais dรป faire, ni mรชme comment me comporter. Sa vie sโ€™est arrรชtรฉe. La mienne est foutue. Brisรฉe, comme sa nuque. Commentโ€ˆ? Pourquoiโ€ˆ? Quโ€™est-ce qui me prendโ€ˆ? Je nโ€™arrive plus ร  rรฉflรฉchirโ€ˆ!

Je voudrais crier, mais rien ne sort de ma gorge assรฉchรฉe par ce spectacle ignoble. Elle รฉtait magnifique, elle avait toute la vie devant elle et ร  prรฉsent ce nโ€™est plus quโ€™un pantin dรฉsarticulรฉ au crรขne fracassรฉ qui git sur le trottoir enneigรฉ. Le temps se fige, mon esprit est pris au piรจge dans le noir. Mes idรฉes se bousculent pour sauter ร  leur tour dans le vide du grand nโ€™importe quoi. Je suis incapable de penser, je pue encore lโ€™alcool et le seul geste qui me vient cโ€™est de mโ€™arracher les cheveux en poussant un soupir incrรฉdule. Je devais juste la shooter. Quโ€™est-ce qui mโ€™a pris de boireโ€ˆ? Quelle connerie de mettre son comprimรฉ sur la langue pour faire comme elle en boite de nuitโ€ˆ! Cโ€™est un mauvais trip, je vais me rรฉveillerโ€ˆ! Ce nโ€™est pas possibleโ€ˆ! Je veux sortir de ce cauchemarโ€ˆ! Je veux mรชme sortir de ma tรชteโ€ˆ!

Mon talon heurte lโ€™un de mes trรฉpieds renversรฉs quand je recule enfin en bredouillant son prรฉnom, comme si รงa pouvait la ressusciter.

โ€” Savanahโ€ฆ Putainโ€ฆ

Portant ma main tremblante devant ma bouche, je lui demande pardon et cherche ร  comprendre comment une sรฉance photo peut ร  ce point avoir mal tournรฉ. Dโ€™un mouvement circulaire du regard, je contemple ce gรขchis, mes spots jetรฉs ร  terre, mes focales, mes รฉclairages parapluies destinรฉs ร  une starlette qui ne brillera plus. Je donnerais nโ€™importe quoi pour remonter le temps, je voudrais rembobiner et revenir sur la piste de danse, avant de prendre une mauvaise dรฉcision, avant quโ€™elle quitte ce monde. Mais on ne peut pas rรฉparer ce genre dโ€™erreur, il faut en accepter le prix. Je suis seul, atrocement seul pour affronter la suite, reste ร  savoir si jโ€™aurai le cran de faire ce quโ€™il y a ร  faire. Je nโ€™ai pas le moindre dรฉbut de rรฉponse alors quโ€™un bruit de portiรจre couvre ma respiration haletante et que le ronflement dโ€™un moteur provoque un frisson fatal le long de ma nuque. Un tรฉmoinโ€ˆ? Nom de Dieuโ€ˆ!

Jโ€™ignore si jโ€™hallucine, je ne sais pas si quelquโ€™un a vu la scรจne, ni mรชme si je suis encore sous acide. Tout ce que je sais, cโ€™est que mon instinct me pousse ร  reculer encore un peu plus de la fenรชtre, ร  laisser mes yeux chuter sur le tรฉlรฉphone rose bonbon qui traine ร  terre avant de mโ€™emparer du mien pour appeler les autoritรฉs. Cโ€™est la seule chose ร  faireโ€ˆ: assumer.

โ€” 911, quelle est votre urgenceโ€‰? Alloโ€‰? Je vous รฉcoute.

Dรฉfinitivement, le dernier rayon de soleil a disparu en moi. Je plonge dans lโ€™obscuritรฉ en cherchant lโ€™oxygรจne qui me manque. Ma trachรฉe se comprime dโ€™un coup, chaque cellule de mon corps cherche ร  retenir ce que je mโ€™apprรชte ร  dire. Pourtant, je parviens ร  murmurer lโ€™essentiel dans un souffle asphyxiรฉ.

โ€” Jeโ€ฆ Je lโ€™ai tuรฉe.


[1] Se prononce ยซโ€‰Ankorageโ€‰ยป pour les initiรฉs.

CHAPITRE 1
Solveig

ยซโ€‰Je lโ€™ai tuรฉeโ€‰ยป ce sont les derniers mots que jโ€™ai prononcรฉs. Jโ€™ai cessรฉ de parler quand les lampes torches des policiers ont tranchรฉ mes tรฉnรจbres. Je me suis rรฉfugiรฉ dans le silence lorsquโ€™on mโ€™a mis ร  genoux en me ligotant comme un animal dangereux. Pas un mot nโ€™est sorti de ma bouche dans la neige, face aux gyrophares et au voisinage mรฉdusรฉ, ni mรชme lorsque jโ€™ai รฉtรฉ รฉcrouรฉ. Je me suis tu face ร  mon ami et avocat, Kyle aurait pu assurer ma dรฉfense, mais je nโ€™en voulais pas. Inconsciemment, je voulais รชtre broyรฉ par le systรจme judiciaire, sans aucun traitement de faveur afin de me racheter une conscience. Peut-รชtre que jโ€™avais besoin de payer le prix fort pour laver mon รขme.

Quoi quโ€™il en soit, je nโ€™ai plus rien dit, ร  lโ€™exception de ยซโ€‰coupableโ€‰ยป devant la Cour et les parents de Savanah, juste avant les trois coups de maillets. Parfois, jโ€™entends encore ce son grave rรฉsonner dans la salle dโ€™audience me condamnant pour homicide involontaire. Il y a des jours oรน รงa me fait pleurer alors que jโ€™espรฉrais quโ€™avec le temps, รงa ne me fasse plus aucun effet. Je revois encore le juge annoncer le chef dโ€™accusation, ยซโ€‰Second-degree Manslaughterโ€‰ยป, je devais prendre quatre ans ferme, mais jโ€™en ai รฉcopรฉ six, sans broncher. Lโ€™affaire Savanah Cayle nโ€™est pas un banal fait divers. La mort de la fille du gouverneur nรฉcessitait une sanction exemplaire et je lโ€™ai acceptรฉe. De toute faรงon, ma vie venait de basculer de maniรจre irrรฉversible. Et puisโ€ฆ il le fallait.

Ce jour-lร , je mโ€™en souviens comme si cโ€™รฉtait hier, le froid des menottes mโ€™avait surpris, mais je crois quโ€™on sโ€™habitue ร  tout. ร€ se mettre ร  poil devant un uniforme, ร  tousser accroupi. On se fait peu ร  peu aux mล“urs de la prison correctionnelle, ร  la violence, ร  la solitude, ร  la perte de repรจres et dโ€™identitรฉ pour nโ€™รชtre rรฉduit quโ€™ร  un numรฉro de cellule ainsi quโ€™un matricule. On prend le pli, on prend le pas, on prend le temps. De se refaire le film dโ€™une journรฉe oรน tout sโ€™est arrรชtรฉ, puis ร  ne plus le refaire pour cesser de se torturer et digรฉrer ses choix. Des choix qui conduisent ร  perdre son humanitรฉ pour plusieurs annรฉes, sans doute pour toujours, qui saitโ€‰? Voilร  quatre ans que je ne suis plus photographe, que je ne suis plus rien, simplement ยซโ€‰1610โ€‰ยป. Une rรฉfรฉrence, une statistique pour lโ€™administration carcรฉrale, un numรฉro que les matons aboient du soir au matin. Sauf ce mois-ci, en ce qui me concerne.

Pas de parloir, pas de promenade, pas de sport, ni de corvรฉe de lessive, et encore moins de codรฉtenus sur un matelas jetรฉ ร  mรชme le sol. Ma seule distraction est dโ€™observer la buรฉe que jโ€™expire en claquant des dents, les yeux rivรฉs vers un stupide triangle de ciel gris. La seule ouverture vers le monde extรฉrieur dont les condamnรฉs en isolement disposent aux confins de la prison dโ€™ร‰tat de Spring Creek.

Lors de mon transfert ici, quand jโ€™ai aperรงu au loin le pรฉnitencier ร  travers les grilles du bus, je me suis fait la rรฉflexion que lโ€™รฉtablissement ressemblait ร  une colonie de vacances avec son toit bleu. Mais en me rapprochant, la vue des murs dโ€™enceinte surmontรฉs de barbelรฉs, les miradors et les hommes armรฉs mโ€™ont vite rappelรฉ que purger ma peine ne serait pas une sinรฉcure. Dans cet enfer, il faut filer droit, raser les murs, sous peine de sโ€™attirer un paquet de problรจmes et de finir comme moi, dans le bรขtiment D. Enfermรฉ pour quelques semaines derriรจre une porte blindรฉe et courber lโ€™รฉchine dans 9 mรจtres carrรฉs, la punition extrรชme ร  ce quโ€™on dit, je mโ€™en accommode, cela dit. Je nโ€™ai pas ร  entendre les autres palabrer ni se confier, avec ce sรฉjour au mitard, je nโ€™ai pas ร  supporter leur รฉtat dโ€™รขme, cโ€™est dรฉjร  รงa.

Quelquefois, je me hisse sur la pointe des pieds pour apercevoir un bout de montagne, cette vue รฉtroite me rappelle ma vie dโ€™avant, mais รงa ne me tire plus aucune larme maintenant. Dans cette cellule, jโ€™ai un peu perdu la notion du temps, mรชme si je raye le bรฉton rรฉguliรจrement. Je tente de me repรฉrer avec les plateaux-repas, difficile de compter quand le jour ne se lรจve pas, et puis รงa fait mal aux doigts de graver la pierre gelรฉe. Je soupรงonne la direction de diminuer le chauffage dans le quartier de haute sรฉcuritรฉ si bien que jโ€™occupe mes journรฉes ร  faire des abdos, ร  marcher en rond, ร  me rรฉchauffer avec des sรฉries de pompes quand mon รฉtat me le permet.

Et justement, le tintement des clรฉs des gardiens sโ€™invite dans mes pensรฉes. Le cliquetis grave rรฉsonne contre les murs lรฉzardรฉs et un maton se prรฉsente devant la porte. Accompagnรฉ du ยซโ€‰Japโ€™โ€‰ยป โ€“โ€ˆle toubib de service mordant invariablement dans un hotdogโ€ˆโ€“ et de Davis, le seul gardien que jโ€™apprรฉcie ici-bas. Postรฉ en tรชte du trio, le bulldog un peu roux et bedonnant que je ne connais pas, mโ€™aboie dessus.

โ€” Face au mur du fond, dรฉtenu 1610โ€‰!

Docile, je mโ€™exรฉcute puis on me saisit les poings sรจchement pour attacher mes mains dans le dos avant que lโ€™acier ne me cisaille les chevilles.

โ€” Tourne-toi.

Le mรฉdecin aux yeux bridรฉs mastique sa derniรจre bouchรฉe, enfile ses lunettes ainsi que ses gants sous le regard imperturbable des deux gardiens. Davis tient un pรจse-personne รฉlectronique et garde une main sur son arme ร  la ceinture, je trouve son attitude bizarre. Il se fait violence pour ne pas croiser mes yeux et jโ€™aperรงois furtivement mon visage creusรฉ dans le reflet des montures du Japโ€™. Jโ€™y vois ma gueule endurcie par la force des choses et rongรฉe par une barbe nรฉgligรฉe. Le mรฉdecin ouvre ma combinaison jaune et dรฉvoile mon torse avant de plisser les yeux et de laisser รฉchapper un rictus รฉtrangement satisfait. Il dรฉglutit et hoche la tรชte tout en sโ€™emparant de son formulaire.

โ€” ร‡a cicatrise, cโ€™est bien. On dirait que tu as eu chaudโ€ฆ

Lentement, je mโ€™autorise ร  baisser les yeux pour observer mes cรดtes constellรฉes dโ€™ecchymoses et cette suture au centre dโ€™un hรฉmatome virant au jaune. Ses doigts couverts de latex me palpent sans douceur alors quโ€™il mโ€™ausculte.

โ€” Tu as encore malโ€‰?

Face ร  mon silence, il griffonne sur son dossier puis lรจve la tรชte vers moi en se dรฉvissant la nuque tant je le dรฉpasse.

โ€” On a la peau dure, ร  ce que je vois. Tu vas pouvoir retourner avec les autres.

Cette nouvelle ne mโ€™enchante pas des masses, Davis le sait. Je musรจle mon apprรฉhension de revenir dans le bรขtiment B dรฉdiรฉ aux longues peines alors quโ€™il rรจgne ici une atmosphรจre anormale. Le Japโ€™ sourit sans que je comprenne pourquoi puis il tapote mes รฉpaules en me donnant lโ€™impression de jauger mon envergure.

โ€” Regardez-moi cette carrureโ€‰! Je vous lโ€™avais dit, les gars.

Je reste muet alors que le mรฉdecin dรฉgaine un billet de 20 dollars et sโ€™adresse ร  ses collรจgues en me donnant lโ€™impression de les narguer.

โ€” On va le peser pour en avoir le cล“ur net. Sortez le fric.

Davis remet la balance au toubib qui la place ร  mes pieds tandis que le rouquin reste aux aguets et extirpe de sa poche lโ€™argent demandรฉ. Jโ€™ignore ce quโ€™il se trame, mais jโ€™obรฉis, telle une bรชte de foire sur laquelle on parie.

โ€” Et voilร โ€‰! Jโ€™en รฉtais sรปrโ€‰!

Heureux comme tout, le mรฉdecin frappe dans ses mains et crie victoire.

โ€” 87 kilos de musclesโ€ฆ On aboule la monnaie, les mecsโ€‰!

Le premier gardien rรขle comme un voleur, Davis, bon joueur, paye rubis sur lโ€™ongle, et le chauve quitte la piรจce en concluant tout haut.

โ€” Jโ€™ai lโ€™ล“il, je vous avais prรฉvenus. Davis, tu le ramรจnes dans le bloc B.

Avec un cynisme surprenant, le Japโ€™ compte ses biffetons dans le couloir, suivi du roux qui mโ€™adresse un regard noir, furieux dโ€™avoir perdu 20 balles en misant sur mon poids. Une fois seul, Davis secoue la tรชte et referme ma combi.

โ€” Mโ€™en veux pas, La Tombe.

En employant le surnom quโ€™il mโ€™a lui-mรชme trouvรฉ, il sait pertinemment quโ€™il nโ€™aura pas la moindre rรฉponse. Mรชme si je nโ€™en pense pas moins.

โ€” Me regarde pas comme รงa, cโ€™รฉtait juste un pari dรฉbile entre nous.

Je veux bien le croireโ€ฆ Avec ses cheveux coupรฉs ร  la tondeuse, ses joues bien rasรฉes et son regard tendre, il nโ€™a pas mauvais fond. Cโ€™est le genre de gars qui ne ferait pas de mal ร  une mouche, et qui sโ€™est rabattu sur un boulot de merde parce que รงa paye les factures. Fermement, il me pousse vers la sortie puis soupire dans le couloir tandis que jโ€™avance ร  pas rรฉduits dans le tintement mรฉtallique de mes chaรฎnes. Le chahut lointain se prรฉcise devant les grilles du sas et Davis prรฉsente son badge tout en reprenant.

โ€” Je sais que tu nโ€™y es pour rien, maisโ€ฆ essaie de rester en vie et de ne pas retourner en isolement, cette fois.

Les hurlements des dรฉtenus รฉcrasent mon silence, tout comme les bips stridents, les sirรจnes assourdissantes et le grincement sordide des barreaux. Changement de bloc et dโ€™ambiance. Les types en cage lรขchent des cris de rage et des menaces, alors que mon cล“ur sโ€™emballe. Ici, lโ€™air est รฉpais, รงa pue la sueur et la testostรฉrone, un parfum de violence qui plane sous les nรฉons et va fatalement me rattraper. Devant ma cellule, Davis desserre ร  nouveau les mรขchoires.

โ€” Tโ€™aurais dรป me dire que les Numbers voulaient te planterโ€ฆ

Je reste muet, de toute maniรจre le mal est fait. Ce serait trop long ร  expliquer et je nโ€™ai toujours pas envie de parler. Il mโ€™รดte les menottes devant ma piaule et murmure ร  mon oreille en me guidant ร  lโ€™intรฉrieur.

โ€” Fais gaffe ร  toi. Je ne peux plus te protรฉger. Jโ€™ai le chef sur le dos en ce moment.

Retenant mon souffle, plus seul que jamais, je lโ€™observe refermer mon antre et lui adresse un signe de la tรชte pour simplement valider cet รฉtat de fait. Son regard dรฉsolรฉ mโ€™abandonne, puis il reprend son rรดle de maton, en cognant avec sa matraque sur les barreaux des cellules voisines afin dโ€™obtenir un semblant dโ€™ordre.

Il me reste ร  encaisser la nouvelle, ร  faire profil bas, ร  survivre jusquโ€™ร  la fin de ma peine. Rรฉprimant un nล“ud au creux de lโ€™estomac, je masse ma nuque, je peux presque sentir le poids du nombre 21 tatouรฉ ร  cet endroit-lร . Il me faut digรฉrer le fait dโ€™รชtre plus que jamais en danger. Je ne suis pas comme eux, je nโ€™ai pas de sang sur les mains contrairement ร  mes voisins. Je dois ravaler ma peur, accepter mon sort comme jโ€™ai acceptรฉ de croupir ici sans avoir commis le moindre crime.

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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indรฉpendant toulousain, rรชveur compulsif et accro au cafรฉ. J'รฉcris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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2 Commentaires
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Invitรฉ
Colette Lรฉtain
3 annรฉes il y a

Bonjour
J’ai achetรฉ le livre la pelote de laine.
Je suis dans l’impossibilitรฉ de le rรฉcupรฉrer.
Le problรจme c’est que nous sommes en aoรปt et mon point relais est fermรฉ.
Je l’ai donc envoyรฉ sur un autre magasin mais qui est fermรฉ suite ร  une descente de police…
Bien cordialement
Colette Lรฉtain

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par Matthieu Biasotto

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