TEARON

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TEARON

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4e de couverture :

Il est aussi amer que le ciel est bas, parfois rude comme lโ€™Ecosse et son climat. Meneur dรฉsabusรฉ, Tearon est trop hantรฉ par une plaie impossible ร  suturer pour admettre que son gang part ร  la dรฉrive. Accepter le moindre changement lui est difficile, si bien que le retour soudain de Ceana ressemble carrรฉment ร  un affront.

Aprรจs trois ans dโ€™absence inexpliquรฉe, celle-ci nโ€™a pourtant pas dโ€™autre choix que de revenir ร  Stonehaven. Ancienne membre des Saighdear Fala, elle redoute de croiser la route de ce motard chevronnรฉ, un รฉcorchรฉ vif qui ne pardonne pas. Il est sa plus grosse blessure, elle a dressรฉ un mur infranchissable entre eux. Un gouffre les sรฉpare, mais le passรฉ pourrait remonter ร  la surface, en particulier ร  cause de cet homme inerte ร  lโ€™arriรจre du pick-up de Ceanaโ€ฆ

Ebook ( mobi – epub)
Brochรฉ dรฉdicacรฉ

Extrait

Prologue
CEANA

Jโ€™entends seulement mon cล“ur fouettรฉ par lโ€™adrรฉnaline, un pouls ร  tout rompre qui martรจle la terreur sous ma ceinture. Mon souffle paniquรฉ sโ€™invite au chaos qui rรจgne en moi, ricochant dans lโ€™habitacle, sโ€™en suit un bourdonnement strident qui mโ€™enveloppe de confusion. Lentement, le fracas de la pluie qui sโ€™รฉcrase sur le parebrise fendu prend toute la place dans ma tรชte, une sinistre mรฉlodie ponctuรฉe par le rรขle mรฉcanique des essuie-glaces dรฉfoncรฉs.

Jโ€™ai un goรปt de cuivre sur la langue, un filet tiรจde dรฉvalant de mon visage et la douleur du choc sโ€™insinue dans mes veines. Face ร  lโ€™airbag flรฉtri gisant sur le volant, je tรขte mon front tailladรฉ de mes doigts fรฉbriles. Il me faut plusieurs secondes interminables avant de rรฉaliser oรน je suis et ce quโ€™il sโ€™est passรฉ. En dรฉpit de mes mains tremblantes, je trouve enfin le courage de me dรฉtacher et dโ€™ouvrir. Sous une averse glaciale, le grincement de ma portiรจre est รฉtouffรฉ par cette nuit sans รฉtoiles, je mโ€™agrippe ร  la voiture puis titube sur un ou deux pas et je cesse de respirer ร  la vue terrifiante de cette trainรฉe rouge.

Longeant la carrosserie รฉraflรฉe du pickup, je chancรจle sous des trombes dโ€™eau, la gorge nouรฉe par un spectacle dรฉvastateur. Mon pied heurte des lunettes pulvรฉrisรฉes, non loin dโ€™une chaussure sombre et orpheline. Et lorsque jโ€™entends le souffle perforรฉ dโ€™un homme vรชtu de noir agonisant ร  quelques mรจtres de lร , je perds totalement pied. Jโ€™ignore quoi faire, je nโ€™arrive plus ร  penser, pas mรชme ร  effectuer un pas de plus. Lโ€™รขme noyรฉe par lโ€™idรฉe atroce que plus rien ne sera jamais pareil, je prends peu ร  peu conscience quโ€™il y a eu un avant, quโ€™il y aura un aprรจs. 


CHAPITRE1
TEARON

14 heures avant lโ€™impactโ€ฆ

Une larme de scotch ambrรฉ tourne au fond de mon verre, au nom de pleurs qui refusent de se montrer en public. Le tintement des glaรงons roulant dans ma mรฉlancolie rรฉpond ร  celui de mes bagues au contact du zinc poli. Au fond dโ€™une vieille taverne encore dans son jus, je cherche lโ€™oubli. Je lโ€™admets, il faut รชtre tombรฉ bien bas pour dรฉcider de se perdre sur le comptoir du Talister, surtout de bon matin. Mon soupir brulรฉ par le malt descendu cul sec sโ€™รฉcrase contre les pierres, et malgrรฉ le chahut viril qui rรจgne ici, jโ€™appelle le patron dโ€™une voix dรฉtachรฉe, pour commander un autre whisky.

Celui-ci mโ€™indique de patienter dโ€™un signe de la main, et avachi sur mon tonneau en guise de tabouret, je dรฉtaille les boiseries rustiques, au milieu des futs entreposรฉs sans fioritures. Le brouhaha des habituรฉs roulant les ยซ r ยป et sifflant des airs entonnรฉs jusque dans les highlands me soule plus quโ€™un mauvais bourbon, alors jโ€™insiste auprรจs du propriรฉtaire pour quโ€™on me serve sans tarder.

Approchant enfin avec son รฉternel torchon, Bhaltair essuie ses prรฉcieuses chopes et me sonde dโ€™un sourire mรปr qui nโ€™a pas changรฉ depuis que je suis en รขge de mโ€™abimer la santรฉ. Lร , il sโ€™empare de sa meilleure bouteille et mโ€™adresse un regard qui vise ร  me cerner.

โ€” Encore un ? Notre cher Tearon MacMurphy a la mine des grands jours, non ?

Puisque je ne peux pas dรฉmentir, je me penche vers mon cuir dรฉposรฉ sur le tonneau juste ร  cรดtรฉ pour me munir de comprimรฉs qui ne mโ€™apaisent quโ€™avec un soupรงon dโ€™ivresse. Dรฉsabusรฉ, je pousse mon godet dโ€™un geste las, jusquโ€™ร  ce quโ€™il glisse de son cรดtรฉ.

โ€” ร€ ras bord, sโ€™il te plait.

Une gรฉnรฉreuse rasade dorรฉe engloutit mon silence alors quโ€™une ballade rock lancinante ravive mes dรฉmons et que le propriรฉtaire me contemple, le visage parรฉ dโ€™un voile navrรฉ.

โ€” Tu as vraiment une sale tรชte ce matin.

Aprรจs un rรขle qui ne peut quโ€™approuver ce constat, je trinque dans le vide, sans envie, jโ€™avale la morphine posรฉe sur ma langue ร  lโ€™aide dโ€™une gorgรฉe qui me prรฉcipite un peu plus vers lโ€™autodestruction. La saveur de ce whisky iodรฉ au bord des lรจvres se mรชle ร  lโ€™amertume de mon palais, jโ€™ai invariablement un gout de trop peu dans une vie de plus en plus compliquรฉe. Le larynx en feu, je grimace, dรฉglutis pour de bon et espรจre toujours que le scotch parvienne ร  mโ€™emporter loin de mes รฉtats dโ€™รขme. En pure perte.

โ€” Quโ€™est-ce quโ€™il se passe mon grand ? Besoin de parler ?

Me confier au cล“ur dโ€™un bistrot, avec des trรฉmolos dans la voix ? Trรจs peu pour moi. Reste ร  compter les minutes jusquโ€™ร  ce que la morsure de lโ€™opium me berce pour mโ€™arracher ร  une luciditรฉ qui fait mal. En attendant, je tente de rassurer ce bon vieux Bhalt dโ€™un regard qui ne vacille pas. Mรชme si cet รฉcossais qui mโ€™a vu grandir puis changer au fil des annรฉes sait que je lui mens.

โ€” Rien de grave. Laisse tomber.

โ€” Pas ร  moi, Teary Boyโ€ฆ Quโ€™est-ce quโ€™il y a ? Une peine de cล“ur ?

Retroussant mes manches, je pousse doucement mon casque du bout du pied, sa question me vole un soupir. Jโ€™hรฉsite vraiment ร  me confier, puis je mโ€™accoude face aux glaรงons de nouveau orphelins et laisse finalement lโ€™alcool parler ร  ma place.

โ€” On peut dire รงaโ€ฆ Je me suis sรฉparรฉ dans la douleur.

โ€” Encore ? Laquelle ?

La tรชte basse, je lรขche lโ€™info dโ€™un souffle rauque.

โ€” Sarah. Ma Royal-Enfield de 1922.

Cet enfant du pays aux tempes grises cesse dโ€™essuyer frรฉnรฉtiquement sa vaisselle et dรฉlaisse son torchon en รฉcarquillant les yeux.

โ€” Ton modรจle 180 ?! Cโ€™est pas vrai ?!

โ€” Si, mais cโ€™est que du matรฉrielโ€ฆ je suppose que je mโ€™en remettrai.

โ€” Cette bรฉcane, cโ€™รฉtait un petit bijouโ€ฆ รงa, cโ€™est un coup dur.

Il siffle pour souligner lโ€™ampleur dโ€™une perte inestimable. 22 000 livres sterling pour รชtre prรฉcis et il y a fort ร  parier que je regretterai cette belle anglaise un petit moment. Aprรจs mโ€™รชtre dรฉfait quelques mois auparavant dโ€™un roadster Excelsior rarissime et dโ€™une BSA Spitfire de 66, ce troisiรจme trรฉsor vendu pour renflouer mes caisses me noue la gorge et me tord les boyaux. Et pour couronner le tout, les bras tendus sur son fier comptoir, le patron sโ€™incline vers moi et cherche ร  me tirer les vers du nez.

โ€” Si ce nโ€™est pas indiscret, le business va si mal que รงa ?

Pas tout ร  fait dโ€™humeur ร  me livrer dans le dรฉtail, je me contente de tapoter le zinc pour rรฉclamer un dernier shot mais Bhaltair se dresse face ร  ma raison qui dรฉrive.

โ€” Te mettre minable ne va pas tโ€™aider, fils. Tโ€™as plutรดt besoin de compagnie, de te changer les idรฉes. Tu vois ce que je veux direโ€ฆ

Il lรจve les yeux vers lโ€™รฉtage, celui dรฉdiรฉ aux filles quโ€™il gรจre avec bienveillance. Il entretient avec elles une espรจce dโ€™esprit paternel qui rend son affaire un peu plus humaine quโ€™un vulgaire bordel dรฉguisรฉ en pub. Tenant ร  rรฉgler mon รฉgarement et la demi-bouteille sifflรฉe, jโ€™extirpe de la poche de mon blouson quelques billets. Du fric tirรฉ de lโ€™รฉpaisse liasse issue de ma vente pleine de remords, mais Bhaltair refuse tout net.

โ€” Cโ€™est pour moi. La maison peut bien tโ€™offrir quelques verres.

โ€” ร€ charge de revancheโ€ฆ

Alors quโ€™il se dรฉcale vers lโ€™รฉvier pour faire la plonge, il mโ€™adresse un sourire un peu commerรงant, et un clin dโ€™ล“il complice.

โ€” Cโ€™est normal. Va plutรดt te dรฉtendre lร -haut, les filles vont se disputer pour te mettre le grappin dessus.

Dโ€™un regard fatiguรฉ par mes levers de coude matinaux, je fais soudainement face ร  ce vieux miroir piquรฉ par lโ€™humiditรฉ tandis que le patron referme son robinet. Et si jโ€™en crois ce que je vois entre les รฉtagรจres gavรฉes de bouteilles, les nanas du Talister ne sont pas difficiles. ร€ moins quโ€™elles fantasment sur un mauvais garรงon brun, sec, mal coiffรฉ, avec une gueule taillรฉe ร  la serpeโ€ฆ je ne suis pas certain de remporter un vif succรจs. Et puis, trรจs sincรจrement, je ne suis pas tout ร  fait lโ€™incarnation du client frรฉquentable. Cependant, il y en a une avec laquelle jโ€™ai pris mes marques, la seule que je ยซ consomme ยป les jours de fringale.

โ€” Rut est lร -haut ?

โ€” Pas de bol, ta prรฉfรฉrรฉe est de repos. Mais va jeter un ล“il, elles se feront un plaisir de te consoler ร  sa place.

Je nโ€™aime pas rompre avec lโ€™habitude, jโ€™ai du mal avec les changements de programme et tandis que lโ€™opium mโ€™irradie de sa douce chaleur, je dรฉcline mollement. Retranchรฉ derriรจre la perspective dโ€™une journรฉe chargรฉe, je mโ€™apprรชte ร  plier boutique.

โ€” ร‡a ira. Je vais mโ€™en passer.

โ€” Sรปr ? Je les entends descendre les escaliers, justement.

โ€” Certain. Je dois y aller de toute faรงon.

Appelรฉ par un client assoiffรฉ, il nโ€™insiste pas et mโ€™abandonne ร  mon sort. Alors que je mโ€™accroupis en grimaรงant afin de rรฉcupรฉrer mon casque ร  terre, une voix de velours sโ€™invite tout ร  coup dans mon dos.

โ€” Je ne suis pas Rut, mais jโ€™aime suffisamment les bruns torturรฉs aux joues creuses pour la remplacer.

En rรฉprimant un lancement aigu dans mes vertรจbres, je me redresse et mโ€™attarde sur cette rousse au regard translucide qui nโ€™a ni froid aux yeux ni la langue dans sa poche. Mon casque plaquรฉ contre le torse, je dรฉcouvre une nouvelle recrue portant un carrรฉ flou qui rรฉhausse une peau blรชme ornรฉe de taches de rousseur. Une gamine en รขge de terminer ses รฉtudes, habillรฉe de maniรจre suggestive et ร  la verve sans รฉquivoque.

โ€” Si tu as envie de chevaucher autre chose quโ€™une bรฉcaneโ€ฆ je suis disponible.

โ€” Je nโ€™enfourche que des anglaises qui en ont dans le ventre.

โ€” Et une galloise qui en a sous le capot ? Tu as dรฉjร  essayรฉ ?

Sa rรฉpartie mโ€™offre un rayon de soleil dans mon รฉpaisse grisaille, si bien que je lui concรจde un lรฉger sourire.

โ€” Tโ€™es qui, toi ? Dโ€™oรน tu sors ? Je tโ€™ai jamais vue avant.

โ€” Diorร h. Je viens de commencer ici, mais je ne suis pas vraiment une dรฉbutante.

โ€” Dรฉbutante ou pas, cโ€™est pas un endroit pour toi, petite.

โ€” Lร , tout de suite, dans les toilettes, la petite peut te montrer quโ€™elle a tout dโ€™une grande.

โ€” Jโ€™ai une tรชte ร  me faire tailler une pipe dans les chiottes ?

โ€” Avec cette mรขchoire carrรฉe et cette belle petite bouche, je peux te faire absolument tout ce que tu veux et oรน tu veux. Mais cโ€™est vrai que la porte des W.-C. dรฉconne un peuโ€ฆ

โ€” ร‡a date pas dโ€™hier, faut y aller mollo avec le loquet.

โ€” Je vois que Monsieur est un habituรฉโ€ฆ Moi je reste coincรฉe une fois sur deux.

โ€” Alors รฉcoute le sage conseil dโ€™un vieil habituรฉ : va reprendre ta vie en main.

โ€” Pour ce regard noisette, je peux prendre ce que tu veux en main. Je nโ€™ai jamais vu des yeux marron aussi clairs, on te lโ€™a dรฉjร  dit ?

Elle est trop jeune, trop innocente. Trop rentre-dedans et trop pleine de vie aussi. Bref, trop tout. Cette galloise dรฉtone dans ce bled gorgรฉ de brume au littoral bouffรฉ par les vagues rageuses. Je me contente de baisser les yeux, mโ€™arrรชtant au passage sur son bracelet turquoise ornant son poignet trรจs fin.

โ€” Je suis pas intรฉressรฉ. Va racoler un autre type.

โ€” De ce que je peux voirโ€ฆ Des beaux morceaux, il nโ€™y en a pas des masses dans le coin. Ni ici, ni dans tout Stonehaven dโ€™ailleurs.

Peu sensible aux compliments, je lui tourne purement et simplement le dos, le besoin de couper court me pousse ร  mโ€™emparer de mon cuir au moment oรน elle effleure mon bras et rรฉcidive.

โ€” ยซ Sanguinem belli in pace ยปโ€ฆ Le sang de la guerre pour la paix ?โ€ฆ Cโ€™est bien ce que ton tatouage veut dire ? Un ancien militaire, peut-รชtre ?

Dโ€™abord figรฉ, je recouvre aussitรดt mon avant-bras en tirant sur ma manche, puis jโ€™enfile mon blouson que jโ€™ajuste. Elle fait fausse route sur ma carriรจre, cโ€™est ce que je marmonne sรจchement. En revanche, jโ€™avoue quโ€™elle vient de mโ€™intriguer dโ€™une certaine maniรจre.

โ€” Une pute qui sait lire le latin, cโ€™est pas banal.

โ€” Doucement avec les mots. Je me considรจre comme une escort, ne mโ€™insulte pas sโ€™il te plait.

โ€” Et moi je me considรจre comme sur le dรฉpart. Pute, escort, tout รงa, ce sont que des mots. Puis, il en faut des putains, te vexe pas.

โ€” Je suis une hรดtesse qui a toute la libertรฉ de choisir ses clients, pas une vieille peau qui se fait sauter par tout le comtรฉ.

โ€” Tu voulais finir ร  genoux dans les chiottes y a moins de dix minutes.

โ€” Ah, mais je peux le faire avec classe !

โ€” Le rรฉsultat est le mรชme. Tu bosses ici, รงa fait aucune diffรฉrence ร  mes yeux.

โ€” Rugueux et dรฉsinvolteโ€ฆ cโ€™est spรฉcial, mais jโ€™adore ce mรฉlange.

โ€” Une pute cultivรฉeโ€ฆ ton cocktail est pas mal non plus.

โ€” Je nโ€™ai pas รฉtรฉ claire, on dirait : je ne suis pas une putain.

โ€” Jโ€™ai pas รฉtรฉ clair non plus : jโ€™en ai rien ร  foutre.

โ€” Je retire ce que jโ€™ai dit, tu es beau mais trรจs con.

En tenant bon face ร  mes efforts pour lโ€™envoyer promener, elle me surprend cette rouquine. Elle nโ€™est probablement pas du coin, parce que si elle savait ร  qui elle sโ€™adresse, elle nโ€™oserait mรชme pas mโ€™approcher. Alors je lui laisse le bรฉnรฉfice dโ€™รชtre fraichement parachutรฉe dans le secteur et lui souffle un sage conseil.

โ€” ร‰coute Doraโ€ฆ

โ€” Diorร h. Moi cโ€™est Diorร h.

โ€” Je mโ€™en cogne, tu devrais rรฉflรฉchir ร  ton avenir. Et il est pas lร -haut, ร  lโ€™รฉtage. Ni dans mon futal, ni sur un trottoir en ville. Pars, loin dโ€™ici tant que tu peux.

โ€” Et je suis censรฉe รฉcouter le prรชchi prรชcha dโ€™un motard douteux ร  lโ€™haleine chargรฉe ?

Je pourrais lui clouer le bec, lui rรฉvรฉler mon identitรฉ, mais jโ€™ai laissรฉ mon รฉgo sur lโ€™asphalte il y a un petit moment dรฉjร . Piochant une gรฉnรฉreuse somme de ma poche intรฉrieure, je lui tends les billets en plantant un regard compatissant dans ses yeux dรฉsireux de travailler ร  tout prix. Je me dis queโ€ฆ quitte ร  toucher le fond, autant que mes รฉchecs servent ร  quelquโ€™un.

โ€” Prends รงa.

โ€” Tu me payes dรฉjร  ? Je ne tโ€™ai encore rien fait.

โ€” ร€ part me pomper lโ€™air et mโ€™insulter ?

โ€” Il y en a qui aiment รงa, les insultes. On monte tout de suite ? Histoire que je te pompe autre chose ?

Elle a lโ€™innocence de ceux qui empruntent la mauvaise voie sans le savoir, la fraicheur dโ€™une fleur qui nโ€™a rien ร  faire dans une maison close, et je lui oppose mon refus dโ€™un signe de la tรชte qui la vexe.

โ€” Comment รงa, non ? Je ne suis pas ton genre de fille ?

โ€” Jโ€™ai pas de genre.

โ€” Et si je te fais une remise ?

โ€” Au risque de me rรฉpรฉter, je suis pas intรฉressรฉ.

โ€” Et dire que jโ€™allais mรชme envisager quelque chose de non tarifรฉ pour toiโ€ฆ Tu loupes un beau programme dรฉcouverte. 

โ€” Je te dis de prendre ces billets et de te barrer.

Dโ€™un pas en avant, avec un air bien moins courtois, je dรฉvore son pรฉrimรจtre et plaque les biftons contre sa poitrine au dรฉcolletรฉ gรฉnรฉreux. Elle cesse de respirer un instant et considรจre enfin lโ€™argent dont elle sโ€™empare doucement.

โ€” Non, mais il y a combien lร -dedans ? Tu veux louer mes services pour un mois entier ou quoi ?

โ€” Je veux rien de toi. Juste que tu prennes tes affaires et que tu quittes cette ville. Pigรฉ ?

La fermeture ร‰clair de mon cuir scelle mon injonction, jโ€™attrape les clรฉs de ma Norton mais cette petite rousse nโ€™a pas dit son dernier mot.

โ€” Mais pourquoi ? Pourquoi tu fais รงa ?

Cette fois, jโ€™insiste en grinรงant des dents pour quโ€™elle prenne vraiment ce fric et quโ€™elle en face bon usage. La miss coopรจre et le range volontiers, je conclus alors dโ€™une amรจre vรฉritรฉ.

โ€” Y a rien pour toi ici.

โ€” Et pourquoi tu ne changes pas de ville, toi ?

Vaste questionโ€ฆ Cโ€™est ma terre, mon domaine, un hรฉritage terrible, un calvaire aussi. Sans rien lui dire, je la laisse chercher des rรฉponses sur mon visage, mais cโ€™est le blase arborรฉ sur mon cuir qui รฉclaire les lanternes de cette hรดtesse tombant des nues.

โ€” Tuโ€ฆ Oh, maisโ€ฆ Vous รชtes un membre des Saighdear Fala ?

โ€” Maintenant que tu comprends, tu me vouvoies ?

โ€” Pardon, je me suis montrรฉeโ€ฆ

โ€” Naturelle ?

โ€” Plutรดt stupide.

โ€” Alors sois maline ร  prรฉsentโ€ฆ Repars dโ€™oรน tu viens, Diorร h.

โ€” Jeโ€ฆ Je peux quand mรชme vous poser une question ?

โ€” Jโ€™ai pas toute la journรฉe.

โ€” ร‡a veut dire quoi le nom de votre club ?

Le terme ยซ club ยป mโ€™รฉcorche toujours les oreilles comme le fracas de la tรดle froissรฉe. Les SF nโ€™ont rien dโ€™un foutu Motor Club. On est un gang sรฉvissant dans le crime organisรฉ, pas des lopettes qui aiment le chrome et qui se pavanent sur des Harley ร  franges. Je lui รฉpargne la nuance de taille, et me contente dโ€™ironiser en jetant un ล“il vers la sortie et ce ciel gris qui mโ€™attend.

โ€” Tu maitrises le latin mais pas le gaรฉliqueโ€ฆ Au lieu dโ€™รฉcarter les cuisses, ouvre des livresโ€ฆ

Sans se dรฉmonter, elle me suit dans la surenchรจre des sarcasmes en rรฉpondant du tac au tac.

โ€” Je ne suis quโ€™une pauvre fille, que voulez-vousโ€ฆ Mais je vais pouvoir mโ€™acheter une belle bibliothรจque maintenant.

Il est rare quโ€™on parvienne ร  amรฉliorer mon humeur, mรชme si cโ€™est pour une poignรฉe de secondes. Alors pour la remercier de cet exploit, je lui souffle la traduction.

โ€” Les soldats du sang, cโ€™est ce que รงa veut dire.

โ€” Et les trois รฉtoiles ? Elles signifient quoi ?

Victime du poids de la lassitude qui revient au galop dรจs quโ€™on parle du logo de mon clan, les idรฉes tordues par le scotch et la morphine sโ€™en mรชlent aussitรดt, je me contente alors dโ€™un sourire triste pour emmurer ce secret, puis je tire ma rรฉvรฉrence. โ€” ร‡a fait deux questions. Prends soin de toi, Diorร h.


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Si mon travail rรฉsonne en toi,
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A propos de l'auteur

Matthieu Biasotto

Auteur indรฉpendant toulousain, rรชveur compulsif et accro au cafรฉ. J'รฉcris du thriller, du suspense avec une touche existentielle.

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Perrier
4 annรฉes il y a

J’ai adorรฉe ! je recommande vraiment j’en suis au quatriรจme livre de cette auteur et ร  chaque nouvelle lecture je suis tramsporter dans un univers diffรฉrent, attachant et prenant. Lu chaque livre en deux jours.
Alors merci Mathieu biasotto pour ses heures d’รฉvasions.

Invitรฉ
Clair Cohen
5 annรฉes il y a

N’รฉtant pas ร  mon premier livre de Matthieu Biasotto je savais que je ne regretterai pas une seule seconde en me plongeant dans celui-ci.
C’est un des rare livre ou le suspense m’a tenu en haleine jusqu’ร  la fin.
Je suis passรฉe par tant d’รฉmotions qu’il m’est impossible de toutes les dรฉcrire.
Je pense mรชme que je vais me faire un petit plaisir aprรจs l’avoir lu sur Kindle avec une playlist qui m’a emportรฉ tout du long, je vais me l’offrir en papier.
Merci Matthieu pour ce moment que j’ai passรฉ avec Tearon Ceana et les autres personnages.

Invitรฉ
5 annรฉes il y a

La plume de Matthieu BIASOTTO nous accroche dรจs les premiรจres pages, elle est tout ร  la fois tendre, douce et poรฉtique quand bien mรชme elle nous entraรฎne dans ce monde dur, dรฉsenchantรฉ et viril des gangs, une magnifique dualitรฉ, une opposition fantastique. L’auteur m’a fait vivre les รฉmotions avec une force telle que j’ai eu l’impression de les ressentir avec les personnages, le suspens, l’amour, la dรฉtresse, la peur, la peine, la douleur, celles-ci et tellement plus encore. Il y a peu d’hommes qui รฉcrivent de la romance et je ne sais pas si tous en serait capable avec la mรชme sensibilitรฉ, la mรชme justesse et la mรชme รฉlรฉgance que M. BIASOTTO.
Tearon est un jeune leader que l’on dรฉcouvre sombre dans un premier temps, se dรฉbattant avec des fantรดmes qui le dรฉtruisent petit ร  petit et qui le poussent ร  tenter d’oublier d’une maniรจre ou d’une autre. On le dรฉcouvre abรฎmรฉ par la vie, en deuil et ne sachant plus quoi faire pour aider sa “famille” ร  sortir de l’impasse sans que ne soit versรฉ le sang. J’ai admirรฉ ce personnage qui, sous des allures de dur sans sentiments, cache en rรฉalitรฉ un cล“ur d’une grande puretรฉ, une force exemplaire et de l’amour ร  revendre.

Quand l’on rencontre Ceana on comprend tout de suite qu’elle se bat dans un enfer personnel dont elle a beaucoup de mal ร  rรฉchapper, on la sent perdue, pas ร  sa place. On la dรฉcouvre petit ร  petit par touches qu’elle laisse fuir plus ou moins volontairement et quand on comprend le pourquoi de sa dรฉfection, mรชme si le doute รฉtait prรฉsent, on reste scotchรฉ par sa force, sa combativitรฉ, sa volontรฉ de faire ce qu’il faut, non pas pour elle mais par amour. Ceana est un complexe mรฉlange de force, de gรฉnรฉrositรฉ, de courage et d’espoir, dire que j’ai adorรฉ ce personnage n’est mรชme pas assez fort mais aucun mot ne le serait.

N'hรฉsite pas ร  m'aider dรจs maintenant ร  construire le monde de demain : me soutenir โค๏ธ

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