L’Illusion Effondrรฉe
Giulia
Quelques semaines avant lโaccidentโฆ
Le moteur du hors-bord ronronne doucement, chaque vibration me tire de mes illusions, fissurant lentement une faรงade fragile. Je ressens un poids รฉcrasant sur ma poitrine, un silence oppressant, dense, qui sโinfiltre en moi comme lโeau glacรฉe dโun orage passรฉ. La nuit disparaรฎt, emportant tout ce que je pensais pouvoir sauver, comme une vague engloutissant un rivage. Le lien fragile qui semblait nous unir se dรฉlite ร chaque souffle du vent marin. Je pose mes yeux sur Gianni, et il nโy a rien. Rien dans ses gestes, rien dans son regard, qui pourrait laisser deviner ce quโil sโest rรฉellement passรฉ cette nuit. Jโai lโimpression dโavoir rรชvรฉ. Peut-รชtre que je me suis fait des films. Que tout รงa nโรฉtait quโune projection, une illusion prรชte ร sโeffondrer.
Il est lร , si calme, si distant, comme si cette nuit nโavait jamais existรฉ. Peut-รชtre que rien ne sโest jamais produit. Peut-รชtre quโil nโy avait jamais rien ร prรฉserver. Si son poignet nโรฉtait pas bandรฉ, si ses vรชtements nโรฉtaient pas froissรฉs, jโaurais pu croire que jโavais tout inventรฉ. Que Gianni nโa jamais plongรฉ dans lโลil du cyclone pour moi. Mais ces dรฉtails, ces blessures ร peine masquรฉes, rappellent que quelque chose a bien eu lieu, mรชme sโil fait tout pour sโen dรฉtourner.
Le grondement dโun hรฉlicoptรจre au loin me ramรจne brutalement ร la surface. La vรฉritรฉ sโenfonce en moi comme une lame froide. Jโai lโimpression quโon mโa arrachรฉ quelque chose dโessentiel, mais je ne sais pas quoi. Gianni est dรฉjร loin, retournรฉ dans sa vie, me laissant dans ce vide glacial. Ce silence entre nous est pire que tout. Ce qui sโest passรฉ semble irrรฉel, comme un rรชve qui se dissipe avec la lumiรจre du jour.
Le bateau file vers la cรดte, mais je suis restรฉe lร -bas, prisonniรจre de cette nuit et de ce quโelle a dรฉtruit. Je me sens brรปlรฉe, marquรฉe par quelque chose que je ne peux effacer. Le silence, plus lourd que mille cris, mโรฉcrase. Gianni est lร , face ร moi, mais il est dรฉjร parti. Ses yeux perdus dans lโhorizon, ses mains crispรฉes sur le rebord du bateau, tout en lui est tendu. Mais entre nous, il nโy a plus rien.
Je prends une grande inspiration, lโair salรฉ brรปle ma gorge. Cโest fini. รa nโa peut-รชtre jamais existรฉ. Le poids de lโรฉchec mโรฉcrase.
โ รa va, Gianni ?
Ma voix se brise. Un murmure ร peine audible, presque une supplication. Je ne sais mรชme plus pourquoi je lui parle. Peut-รชtre que jโattends une rรฉponse qui ne viendra jamais, une planche de salut dans un ocรฉan vide.
โ Juste crevรฉ. Je pense au boulot qui mโattend.
Des mots froids, tranchants. Ils tombent comme des pierres dans un puits sans fond, sans รฉcho, sans rรฉsonance. Je frissonne, mais pas ร cause du vent. Cโest cette distance qui me tue. Ce gouffre entre nous qui ne cesse de sโรฉlargir, comme une faille sous mes pieds. Le silence revient, plus lourd encore. Le moteur sโรฉteint, laissant place ร ce vide immense. Le sable tiรจde sous mes pieds ne suffit pas ร rรฉchauffer ce froid qui sโinsinue dans mes veines, un froid intรฉrieur, implacable. Jโai beau marcher, avancer, une part de moi reste figรฉe lร -bas, entre ces murs fragiles oรน tout sโest jouรฉ. Ou peut-รชtre que rien ne sโest vraiment jouรฉ.
Les palmiers brisรฉs par la derniรจre tempรชte sont comme des รฉchos de mon propre effondrement. Leurs troncs dรฉchiquetรฉs jonchent le sol, tรฉmoins silencieux de ce que nous avons vรฉcu, mรชme si Gianni fait tout pour lโeffacer. Il ne peut pas fuir cette rรฉalitรฉ, pas plus que moi. Gianni avance devant moi, les รฉpaules voรปtรฉes sous un poids invisible. Il ne se retourne pas. Il ne mโattend pas. Je ralentis, รฉpuisรฉe. ร quoi bon courir aprรจs ce qui est dรฉjร dรฉtruitโฏ?
Ses pas marquent le sable comme des cicatrices. Chaque empreinte creuse un peu plus la distance. Je serre les poings, lโenvie de crier, de le forcer ร se retourner mโรฉtouffe, mais je me retiens. Mes doigts glissent sur le bracelet de corde autour de mon poignet, rappel cruel que je suis seule, face ร ce retour au rรฉel interminable.
Soudain, Gianni se tend. Ses รฉpaules se crispent, il ralentit. Je suis son regard et vois un groupe de pรชcheurs รฉmerger de lโombre. Trois hommes massifs, menaรงants, sโavancent vers nous : Rico, avec sa dรฉmarche traรฎnante, les yeux perรงants toujours ร lโaffรปt. Enzo, le plus grand, une cicatrice traversant sa joue comme un avertissement silencieux. Et Claudio, silencieux mais toujours partant pour cogner, ses poings serrรฉs comme sโil contenait une rage sourde. Leur prรฉsence me glace. Je les connais trop bien.
Gianni sโรฉloigne de moi, comme sโil voulait me protรฉger, ou peut-รชtre se dรฉtacher encore plus. Sa main se serre autour de son poignet bandรฉ, prรชt ร affronter cette nouvelle tempรชte qui approche, tandis que lโair se charge dโune tension รฉlectrique, prรชte ร exploser.
ย
Gianni
ย
Je savais que รงa allait arriver. Le sable est froid sous mes pieds, chaque pas s’enfonce un peu plus dans cette rรฉalitรฉ inรฉvitable. Le vent marin siffle, glacial, et je me concentre sur la rugositรฉ du sol, chaque grain de sable cherchant ร m’ancrer, ร m’empรชcher d’avancer. Comme pour me rappeler ce quโil y a entre Giulia et moi : le vide, immense, pesant. Nรฉcessaire.
Je sens le poids sur mes รฉpaules sโalourdir, pas seulement ร cause de cette matinรฉe interminable, mais ร cause de tout ce que je tais. De tout ce que je fuis. Derriรจre moi, je perรงois Giulia. Ses pas ralentissent, hรฉsitants, presque rรฉsignรฉs. Elle espรจre, sans doute, que je me retourne. Que je lui adresse un mot. Un geste. Que je dise ce que je ne parviens pas ร sortir. Mais je ne peux pas. Pas maintenant. Mes poings se serrent, mes ongles mordent mes paumes.
Chaque pas est plus lourd que le prรฉcรฉdent. Ce nโest pas seulement le sable qui me ralentit, cโest la signification de ce mouvement : avancer, laisser derriรจre. Abandonner. Le goรปt amer de la trahison et de la lรขchetรฉ se faufile dans ma gorge. Je le sais, elle le sait, mon silence la dรฉtruit. Elle ne le dira pas, mais je le sens. Cโest peut-รชtre mieux ainsi. Si je parlais vraiment, si je crachais ce que jโai au fond du cลur, รงa serait pire. Je la blesserais encore plus.
Puis, ร quelques mรจtres, les voix des pรชcheurs proches des Esposito commencent ร se faire entendre. Des murmures menaรงants qui se transforment en vagues de reproches. Ils nous attendent. Ils mโattendent. Le vent emporte leurs paroles. Le comitรฉ dโaccueil me semble mรฉchamment remontรฉ. Ce qui approche me semble inรฉluctable. Un grondement de colรจre. Je mโen doutais. Je suis prรชt ร encaisser.
โ Giulia, on te cherchait partoutย ! Quโest-ce que tu fais avec lui ? Un Rossi ? Tโas passรฉ la nuit avec un Rossi ?
La voix rauque dโun certain Rico, le plus proche, tranche lโair comme une lame. Ils avancent pour mieux mโintimider. Je reste impassible, les yeux rivรฉs vers l’horizon. Rien de ce quโils pourront dire ne sera plus douloureux que ce que je ressens dรฉjร . Mais Giulia essaie quand mรชme de me dรฉfendre. Mais Giulia, elle, tente encore de me dรฉfendre. Elle se dresse face ร eux, frรชle mais rรฉsolue, sa voix tremblante.
โ Non, vous ne comprenez pas. Gianni mโa sauvรฉe. Jโรฉtais en mer hier soirย ! Il nโa rien fait de mal.
Ses mots flottent, mais sonnent creux. Mรชme pour moi. Leur colรจre monte. Enzo, un des plus vieux, le visage burinรฉ par les annรฉes passรฉes en mer, sโavance, son regard dur et froid.
โ Son chemisier est dรฉchirรฉ ! Tโas profitรฉ dโelle, Rossi ?
Il sโarrรชte ร quelques centimรจtres de moi, son haleine chargรฉe de mรฉpris. Sa rage crรฉpite dans lโair. Il me dรฉfie du regard, prรชt ร exploser.
โ Tu lโas manipulรฉeโฆ ou pire encore. Enfoirรฉ !
Un sourire glacรฉ naรฎt sur mes lรจvres. Cynique, dรฉsabusรฉ.
โ Bien sรปr. Parce que cโest mon truc, non ? Sauver des gens pour les briser ensuite.
Mes mots sont des poignards. Acides, mais nรฉcessaires pour garder le contrรดle. Un autre pรชcheur, Claudio sโempare dโune branche de bois flottรฉ traรฎnant sur le sable, sa main serrรฉe autour de lโรฉcorce rugueuse. Il est prรชt ร frapper. Le conflit est inรฉvitable, je le sens. Mais Giulia sโinterpose, dรฉsespรฉrรฉe.
โ Arrรชtez !
Sa voix sโรฉlรจve, mais se perd dans le son des vagues. Et moi, je me tiens lร , spectateur silencieux de ce naufrage. Je pourrais intervenir. Mais ร quoi bon ? Je suis le mรฉchant dans cette histoire. Autant quโelle le comprenne maintenant.
โ Giuliaโฆ tu crois vraiment que รงa en vaut la peine ? Je suis un Rossi. Un monstre. Pourquoi gaspiller ton souffle ?
Elle se tourne vers moi, ses yeux encore pleins dโespoir. Elle cherche encore une issue, une explication. Un moyen de sauver ce quโelle pense รชtre possible.
Je secoue la tรชte, fatiguรฉ. Le poids de mes erreurs pรจse sur mes รฉpaules comme une montagne.
โ Quelle vรฉritรฉ, Giulia ? Tout รงa nโa plus dโimportance. Je ne suis pas ce que tu crois. Ni ce que tu voudrais que je sois.
โ A quoi tu jouesโฏ? On nโa rien fait de mal. Tu mโas sauvรฉe, tu as risquรฉ ta vie pour moiย !
Ses mots frappent comme des vagues, mais ils aggravent seulement la situation. Les regards des pรชcheurs deviennent plus durs, leurs poings se serrent. Ils refusent de comprendre. Et moi, je saute sur lโoccasion, prรชt ร tout dรฉtruire.
โ Ne sois pas ridicule, Giulia. Jโai mes propres raisons. Tu nโes quโun pion dans tout รงa.
Ces mots sont du poison. Je les crache, cruels, tranchants, autant pour moi que pour elle. Je les dรฉteste autant que je me dรฉteste. Mais cโest nรฉcessaire. Elle doit comprendre. Je ne suis pas celui quโelle imagine. Pas un hรฉros. Juste un homme brisรฉ.
Le silence qui s’installe est oppressant. Les pรชcheurs me fixent encore, leurs jugements lourds, mais รงa ne mโatteint plus. Giulia, elle, me regarde, brรปlante de colรจre et de dรฉsespoir. Elle s’approche, son visage ร quelques centimรจtres du mien, la tempรชte dans ses yeux prรชte ร รฉclater.
โ Cโest รงa que tu veux, Gianni ? Tout nier ?
Sa voix tremble, mais elle ne recule pas. Son souffle est doux, mais il tranche comme une lame. Elle refuse de me lรขcher. Et moi, je me tiens lร , incapable de bouger, mes poings toujours serrรฉs, la rage montant en moi, prรชte ร รฉclater.
โ Pour nier quoi que ce soit, il aurait fallu quโil se passe quelque chose, tu ne crois pasย ?
Pour รฉchanger autour de cette histoire, viens nous retrouver dans notre groupe de lecteurs ! Discussions passionnรฉes garanties ! ๐ฅ๐ฆฉ

Aoutch… รงa pique !!!